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Lettres à Lucilius/Lettre 92

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 297-305).
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LETTRE XCII.

Contre les épicuriens. Le souverain bien n’est pas dans la volupté.

Tous deux, je pense, nous serons d’accord sur ce point, que les choses extérieures se recherchent pour le corps ; qu’on soigne le corps en considération de l’âme ; que l’âme a ses ministres, parties d’elle-même, à l’aide desquels l’homme se meut et se nourrit, et qu’il doit subordonner à la partie principale. Dans celle-ci se trouve l’irraisonnable et le raisonnable. Le premier obéit au second qui seul, sans se rattacher ailleurs, rattache tout à lui. Car la divine raison elle-même commande à toutes choses et n’est sujette de quoi que ce soit ; or la raison de l’homme est de même nature, elle vient de la raison divine. Si nous sommes d’accord sur ce point, par voie de conséquence nous conviendrons aussi qu’en une seule chose réside la vie heureuse, savoir, dans une raison parfaite. Car elle seule ne laisse point fléchir le courage et tient bon contre la Fortune : c’est d’elle qu’en toute conjoncture nous vient la sécurité, le salut ; et le caractère du vrai bien est de ne jamais être entamé. Celui là, dis-je, est heureux que rien ne peut amoindrir : il est au faîte des choses et ne s’appuie que sur lui-même, car quiconque s’étaye de quelque support peut tomber. Autrement, on commence à tenir grand compte de ce qui n’est point à soi. Or qui voudrait ne relever que de la Fortune ? Quel homme de sens se glorifie de ce qui lui est étranger ? Qu’est-ce que la vie heureuse ? C’est la sécurité et la permanence dans le calme. Ce qui donne cela, c’est une âme grande, c’est la constance qui maintient ce que la justice a décidé. Mais comment acquérir ces vertus ? Il faut avoir étudié la vérité sous tous ses aspects et gardé dans nos actions l’ordre, la mesure, la convenance, une volonté inoffensive et bienveillante, toute à la raison dont jamais elle ne se départ, et digne à la fois d’amour et d’admiration. Enfin, pour te tracer la règle en deux mots, l’âme du sage doit être telle que pourrait être l’âme d’un dieu. Que peut désirer l’homme qui possède tout ce qui est honnête ? Car, si ce qui n’est point honnête pouvait en quelque chose contribuer au bien suprême, le bonheur serait dans des choses avec lesquelles il n’est point[1]. Et quoi de plus insensé ou de plus honteux que de rattacher le bonheur d’une âme raisonnable à ce qui n’a point de raison ?

Quelques-uns pourtant jugent que le souverain bien peut s’accroître, vu qu’il n’atteint point à sa plénitude si l’extérieur lui est contraire. Antipater aussi, l’une des graves autorités de notre secte, dit « qu’il accorde quelque influence à l’extérieur, mais fort peu. » Or que penser d’un homme à qui ne suffit pas la clarté du jour, s’il n’y joint celle de quelque bougie ? Auprès des splendeurs du soleil, de quelle importance peut être une étincelle ? Si l’honnête tout seul ne te satisfait pas, nécessairement tu y voudras joindre ou le repos, l’άοχλησία des Grecs, ou la volupté. Le premier, à la rigueur, peut s’admettre ; car l’âme du sage est exempte de contrariété ; elle a toute liberté d’étudier l’univers et rien ne l’enlève à la contemplation de la nature. Quant au second point, la volupté, c’est le bonheur de l’animal. Vous alliez la raison à son contraire, l’honnête à ce qui ne l’est pas. Grande est, selon vous, la volupté que donne le chatouillement des sens. Pourquoi n’oser pas dire que tout est bien pour l’homme si son palais est satisfait ? Et vous comptez, je ne dis pas comme homme de cœur, mais comme homme celui pour qui le bien suprême est dans les saveurs, les couleurs, les sons ? Excluons-le de la noble classe qui après les dieux marche la première ; qu’il aille grossir le troupeau des brutes, l’être qui fait de sa pâture toute sa joie !

