Lettres à Lucilius/Lettre 56

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Traduction par J. Baillard.
Hachette (2pp. 125-128).
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LETTRE LVI.

Bruits divers d’un bain public. Le sage peut étudier même au sein du tumulte.

Je veux mourir, si le silence est aussi nécessaire qu’on le croit à qui s’isole pour étudier. Voici mille cris divers qui de toute part retentissent autour de moi : j’habite juste au-dessus d’un bain. Imagine tout ce que le gosier humain peut produite de sons antipathiques à l’oreille : quand des forts du gymnase s’escriment et battent l’air de leurs bras chargés de plomb, qu’ils soient ou qu’ils feignent d’être à bout de forces, je les entends geindre ; et chaque fois que leur souffle longtemps retenu s’échappe, c’est une respiration sifflante et saccadée, du mode le plus aigu. Quand le hasard m’envoie un de ces garçons maladroits qui se bornent à frictionner, vaille que vaille, les petites gens, j’entends claquer une lourde main sur des épaules ; et selon que le creux ou le plat a porté, le son est différent. Mais qu’un joueur de paume survienne et se mette à compter les points, c’en est fait. Ajoutes-y un querelleur, un filou pris sur le fait, un chanteur qui trouve que dans le bain sa voix a plus de charme, puis encore ceux qui font rejaillir avec fracas l’eau du bassin où ils s’élancent. Outre ces gens dont les éclats de voix, à défaut d’autre mérite, sont du moins naturels, figure-toi l’épileur qui, pour mieux provoquer l’attention, pousse par intervalles son glapissement grêle, sans jamais se taire que quand il épile des aisselles et fait crier un patient à sa place. Puis les intonations diverses du pâtissier, du charcutier, du confiseur, de tous les brocanteurs de tavernes, ayant chacun certaine modulation toute spéciale pour annoncer leur marchandise. « Tu es donc de fer, me diras-tu, ou tout à fait sourd pour avoir l’esprit libre au milieu de vociférations si variées et si discordantes ; tandis que les longues politesses de ses clients font presque mourir notre ami Crispus ! » Eh bien oui : tout ce vacarme ne me trouble pas plus que le bruit des flots ou d’une chute d’eau, bien qu’on dise qu’une certaine peuplade transféra ailleurs ses pénates par cela seul qu’elle ne pouvait supporter le fracas de la chute du Nil. La voix humaine, je crois, cause plus de distraction que les autres bruits : elle détourne vers elle la pensée ; ceux-ci ne remplissent et ne frappent que l’oreille. Parmi les bruits qui retentissent autour de moi sans me distraire, je mets celui des chariots qui passent, du forgeron logé sous mon toit, du serrurier voisin, ou de cet autre qui, près de la Meta sudans, essaye ses trompettes et ses flûtes, et beugle plutôt qu’il ne joue. Mais les sons intermittents m’importunent plus que les sons continus. Au reste je me suis si bien aguerri à tout cela, que je pourrais même entendre la voix écorchante d’un chef de rameurs marquant la mesure à ses hommes. Je force mon esprit à une constante attention sur lui-même, et à ne se point détourner vers le dehors. Que tous les bruits du monde s’élèvent à l’extérieur, pourvu qu’en moi aucun tumulte ne se produise, que le désir et la crainte ne s’y combattent point, que l’avarice et le goût du faste n’y viennent point se quereller et se malmener l’un l’autre. Qu’importe en effet le silence de toute une contrée, si j’entends frémir mes passions ?

Il est nuit : tout s’endort dans un profond repos.

