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Lettres à Lucilius/Lettre 80

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 222-224).
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LETTRE LXXX.

Futilité des spectacles. Certains grands comparés à des comédiens.

Je m’appartiens pour cette journée, et je le dois moins à moi-même qu’au spectacle, qui chasse tous les importuns vers le jeu de paume. Nul ne vient fondre jusqu’à moi ; nul ne troublera mes pensées qui dans cette confiance même se développent plus hardies. Je n’entends pas crier ma porte à chaque instant : le rideau de mon cabinet ne se soulèvera point ; je pourrai poursuivre mon pas, chose essentielle, surtout à qui marche de lui-même et dans la voie qu’il s’est tracée. Est-ce donc que je ne suis pas les anciens ? – Si fait ; mais je me permets de faire aussi quelques découvertes, de modifier, d’abandonner les leurs. Mon acquiescement n’est point un esclavage[1].

Mais non : c’était trop dire ; je me promettais du silence, une solitude que rien n’interromprait ; et voici qu’une bruyante clameur, partie de l’amphithéâtre, vient, non m’arracher à mon calme, mais me faire songer à ce débat si passionné des spectateurs. Je considère à part moi combien de gens exercent leur corps, et combien peu leur esprit ; quel concours de peuple à un spectacle de mensonge et d’illusion, et quel désert autour de la science ; quels imbéciles esprits dans ces hommes dont on admire l’encolure et les muscles. Voici sur quoi j’arrête spécialement mes réflexions. Si le corps peut arriver par l’exercice à cette force passive qui endure les coups de pied et de poing de plusieurs assaillants ; qui lui fait braver les plus vives ardeurs du soleil au milieu d’une poussière brûlante, dégouttant du sang qu’il perd, et cela durant tout un jour ; combien plus aisément l’âme ne pourrait-elle point s’endurcir à recevoir sans se briser les coups de la Fortune, à être terrassée, foulée par elle pour se relever encore ! Le corps a besoin de mille choses pour soutenir sa vigueur ; l’âme croît par sa propre énergie : elle s’alimente et s’exerce elle-même. Il faut au corps force nourriture, force boisson, force huile, en un mot des soins continus ; la vertu, tu l’obtiendras sans tant de provisions, sans dépense. Tout ce qui peut te rendre bon est en toi. Que te faut-il pour l’être ? Le vouloir. Et que peux-tu vouloir de mieux que de t’arracher à cette servitude qui se fait sentir à tout homme, et que les esclaves même du dernier rang, du sein de cette fange où ils sont nés, s’efforcent de briser par tous les moyens ? Ce pécule amassé en fraudant leur appétit, ils le donnent pour racheter leur tête ; et tu n’ambitionnerais pas de conquérir à tout prix la liberté, toi qui te crois né libre ! Tu jettes les yeux sur ton or : l’or ne l’achète point. Chimère donc que cette liberté qui s’inscrit aux registres publics : elle n’est pas plus à ceux qui la payèrent qu’à ceux qui la vendirent. C’est à toi de te la donner ; ne la demande qu’à toi. Affranchis-toi premièrement des terreurs de la mort, avant tout autre ce joug-là nous pèse, ensuite de la crainte de la pauvreté. Pour savoir combien elle est loin d’être un mal, compare la physionomie du pauvre avec celle du riche. Le pauvre rit plus souvent et de meilleur cœur ; ses soucis n’ont rien de profond ; s’il lui survient quelque inquiétude, c’est un léger nuage qui passe. Mais les heureux, comme on les appelle, n’ont que des joies factices ou des tristesses poignantes et concentrées, d’autant plus poignantes qu’il ne leur est jamais permis d’être ouvertement misérables, et qu’au fort même de ces chagrins qui rongent le cœur, il faut jouer son rôle d’heureux90. Cette métaphore-là j’ai trop occasion d’en user[2], car rien ne caractérise mieux le drame de la vie, qui assigne à chacun de nous un personnage si mal soutenu. Cet homme qui s’avance majestueusement sur la scène, et qui dit, renversant sa tête :

Héritier de Pélops, je suis maître d’Argos ;
L’isthme que l’Hellespont vient battre de ses flots,
Et qui commande au loin sur la mer d’Ionie,
Reconnaît mon empire…[3].


c’est un esclave qui reçoit par mois cinq boisseaux de froment et cinq deniers[4]. Ce héros superbe, impérieux, gonflé du sentiment de sa puissance, et qui dit :

Arrête, Ménélas ! ou tu meurs de ma main ;


est un gagiste à tant par jour, qui dort dans un galetas91. Autant peux-tu en dire de tous ces voluptueux en litière qui planent sur les têtes et dominent la foule : leur bonheur à tous est un masque. Arrache-le, ils feront pitié. Avant d’acheter un cheval, tu fais déboucler son harnais ; tu déshabilles l’esclave que tu marchandes, il peut cacher quelque vice physique ; et tout autre homme tu le prises avec son enveloppe ! Chez les vendeurs d’esclaves, tout ce qui pourrait choquer se déguise sous quelque artifice ; aussi, pour l’acheteur, tout ajustement est suspect ; qu’un lien quelconque à la jambe ou au bras frappe ta vue, tu fais tout découvrir, tu veux voir le corps bien à nu92. Vois ce roi de Scythie ou de Sarmatie, le front paré du diadème : si tu le veux apprécier et savoir au fond tout ce qu’il est, détache son bandeau : que de misères cachées là-dessous ! Mais que parlé-je des autres ? Si tu veux te peser toi-même, mets à l’écart ta fortune, ta maison, ton rang, et considère l’homme intérieur. Jusque-là tu t’estimes sur la foi d’autrui.



LETTRE LXXX.

Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

(Racine, Phèdre.)

Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins,
Et les plus malheureux osent pleurer le moins.

(Voltaire, Œdipe.)

Voir Consolation à Polybe , xxv.

 Race gueuse, fière et vénale,
Portant avec habits dorés
Diamants faux et linge sale ;
Hurlant pour l’empire romain,
Ou pour quelque fière inhumaine,
Gouvernant trois fois par semaine
L’univers, pour gagner du pain.

(Voltaire, Épitre au roi de Prusse.)

92. Voir Lettre Lxxvi. Apulée, Démon de Socrate. Lucien, Dialog. Menipp.

  1. Voy. Lettres XXXIII, XLV, LXXXIV.
  2. Voy. Lettre LXXVI.
  3. Vers d'Attius, tragédie d'Atrée.
  4. 43 litres 20 centilitres et 2 fr. 50c.