La partie irraisonnable de l’âme se divise en deux autres : la première, ardente, ambitieuse, violente, tout entière aux passions ; la seconde, basse, languissante, que la volupté asservit. La partie effrénée, meilleure toutefois que l’autre, et certes plus courageuse et plus digne de l’homme, on n’en a pas tenu compte ; on a cru indispensable au bonheur la partie débile et abjecte. On a voulu lui assujettir la raison ; et le bien du plus généreux des êtres, on en a fait un bien dégradé et ignoble, pétri en outre d’un alliage monstrueux, de membres tout divers et mal concordants ; car, comme dit notre Virgile, parlant de Scylla :

Jusqu’au-dessous du sein son visage, son corps
Représente une vierge aux séduisants dehors ;
Ses flancs offrent aux yeux la louve, la baleine,
Et sa queue en dauphin se recourbe et se traîne
[2].


À cette Scylla du moins sont adaptés des animaux féroces, effroyables, agiles : mais de quels monstres a-t-on composé la sagesse ? La partie supérieure de l’homme, c’est la vertu : elle a pour associée une chair incommode et molle, « qui n’est propre qu’à absorber des aliments, » comme dit Posidonius. Cette vertu divine se termine par de lascifs organes : à cette tête vénérable et céleste est accolé un animal inerte et flétri. Le repos des épicuriens, si profond qu’il soit, ne procurait déjà nul avantage à l’âme, mais il écartait d’elle les embarras : voici venir la volupté qui la dissout, qui en énerve toute la force. Où trouver un assemblage de corps si antipathiques ? La vigueur accouplée à la faiblesse, la frivolité au sérieux, la sainteté même à l’incontinence, à l’inceste !

« Eh quoi ! dit-on, si la bonne santé, et le repos, et l’absence de douleur ne doivent empêcher en rien la vertu, ne les rechercherez-vous pas ? » Pourquoi non ? Je les rechercherai, non qu’elles soient des biens, mais parce qu’elles sont selon la nature et que j’y mettrai du discernement. Qu’y aura-t-il alors de bon en elles ? Rien que le mérite d’un bon choix. Quand je porte un habit décent, quand mon allure, si je marche, est convenable, quand je soupe comme il sied que je le fasse, ce n’est ni le souper, ni la promenade, ni l’habit qui est un bien, mais le but qu’en tout cela je me propose, qui est de garder en tout la mesure qu’exige la raison. J’ajouterai ceci encore : le choix d’un vêtement propre est désirable pour l’homme ; car l’homme, de sa nature, est ami de la propreté, de l’élégance. Ainsi ce qui est bien par soi-même, ce n’est pas un vêtement propre, c’est le choix de ce vêtement : le bien n’étant pas dans la chose, mais dans le discernement qui fait que nos actions sont honnêtes, non la matière de nos actions. Ce que j’ai dit du vêtement, je le dis du corps, crois-le bien. Car la nature en a enveloppé l’âme comme d’un vêtement qui la voile aux yeux. Or estime-t-on jamais l’habit par le coffre où il est serré ? Le fourreau ne rend l’épée ni bonne ni mauvaise. À l’égard du corps je te réponds de même : je le prendrai, si je puis choisir, et sain et robuste ; mais le bien sera dans mon choix, non dans la force ou la santé.

« Sans doute, dira-t-on, le sage est heureux ; mais le bonheur complet lui échappe, s’il n’en possède aussi les instruments matériels. De cette sorte on ne peut être malheureux avec la vertu ; mais on n’est pas au faîte du bonheur, lorsque les biens physiques nous manquent, comme la santé et l’intégrité des organes. » Ce qui paraît le moins admissible, tu l’accordes, savoir, qu’un homme en proie à d’extrêmes et continuelles douleurs n’est pas à plaindre, qu’il est même heureux, et tu nies la conséquence, bien moindre, qu’il le soit parfaitement. Cependant, si la vertu peut faire qu’un homme ne soit pas malheureux, bien plus aisément complétera-t-elle son bonheur, car il reste moins d’intervalle entre l’heureux et le très-heureux, qu’entre le misérable et l’heureux. Quoi ! la puissance capable d’arracher l’homme aux calamités pour le mettre au rang des heureux, ne saurait achever son œuvre et l’élever au bonheur suprême ! Elle fléchit quand elle touche au sommet ! La vie a ses avantages et ses désavantages : les uns et les autres sont hors de nous. Si l’homme de bien n’est point misérable, eût-il à subir tous les désavantages, comment cesse-t-il d’être très-heureux si quelques avantages l’abandonnent ? Comme en effet le poids des uns ne le précipite pas jusque dans le malheur, de même la privation des autres ne l’arrache point à sa félicité ; elle reste alors aussi complète que son malheur est nul dans le premier cas : autrement on peut lui ravir son bonheur, si on peut le diminuer.

