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Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant/Lettre 3

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TROISIÈME LETTRE

L’Esthétique transcendantale, ou théorie de la perception, consiste principalement en l’exposition des deux formes a priori qui changent l’impression en perception. J’insiste un peu là-dessus, car on n’expliquera jamais assez le fameux théorème qui réfute l’idéalisme. L’impossibilité de l’idéalisme est l’impossibilité de penser l’apparence comme telle, c’est-à-dire l’imagination toute seule. Nous ne pouvons passer d’un monde douteux à un monde existant. Quand je reconnais un cube dans une apparence visuelle, qui certes n’est pas cubique, c’est alors que je reconnais l’apparence d’un cube. La perception implique donc l’objet réel, et la dialectique qui prétend nous conduire au réel en partant de l’apparence est sans réalité.

Cela nous conduit à une remarque qui importe sur l’espace, que nous voyons naître dans l’apparition du cube que je disais. Je dis que nous voyons naître ; car l’espace n’est pas un vêtement étalé recouvrant les choses ; il est toujours en mouvement, toujours naissant et périssant ; il a la marque de l’esprit. Lagneau m’a fait comprendre ces choses, et il est juste que le lecteur de Kant d’aujourd’hui profite de ces vigoureuses réflexions. Si vous voulez bien entendre l’espace, considérez la distance, surtout en profondeur, et qui évidemment n’est rien ; car elle n’appartient pas à la chose éloignée ; elle n’est qu’un jugement impliqué dans le monde que nous voyons, et vivifié à chaque instant par le doute. Voilà l’espace insaisissable en soi. Je me souviens qu’un brillant élève du Lycée Condorcet répétait au sujet de l’espace : « Mais il n’existe pas ! » Il avait raison, et il ne faut point compter qu’on philosophera à bon marché et qu’on usera de l’espace comme d’une monnaie fiduciaire, à cours forcé. Le mouvement philosophique d’une époque est toujours une sorte de crise monétaire, des idées que l’on reçoit et que l’on passe sans examen. Vous voyez maintenant un exemple de ces idées qui n’existent pas hors de l’objet, de ces idées ou formes, qui n’apparaissent que dans l’analyse de la perception. Or toutes sont ainsi, et ce que je dis là est tout à fait kantien. Il n’y a point de nuées dans le kantisme, non, même pas dans la morale ; mais il faudra alors faire très attention, pour nous assurer que l’idée n’apparaît jamais. La beauté en est un frappant exemple, et attendez-vous à une théorie merveilleuse du beau et du sublime, aussi rigoureuse que la théorie de la perception. Cela se trouve dans la troisième Critique, dite du Jugement, et vous pouvez prévoir que là nous attendent des obscurités redoutables. Cette anticipation doit déjà vous faire entrevoir ce monde tremblant de l’esprit, atmosphère aussi du Phédon.

Afin d’assurer cette découverte des formes dans l’expérience même, je veux exprimer l’esprit d’un opuscule, dont le titre dit déjà tout : Prolégomènes à toute Métaphysique future qui voudra se présenter comme Science. Ici les divisions de la Critique sont oubliées et l’analyse part de cette difficile question : comment une physique a priori est-elle possible ? Comment une arithmétique ? Comment une géométrie ? Ces analyses, qui doivent rester illustres dans la philosophie, font apparaître l’espace et le temps. Oui, c’est la mécanique a priori, c’est l’arithmétique a priori qui supposent la forme du temps. Ici la paresse du disciple est fortement secouée ; car le temps va se dérober encore mieux que l’espace à toute exposition tranquille. J’ai déjà cité l’axiome : deux temps différents sont nécessairement successifs, ce qui est une manière de dire qu’il n’y a qu’un temps.

