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Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant/Lettre 2

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DEUXIÈME LETTRE

En pensant à la première lettre que je vous ai écrite, j’y ai trouvé certaines difficultés, qui font que le Kant connu, le Kant de la tradition, ne s’y montre pas du tout. Du moins j’ai fait ressortir la notion de la Raison pure, c’est-à-dire de cette raison qui donne des lois à la nature sans consulter la nature, comme si les exigences de la raison étaient des lois des choses. En revanche, je n’ai pas fait paraître l’idée d’une critique de la Raison pure, destinée à régler l’usage de cette raison dans les sciences. Déjà vous apercevez le risque qui suit les hypothèses, et vous comprenez qu’il n’est pas si grand qu’on le dit. Ici je voudrais distinguer l’hypothèse de ce qui n’est que conjecture. Par exemple, si je suppose que Mars a des habitants, je ne fais point une hypothèse, je fais seulement une conjecture. Mais la supposition que l’espace est partout comme ici est au contraire une hypothèse. L’hypothèse se définit par ceci qu’elle est nécessaire ; nécessaire pour nous, dira-t-on. Soit. Il n’en est pas moins vrai que nous ne pouvons pas penser autrement. De même on ne peut penser deux temps différents et simultanés. L’espace est mon espace comme le temps est mon temps. On nous l’a assez répété, et tel est le texte des philosophes modernes. Peu de penseurs de nos jours ont compris la position de Spinoza, selon laquelle au contraire la raison est en Dieu pour tous ; ce qui implique une familiarité avec Dieu, dont Descartes ne s’étonnerait pas.

Cette position est forte ; et naturelle. Jouffroy, qui n’était qu’un littérateur, a dit que le moyen de contrôler nos idées était de savoir ce que Dieu en penserait. La force de Kant, c’est qu’il n’a jamais cessé de considérer cette religion naturelle, qui est aussi bien le fond de la religion révélée. Le théologien ne peut qu’en appeler à sa conscience, ce qui est la vraie manière de consulter Dieu. D’où est sortie une grande Raison, qui, par un effet imprévu, a justifié toutes les superstitions sauvages. Qu’est-ce enfin qu’une religion, sinon une pratique de sauvage, jointe aux divins raisonnements de Descartes ? Ici il n’y a rien à nier ; car les superstitions sont des faits de nature, comme la mémoire et la pesanteur ; et quant aux raisonnements de la théologie, ils sont assez solides pour consoler le sage des superstitions qu’il trouve en lui-même. En quoi Marc-Aurèle et Bossuet s’accordent. Kant ne nie pas ; il n’est attentif qu’à limiter les deux élans de l’imagination et de la raison, qui font souvent un dangereux mélange. Regardons bien ici ; nous disions notre raison et notre imagination ; ce sont comme des lunettes que nous ne pouvons ôter, et à travers lesquelles nous voyons toutes choses. En ce sens, nos certitudes peuvent être dites subjectives, et l’homme, comme disait Protagoras, est bien la mesure de toutes choses ; on pourrait dire « le mètre de toutes choses », c’est-à-dire ce qui permet de les évaluer.

Or Lagneau a dit : « Il n’y a pas de connaissance subjective ». Ici trouve sa place une dialectique assez subtile ; car nous n’avons pas autre chose que notre Raison pour connaître, et si quelque chose est divin en nous, alors tout est divin, et le monde est comme il nous paraît, que nous en jugions d’après nos yeux ou d’après notre raison. C’est pourquoi on a souvent dit que le kantisme est un idéalisme subjectif, qui a aperçu que nos connaissances ne sont jamais que nos idées ou les impressions de nos sens. Cet aspect de la philosophie de Kant est assez connu. Il se retranche en lui-même et se borne à mettre de l’ordre dans ses idées. Toutefois la pratique ne s’arrange pas de l’idéalisme subjectif, et nous voyons s’ouvrir une philosophie pratique qui se demande quelles sont les connaissances qui peuvent guider nos actions. Le pragmatisme, qui est cela même, revient toujours dans la philosophie, comme vous savez bien. Le connaître alors se change en croyance, c’est-à-dire en la foi.

Il est vrai. Mais Kant a écrit, dans sa Raison pure, une réfutation de l’idéalisme, qui est bien obscure, mais qui se résume en un théorème qui est ce que je connais de plus beau, et qui dit ceci : « La connaissance de soi, pourvu que l’on n’oublie pas (Aber…) qu’elle est empiriquement déterminée, suffit à prouver l’existence des choses hors de nous ». Que signifie ? J’ai mis du temps à comprendre que la thèse idéaliste suppose deux termes, l’apparence et la réalité. Kant dit volontiers : le phénomène et le noumène. Le phénomène, cela va tout seul. Le noumène est plus obscur ; ce mot signifie littéralement ce qui est pensé, et il s’agit donc de savoir si ce qui est pensé est vrai, ce qui rassemble assez bien tous les développements qui précèdent. Or nous ne pouvons penser autrement ; nous supposons que ce qui est pensé est plus vrai que l’apparence, par exemple que l’atome est plus vrai que la poussière et choses semblables. Mais prenons à la lettre que nous ne pouvons penser l’apparence comme telle, et, d’après cela, que l’apparence et la réalité sont deux termes opposés, oui, mais inséparables. Ainsi notre perception nous apparaît comme impliquant la certitude. C’est encore trop peu dire. La perception est telle, justement par le doute qui la soutient toujours et qui ne cesse de la nier. Cette analyse de la conscience devant elle-même est la racine de cette puissante philosophie allemande, née de Kant et de l’idéalisme transcendantal. Fichte, Schelling, Hegel ; tel est le fruit de cette Critique qui ne veut pas douter. De cette lutte, s’est élevé l’Esprit.

Que Kant ait écrit La Religion dans les limites de la Raison, cela ne peut donc étonner celui qui a réfléchi à la Critique de la Raison pure. Mais en voilà bien assez pour aujourd’hui. Retenons que la théorie de la perception se trouve dans l’Esthétique transcendantale, ce qui signifie la connaissance sensible (aïsthésis) soutenue par des formes a priori, espace et temps. Tout revient ainsi au fameux théorème que je citais. Toute connaissance valable est une perception selon le concept ; c’est le concept qui consacre l’imagination, et cette union est nommée par Kant le schématisme, qui n’est pas certes clair, mais qui exprime cette antique maxime d’Aristote, qu’il n’y a point de pensée sans imagination. Pour résumer tout cela, je choisis les formules kantiennes les plus brillantes et les plus obscures : « Des intuitions sans concepts sont aveugles. Les concepts sans intuitions sont vides. » Toute connaissance se fait par un schématisme ; et je me permets de distinguer le schématisme ascendant et le descendant. Le premier s’élève de l’intuition au concept ; telle est l’invention de l’hypothèse. Le second est l’usage de l’hypothèse ; il descend du concept à la perception ; il transforme l’impression en perception ; nous ne sortons point de là.

Bien à vous, mon cher philosophe, avec toutes mes excuses pour ces nuages que j’assemble, à l’imitation de Jupiter. Cette obscurité en mouvement, c’est notre conscience même, et notre prière du matin et du soir. Lisez maintenant un livre impie, et avouez qu’il est bien faible.

23 mars 1946.