Je disais tout à l’heure que la lueur d’une bougie n’ajoute rien aux clartés du soleil dont la splendeur efface tout ce qui sans lui aurait de l’éclat. « Mais il est des choses qui s’interposent entre le soleil et nous. » Oui, et la force de ses rayons demeure entière, au milieu de ces obstacles mêmes ; et malgré l’intermédiaire qui nous en dérobe l’aspect, il est à son œuvre et poursuit sa course. Lorsqu’il luit au sein des nuages, il n’est pas moindre que par un beau ciel, ni plus lent dans sa marche ; car il y a grande différence entre un obstacle et l’empêchement absolu. De même ce qui fait obstacle à la vertu ne lui enlève rien. Elle n’est pas moindre, mais elle brille moins ; à nos yeux peut-être ne paraît-elle pas aussi éclatante, aussi pure ; et comme l’astre éclipsé, son influence voilée agit encore. Ainsi calamités, pertes, injustices, sont aussi impuissantes contre la vertu qu’un léger nuage contre le soleil.

Nous trouvons des gens qui nous disent que le sage mal partagé corporellement n’est ni malheureux ni heureux. Ceux-là aussi se trompent : ils mettent les avantages fortuits au niveau des vertus, et n’accordent pas plus aux choses honnêtes qu’à celles qui le sont le moins. Or quoi de plus indigne, de plus révoltant que de comparer des choses respectables à celles qui méritent le dédain ? La vénération est due à la justice, à la piété, à la loyauté, au courage, à la prudence ; ce qui est vil au contraire, c’est ce dont souvent les plus vils mortels sont le plus largement pourvus : la jambe solide, et les bras et les dents, tout cela sain et à l’épreuve. Mais d’ailleurs si le sage, avec une santé fâcheuse, ne doit passer ni pour malheureux ni pour heureux, et qu’on le laisse sur la ligne mitoyenne, sa vie non plus ne sera ni à désirer ni à fuir. Et qu’y a-t-il de si absurde que ceci : « La vie du sage n’est pas à désirer, » ou de si incroyable que de prétendre qu’il y a telle vie qui n’est ni à désirer ni à fuir ? Et puis, si les incommodités physiques ne rendent pas malheureux, elles permettent d’être heureux. Ce qui n’a pas la puissance de me faire passer dans un état pire ne peut m’interdire le meilleur état. « Le froid et le chaud, répond-on, sont deux choses connues dont le moyen terme est le tiède : ainsi tel est heureux, tel misérable ; tel enfin n’est ni l’un ni l’autre. » Je veux faire justice de cette comparaison qu’on nous oppose. Si j’ajoute un degré de froid au tiède, il deviendra froid, un degré de chaud, il finira par être chaud. Mais l’homme qui n’est ni misérable ni heureux, quelque élément de misère que je lui apporte, ne sera pas misérable, vous-mêmes vous le dites : la comparaison est donc inexacte. Enfin, je vous livre un homme qui n’est ni misérable ni heureux : je le frappe de cécité, sans qu’il soit misérable ; de paralysie, il ne l’est point encore ; de douleurs continuelles et graves, il ne l’est pas davantage. Si tant de maux ne sauraient le faire malheureux, ils ne le font même pas déchoir du bonheur. Si le sage ne peut tomber, comme vous le dites, du bonheur dans la misère, il ne tombera pas dans la privation du bonheur. Car pourquoi de si beaux commencements s’arrêteraient-ils à un point quelconque ? Ce qui l’empêche de rouler jusqu’en bas le retient au sommet. Comment le bonheur ne serait-il pas indivisible ? Il ne peut même être discontinu ; c’est pourquoi la vertu suffit d’elle-même à le produire. « Quoi ! s’écrie-t-on, un sage comblé de jours qu’aucune douleur n’a traversés n’est pas plus heureux que celui qui a toujours lutté contre la mauvaise fortune ? » Qu’on me réponde si le second est meilleur et plus vertueux que le premier : s’il n’en est rien, il n’est pas plus heureux. Il faut que sa vie soit plus pure, pour qu’elle devienne plus heureuse ; elle ne le devient qu’à ce prix. La vertu ne saurait s’accroître, ni par conséquent le bonheur, qui vient d’elle. La vertu est un si grand bien, qu’elle ne sent point tous ces petits accidents tels que la brièveté de la vie, la douleur, les diverses incommodités du corps. Car, pour la volupté, elle ne mérite pas même un de ses regards. Quel est le plus beau privilège de la vertu ? De n’avoir nul besoin de l’avenir, de ne point compter le nombre de ses jours : le plus court espace de temps lui complète un bonheur sans fin.