Erreur ! Nul repos n’est profond, hors celui que la raison sait établir : la nuit nous ramène nos déplaisirs, elle ne les chasse point ; elle nous fait passer d’un souci à un autre. Même quand nous dormons, nos songes sont aussi turbulents que nos veilles. La vraie tranquillité est celle où s’épanouit une bonne conscience. Vois cet homme qui appelle le sommeil par le vaste silence de ses appartements : pour qu’aucun bruit n’effarouche son oreille, toute sa légion d’esclaves est muette ; ce n’est que sur la pointe du pied que l’on ose un peu l’approcher. Et néanmoins il se tourne en tous sens sur sa couche, cherchant à saisir à travers ses ennuis un demi-sommeil ; il n’entend rien, et se plaint d’avoir entendu quelque chose. D’où penses-tu que cela provienne ? De son âme, qui lui fait du bruit : c’est elle qu’il faut calmer, dont il faut comprimer la révolte ; car ne crois pas que l’âme soit en paix parce que le corps demeure couché. Souvent le repos n’est rien moins que le repos. Aussi faut-il se porter à l’action et s’absorber dans quelque honnête exercice, chaque fois qu’on éprouve le malaise et l’impatience de l’oisiveté. Un habile chef d’armée voit-il le soldat mal obéir, il le dompte par quelque travail, par des expéditions qui le tiennent en haleine : une forte diversion ôte tout loisir aux folles fantaisies ; et s’il est une chose sûre, c’est que les vices nés de l’inaction se chassent par l’activité. Souvent on pourrait croire que l’ennui des affaires et le dégoût d’un poste pénible et ingrat nous ont fait chercher la retraite, mais au fond de cet asile où la crainte et la lassitude nous ont jetés, l’ambition par intervalles se ravive. Elle n’était point tranchée dans sa racine, mais fatiguée, courbée peut-être et écrasée par les mauvais succès. J’en dis autant de la mollesse, qui parfois semble avoir pris congé de nous, puis revient tenter notre âme déjà fière de sa frugalité, et du sein même de nos abstinences redemande des plaisirs qu’on avait quittés, mais non proscrits pour jamais : retours d’autant plus vifs qu’ils sont plus cachés. Car le désordre qui s’avoue est toujours plus léger, comme la maladie tend à sa guérison quand elle fait éruption de l’intérieur et porte au dehors son venin. Et la cupidité aussi, et l’ambition et toutes les maladies de l’âme ne sont jamais plus dangereuses, sache-le bien, que lorsqu’elles s’assoupissent dans une hypocrite réforme. On semble rentré dans le calme, mais qu’on en est loin ! Si au contraire nous sommes de bonne foi, si la retraite est bien sonnée, si nous dédaignons les vaines apparences dont je parlais tout à l’heure, rien ne pourra nous distraire ; ni les voix d’une multitude d’hommes ni le gazouillis des oiseaux ne rompront la chaîne de nos bonnes pensées désormais fermes et arrêtées. Il a l’esprit léger et encore incapable de se recueillir, l’homme que le moindre cri, que tout imprévu effarouche. Il porte en lui un fonds d’inquiétude, un levain d’appréhension qui le rendent ombrageux ; comme dit notre Virgile :

Et moi, qui sous nos murs, calme au sein des alarmes,
Affrontai mille fois toute la Grèce en armes,
Un souffle me fait peur : je tremble au moindre bruit
Et pour ce que je porte et pour ce qui me suit.

C’est d’abord un sage que ni le sifflement des dards, ni les phalanges serrées entrechoquant leurs armes, ni le fracas d’une ville que l’on sape n’épouvantent ; c’est ensuite un homme désorienté, qui craint pour son avoir, qui au moindre son prend l’alarme ; toute voix lui semble un bruit de voix hostiles et abat son courage ; les plus légers mouvements le glacent. Son bagage le rend timide. Prends qui tu voudras de ces prétendus heureux qui traînent et portent avec eux tant de choses, tu le verras

Tremblant pour ce qu’il porte et pour ce qui le suit.

Tu ne jouiras, sois-en sûr, d’un calme parfait que si nulle clameur ne te touche plus, si aucune voix ne t’arrache à toi-même, qu’elle flatte ou qu’elle menace, ou qu’elle assiège l’oreille de sons vains et discords. « Mais quoi ? N’est-il pas un peu plus commode d’être à l’abri de tout vacarme ? » J’en conviens ; aussi vais-je déloger d’ici : c’est une épreuve, un exercice que j’ai voulu faire. Qu’est-il besoin de prolonger son malaise, quand le remède est si simple ? Ulysse a bien su garantir ses compagnons des Sirènes elles-mêmes.