Lettres à M. Félix Coudroy/Lettre 49

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Paris, le 13 décembre 1849

l’assemblée tout entière les a écoutées avec recueillement, sans qu’on puisse attribuer ce rare phénomène au talent ou à la renommée de l’orateur. Mais ce qui est affligeant, c’est que ces efforts sont perdus pour le public, grâce à la mauvaise constitution de la presse périodique. Chaque journal m’endosse ses propres pensées. S’ils se bornaient à défigurer, ridiculiser, j’en prendrais mon parti ; mais ils me prêtent les hérésies mêmes que je combats. Que faire ? — Au reste, je t’envoie le Moniteur ; amuse-toi à comparer.

Je n’ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le dire : notre volubilité méridionale est un fléau oratoire. Quand la phrase est finie, on pense à la manière dont la phrase eût dû être tournée. Cependant le geste, l’intonation et l’action aidant, on se fait comprendre des auditeurs. Mais cette parole sténographiée n’est plus qu’un tissu lâche ; moi-même je n’en puis supporter la lecture.

Nous sommes vraiment ici over-worked, comme disent les Anglais. Ces longues séances, bureaux, commissions, tout cela assomme sans profit. Ce sont dix heures perdues qui font perdre le reste de la journée ; car (au moins aux têtes faibles) elles suffisent pour ôter la faculté du travail. Aussi quand pourrai-je faire mon second volume, sur lequel je compte bien plus pour la propagande que sur le premier ? Je ne sais si on reçoit à Mugron la Voix du Peuple. Le socialisme s’est renfermé aujourd’hui dans une formule, la gratuité du crédit. Il dit de lui-même : Je suis cela ou je ne suis rien. Donc, c’est sur ce terrain que je l’ai attaqué dans une série de lettres auxquelles répond Proudhon. Je crois qu’elles ont fait un grand bien en désillusionnant beaucoup d’adeptes égarés. Mais voici qui t’étonnera : la classe bourgeoise est si aveugle, si passionnée, si confiante dans sa force naturelle, qu’elle juge à propos de ne pas m’aider. Mes lettres sont dans la Voix du peuple, cela suffit pour qu’elles soient dédaignées de ces messieurs ; comme si elles Commencement de 1850.

Il n’y a pas de jour, mon cher Félix, où je ne pense à te répondre. Toujours par la même cause, j’ai la tête si faible que le moindre travail m’assomme. Pour peu que je sois engagé dans quelques-unes de ces affaires qui commandent, le peu de temps que je puis consacrer à tenir une plume est absorbé ; et me voilà forcé de renvoyer de jour en jour ma correspondance. Mais enfin, si je dois trouver de l’indulgence quelque part, c’est bien dans mes amis.

Tu me disais, dans une lettre précédente, que tu avais un projet et que tu me le communiquerais. J’attends, très-disposé à te seconder ; mais s’il s’agit de journaux, je dois te prévenir que j’ai très-peu de relations avec eux, et tu devines pourquoi. Il serait impossible de se lier avec eux sans y laisser son indépendance. Je suis décidé, quoi qu’il arrive, à n’être pas un homme de parti. Avec nos idées, c’est un rôle impossible. Je sais bien qu’en ce temps s’isoler c’est s’annuler, mais j’aime mieux cela. Si j’avais la force que j’avais autrefois, le moment serait venu d’exercer une véritable action sur l’opinion publique, et mon