Revenons aux exemples fameux. Kant ne se lasse point de considérer la proposition : 7 + 5 = 12. Mais que signifie ? Considérons l’exemple le plus simple en ce genre : 2 + 2 = 4, si vigoureusement analysé par Leibniz, 2 + 2 = (2 + 1) + 1, car 2 = 1 + 1, 2 + 1 étant la définition de 3, nous arrivons à la somme 3 + 1, qui est la définition de 3. Mais est-ce que cela signifie que le jugement 2 + 2 = 4 est analytique ? Ce n’est pas si simple, et c’est sur de tels exemples que Kant a fait sa grande découverte : il y a des jugements synthétiques a priori. Comment cela est-il possible ? C’est ici que la Critique se change en une Dogmatique. Ce qui renouvelle le miracle du Phénix. Car il était bien compris que les jugements synthétiques sont nécessairement empiriques. Et il apparaît ici que l’expérience est a priori ! Oui, le calcul 2 + 2 = 4, ou bien 7 + 5 = 12 est une sorte d’expérience. Mais, se dit Kant, c’est bien ce qui voulait se montrer dans les analyses de l’Esthétique transcendantale. Toute l’expérience est a priori, en ce sens qu’il n’y a point d’expérience sans les formes a priori. Le jugement est dans la perception et le monde tient par l’esprit.

Ce qui a été dit de l’espace peut se dire aussi du temps ; par exemple, le temps ne peut pas avoir de fin ; car que voudrait dire une fin du temps, sinon qu’après cette fin il n’y aurait plus de temps ? On dit souvent que le temps passe ; mais ce n’est point ce qu’il faut dire ; au contraire, le temps reste ; il est par lui-même éternel. Il est mieux de dire que toute existence parcourt le temps, mais en même temps que toutes les autres. Ainsi, à supposer que j’arrive à un certain temps, tous les autres êtres m’accompagneront dans ce voyage et arriveront ensemble à cet instant. Wells a méconnu ces propositions synthétiques a priori dans la fiction célèbre de sa Machine à parcourir le Temps. C’est en critiquant cette œuvre ingénieuse et persuasive que l’on peut s’apercevoir qu’on ne fait pas des formes ce qu’on veut.

Que n’a-t-on pas voulu faire de l’espace ? On l’a nommé espace euclidien dans l’intention d’en inventer d’autres, qui eussent plus de trois dimensions. Henri Poincaré a dit : « Le géomètre fait de la géométrie avec de l’espace comme il en fait avec de la craie ». De tels traits stupéfient une génération. Poincaré voulait dire que l’espace est un fait ; mais il n’a pas vu que cela n’empêchait nullement l’espace d’être nécessaire.

Je me souviens que Lagneau a semblé une fois vouloir prouver que l’espace a nécessairement trois dimensions et seulement trois. Il le prouvait en traduisant les dimensions ainsi : le réel, le possible, l’union du possible et du réel. Je ne crois rien de cette démonstration. Dans la thèse de Jaurès sur l’existence du monde extérieur, on en trouve une autre. Et voilà un beau sujet de thèse : recueillir dans les auteurs les preuves des trois dimensions, les expliquer et les discuter, comme on a fait pour les preuves de l’existence de Dieu. Au reste, Kant aura son mot à dire sur cette dernière question ; et je crois que ce mot terminera toutes les disputes. Attendons la Dialectique transcendantale ; nous n’en sommes encore qu’à l’Esthétique transcendantale, après quoi il nous faudra aborder la majestueuse description de l’entendement, sous le titre d’Analytique transcendantale. Ce sera, mon cher, le sujet de ma prochaine lettre.

J’ai encore un mot à dire de l’espace et du temps. Kant les nomme formes de la sensibilité, distinction que les grands auteurs semblent avoir oubliée après lui. Que signifie cette expression ? Cela veut dire, il me semble, que ces formes ne sont pas connues par une spéculation abstraite, mais qu’au contraire elles sont des objets de l’intuition, entendez des objets de la connaissance sensible (esthétique). Je ne fais cette remarque que parce que je ne veux rien changer à la doctrine kantienne, et aussi parce que je suppose que cela n’est pas sans importance. Au reste, j’ai entendu un intellectualiste audacieux soutenir que l’espace des géomètres n’est pas l’espace de tout le monde, et j’en fus scandalisé. Il me paraît que, selon l’esprit kantien, il n’y a qu’un espace ; sans quoi l’Analytique se séparerait de l’Esthétique, et l’espace de ce monde-ci ne pourrait pas porter ces jugements synthétiques a priori qui sont les lois de la nature. Cette fois je m’arrête, et bien à vous, mon cher philosophe.

25 mars 1946.