Lettres à Lucilius/Lettre 35

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 82).
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LETTRE XXXV.

Il n’y a d’amitié qu’entre les gens de bien.

Quand je t’invite si fortement à l’étude, c’est dans mon intérêt que je parle. Je veux posséder un ami, et ce bonheur me sera refusé, si tu ne poursuis l’œuvre commencée de ta culture morale : tu ne fais encore que m’aimer, tu n’es pas mon ami. « Quoi ! sont-ce là deux choses différentes ? » Oui, et même dissemblables. Qui est notre ami nous aime ; qui nous aime n’est pas toujours notre ami. Aussi l’amitié est toujours utile, et l’amour quelquefois peut nuire. Quand tu n’aurais pas d’autre but, étudie pour apprendre à aimer. Hâte-toi donc, puisque tes progrès sont pour moi ; qu’un autre n’en ait pas l’aubaine. Sans doute je la recueille déjà en rêvant que nous ne formerons qu’une âme, et que toute la vigueur que mon âge a perdue, le tien, qui pourtant n’est pas loin du mien, pourra me la rendre ; mais je veux une jouissance plus effective. La joie que procurent, quoique absents, ceux qu’on aime, est légère et passe vite. Leur aspect, leur présence, leur entretien offrent quelque chose de plus vif, de mieux senti, quand surtout l’ami qu’on veut voir, on le voit tel qu’on le veut. Apporte-moi donc ton plus riche présent, qui est toi-même ; et pour te décider plus vite, songe que tu es mortel, que je suis vieux. Sois pressé de te rendre à moi, mais à toi d’abord. Perfectionne-toi, surtout dans l’art de ne point changer. Quand tu voudras avoir la mesure de tes progrès, examine si tes désirs d’aujourd’hui sont ceux d’hier. Le changement de volonté dénote une âme flottante qu’on signale dans telle direction, puis dans telle autre, comme le vent l’y porte. Plus de courses vagues, quand l’âme est fixe et bien assise. Telle devient celle du sage accompli, et, dans certaine mesure, de l’homme en progrès, du demi-sage. Or en quoi diffère l’un de l’autre ? Celui-ci, bien qu’ébranlé, ne bouge pas : il chancelle sur place ; l’autre n’est pas même ébranlé.