Lettres à Lucilius/Lettre 41

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 92-94).
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LETTRE XLI.

Dieu réside dans l’homme de bien. – Vraie supériorité de l’homme.

Tu fais une chose excellente et qui te sera salutaire si, comme tu l’écris, tu marches avec persévérance vers cette sagesse qu’il est absurde d’implorer par des vœux quand on peut l’obtenir de soi. Il n’est pas besoin d’élever les mains vers le ciel, ni de gagner le gardien d’un temple pour qu’il nous introduise jusqu’à l’oreille de la statue, comme si de la sorte elle pouvait mieux nous entendre ; il est près de toi le Dieu, il est avec toi, il est en toi. Oui, Lucilius, un esprit saint réside en nous, qui observe nos vices et veille sur nos vertus, qui agit envers nous comme nous envers lui. Point d’homme de bien qui ne l’ait avec soi. Qui donc, sans son appui, pourrait s’élever au-dessus de la Fortune ? C’est lui qui inspire les grandes et généreuses résolutions. Dans chaque âme vertueuse il habite

Quel dieu ? Nul ne le sait, mais il habite un dieu[1].


S’il s’offre à tes regards un de ces bois sacrés peuplé d’arbres antiques qui dépassent les proportions ordinaires, où l’épaisseur des rameaux étagés les uns sur les autres te dérobe la vue du ciel, l’extrême hauteur des arbres, la solitude du lieu, et ce qu’a d’imposant cette ombre en plein jour si épaisse et si loin prolongée te font croire qu’un Dieu est là47. Et cet antre qui, sur des rocs profondément minés, tient une montagne suspendue, cet antre qui n’est pas de main d’homme, mais que des causes naturelles ont creusé en voûte gigantesque ! ton âme toute saisie n’y pressent-elle pas quelque haut mystère religieux ? Nous vénérons la source des grands fleuves ; au point où tout à coup de dessous terre une rivière a fait éruption on dresse des autels ; toute veine d’eau thermale a son culte, et la sombre teinte de certains lacs ou leurs abîmes sans fond les ont rendus sacrés. Et si tu vois un homme que n’épouvantent point les périls, pur de toute passion, heureux dans l’adversité, calme au sein des tempêtes, qui voit de haut les hommes et à son niveau les dieux, tu ne seras point pénétré pour lui de vénération ! Tu ne diras point : Voilà une trop grande, une trop auguste merveille pour la croire semblable à ce corps chétif qui l’enferme ! Une force divine est descendue là. Cette âme supérieure, maîtresse d’elle-même, qui juge que toute chose est au-dessous d’elle et qui passe, se riant de ce que craignent ou souhaitent les autres, elle est mue par une puissance céleste. Un tel être ne peut se soutenir sans la main d’un Dieu : aussi tient-il par la meilleure partie de lui-même au lieu d’où il est émané. Comme les rayons du soleil, bien qu’ils touchent notre sol, n’ont point quitté le foyer qui les lance ; de même cette âme sublime et sainte, envoyée ici-bas pour nous montrer la divinité de plus près, se mêle aux choses de la terre sans se détacher du ciel sa patrie. Elle y est suspendue, elle y regarde, elle y aspire, elle vit parmi nous comme supérieure à nous. Quelle est donc cette âme ? Celle qui ne s’appuie que sur les biens qui lui sont propres.

Quoi de plus absurde en effet que de louer dans l’homme ce qui lui est étranger ? Quelle plus grande folie que d’admirer en lui ce qui peut tout à l’heure passer à un autre ? Un frein d’or n’ajoute pas à la bonté du coursier. Le lion dont on a doré la crinière, qui se laisse toucher et manier, qui subit patiemment la parure imposée à son courage dompté, n’entre pas dans l’arène du même air que cet autre qui, sans apprêt, garde tout son instinct farouche. Celui-ci, dans sa fougue sauvage, tel que l’a voulu la nature, majestueusement hérissé, beau de la peur qu’inspire son seul aspect, on le préfère à cet impuissant1 quadrupède qui reluit de paillettes d’or. Nul ne doit tirer gloire que de ce qui lui est personnel. On fait cas d’une vigne dont les branches surchargées de fruits entraînent par leur poids ses soutiens-mêmes jusqu’à terre : trouvera-t-on plus beaux des ceps d’or, où des raisins, des feuilles d’or serpentent ? Le mérite essentiel d’une vigne est la fécondité. Dans l’homme aussi ce qu’il faut priser c’est ce qui est de l’homme même. Qu’il ait de superbes esclaves, un palais magnifique, beaucoup de terres ensemencées et de capitaux productifs ; tout cela n’est pas en lui, mais autour de lui. Loue en lui ce qu’on ne peut ni ravir ni donner2, ce qui est son bien propre. « Que sera-ce donc ? » dis-tu. Son âme, et dans cette âme la raison perfectionnée. Car l’homme est un être doué de raison ; et le souverain bien pour lui est d’avoir atteint le but pour lequel il est né. Or, qu’exige de lui cette raison ? Une chose bien facile : de vivre selon sa nature ; chose pourtant que rend difficile la folie générale. On se pousse l’un l’autre dans le vice ; comment alors rappeler dans les voies de salut ceux que nul ne retient et que la multitude entraîne ?


LETTRE XLI.

47.

Quel calme universel ! Je marche ; l’ombre immense,
L’ombre de ces grands bois sur mon front suspendus,
Vaste et noir labyrinthe où mes pas sont perdus,
S’entasse à chaque pas, s’agrandit, se prolonge ;
Et dans la sainte horreur où mon âme se plonge.
Au palais d’Herminsul je me vois transporté.
Sous ce tronc gigantesque aurait-il habité ?
Les dieux au pied d’un chêne ont instruit plus d’un sage ;
L’aigle au vol prophétique apportait leur message.
L’antre mystérieux entendit Apollon.

(Fontanes, Forêt de Navarre.)

Voy. Chateaubr. , Martyrs, IX. Saint Lambert, Saisons, ch. I., Lemierre. Fastes, IX. Lucos, atque in iis silentia ipsa adoramus. ( Plin., Hist. , XII , II.)

1.

J’admire plus cent fois ce lion furieux
Qui la gueule béante et le sang dans les yeux ,
Les ongles tressaillant d’une effroyable joie,
Suit son instinct féroce et déchire sa proie.
Que ces ours baladins, sous le bâton dressés,
Étalant aux regards leurs ongles émoussés ,
Leur gueule sans honneur que le fer a flétrie ,
Attributs impuissants d’une race avilie.

(Cas. Delavigne, Ép. à l’Académ.)

2. Voir Lettres XLV et LXXVI, et Balzac, Dissert. XXIII.

  1. Éneid., VIII, 352.