Cela nous paraît hors de toute croyance et dépasser les limites de notre nature : car cette majestueuse vertu, nous la mesurons à notre faiblesse, et c’est à nos vices mêmes que nous appliquons le nom de vertu. Mais ne semble-t-il pas aussi incroyable qu’un homme au fort des plus vives douleurs s’écrie : Je suis heureux ? Pourtant c’est dans l’officine même de la volupté que ce mot-là s’est fait entendre. « Voici le dernier et le plus heureux jour de ma vie, » disait Épicure [3], quand d’une part des embarras de vessie le torturaient, et que de l’autre un incurable ulcère lui rongeait les entrailles. Pourquoi donc ne pas croire à de pareils traits venant d’hommes qui vouent leur culte à la vertu, quand on les trouve jusque chez ceux qui prirent la volupté pour souveraine ? Oui, même ces âmes dégénérées, si peu élevées dans leurs sentiments, soutiennent qu’au sein d’extrêmes douleurs, d’extrêmes calamités, le sage ne sera ni heureux ni malheureux. Toutefois cette assertion aussi est incroyable, plus incroyable que la nôtre. Car je ne vois pas comment ne tomberait point jusqu’au plus bas degré la vertu une fois renversée de son trône. Ou elle doit donner le bonheur, ou, si elle perd cette prérogative, elle n’empêchera point le malheur. Tant qu’il se tient debout, l’athlète n’est pas renvoyé du combat : il faut qu’il soit vainqueur ou vaincu. « Mais ce n’est que pour les dieux immortels que la vertu et le bonheur sont faits : nous n’avons de ces biens que l’ombre et qu’une sorte d’image : nous en approchons sans y atteindre. » Je réponds que la raison est commune aux dieux comme à nous : seulement chez eux elle est parfaite, chez nous perfectible. Mais ce qui nous amène à désespérer, ce sont nos vices. L’homme faible n’est au second rang que par son peu de persistance à observer les meilleurs principes, et parce que son jugement chancelle encore incertain. Il a besoin que sa vue et son ouïe soient bonnes, sa santé satisfaisante, son extérieur non disgracieux, et qu’il se maintienne dispos de tous ses membres, et puis que sa carrière soit longue : ainsi pourra-t-il ne point se repentir de la vie. Ce demi-sage garde en lui un levain de malignité qui tient à sa mobilité d’âme ; ce fond de malice qui ne le quitte point le pousse à violer la règle, et l’agite et l’éloigne du bien. Il n’est pas encore vertueux, il s’essaye à l’être ; or quiconque ne l’est pas sans restriction n’est qu’un méchant.

Mais un cœur généreux qu’habite la vertu[4]


est l’égal des dieux ; c’est vers eux qu’il s’élève, car il a souvenir de son origine. Ce n’est jamais une témérité de vouloir remonter au lieu d’où l’on est descendu. Et pourquoi ne pas voir quelque chose de divin dans l’être qui est une parcelle de la divinité ? Ce grand tout, dans lequel nous sommes compris, est un, et cet un est dieu : nous sommes ses associés, nous sommes ses membres38. L’esprit de l’homme qui embrasse tant de choses s’élève jusqu’à lui, si les vices ne dépriment point son essor. Et comme l’attitude de son corps est droite et ses yeux tournés vers le ciel, de même son esprit, qui peut s’étendre aussi loin qu’il lui plaît, a été de telle sorte formé par la nature qu’il veut atteindre au niveau des dieux, déployer ainsi toutes ses forces et parcourir à l’aise son domaine. Elle ne lui est pas étrangère la route par où il gravit vers le ciel ; y monter était une œuvre immense : mais il y retourne, il est né pour ce chemin-là. Il marche hardiment, sans souci pour tout le reste : les trésors, il n’y regarde point ; cet or et cet argent, si dignes des ténèbres où ils gisaient, il ne les prise pas sur le brillant dont ils frappent les yeux de l’ignorance, mais d’après la fange originelle dont notre cupidité les a séparés en les exhumant. Il sait, disons-le bien, que les richesses sont placées autre part qu’où on les entasse, que c’est son âme qu’il doit remplir, non ses coffres. Un tel homme, on peut l’investir du domaine de toutes choses, on peut l’envoyer en possession de la nature entière, sans autres limites que celles de l’Orient et de l’Occident ; tout doit, comme aux dieux, lui appartenir à lui qui regarde d’en haut ceux qui, regorgeant d’opulence, sont tous moins heureux de ce qu’ils ont que malheureux de ce qu’ils n’ont pas39. Parvenu à ce point de sublimité, il songe aussi à son corps, ce fardeau nécessaire, non en aveugle ami, mais en tuteur, et ne se met pas sous la dépendance de ce qui fut mis sous la sienne. Nul ne peut être libre, qui est esclave de son corps. Car échappât-on aux autres servages que nous crée l’amour excessif et inquiet qu’on lui porte, le corps est déjà un fantasque et difficile maître. Tantôt le sage en sort sans murmure, tantôt il s’en élance avec courage, et ne s’informe point de ce que ses restes vont devenir. Mais comme nous ne prenons point souci des poils coupés de notre barbe, cette âme divine, alors qu’elle va quitter l’homme, estime que l’endroit où son enveloppe sera portée, que le feu la consume, ou que le sol la couvre, ou que les bêtes la déchirent, ne lui importe pas plus que l’arrière-faix au nouveau-né. Qu’on la jette à dépecer aux oiseaux de proie, ou que

les chiens de mer en fassent leur pâture (40),


cela le touche-t-il ? Lors même qu’il est parmi les hommes, nulle menace ne l’intimide ; craindra-t-il, mort, les menaces de ceux pour qui ce n’est pas assez d’être craints en deçà du trépas ? « Je ne m’épouvante, dit-il, ni de vos crocs, ni des outrages auxquels seront en butte les lambeaux de mon cadavre, hideux pour ceux qui le verront. Je ne réclame de personne les derniers devoirs ; je ne recommande à personne ma dépouille. Nul ne reste sans inhumation : la nature y a pourvu. Ceux que la cruauté humaine jette à l’abandon, le temps les ensevelit. Mécène a très-bien dit :

Que m’importe un tombeau ? Le sein de la nature
De ses fils délaissés devient la sépulture. »


Ce mot semble d’une âme résolue : c’était en effet un haut et mâle génie, si l’homme n’eût énervé le poëte.


LETTRE XCII.

38. Vos autem estis corpus Christi et memhra de membro. (Saint Paul, I Cor., XII, 27.)

Moins riche de ce qu’il possède.
Que pauvre de ce qu’il n’a pas. (J. B. Rousseau.)

40. Énéide, XI, 485. Voir Pétrone, ch. cxv.

Qu’importe que nos corps des oiseaux ravissants
Ou des monstres marins deviennent la pâture ?
Sépulture pour sépulture,
La mer est égale à mon sens. (La Font., la Fiancée…)

Voir aussi V. Hugo, Marion Delorme, V, sc. III ; Lamartine, Mort de Socrate.

  1. Je lis avec un Mss. cum quibus non est. Lemaire: sine quibus.
  2. Énéide, III, 426. Barthélemy.
  3. Voy. Lettre LXVI.
  4. Énéide, V, 363.