Lettres à sa marraine/17 septembre 1915

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Gallimard (p. 24-27).


17 septembre 1915


Chère Madame,

Je ne connais pas « l’allure » des correspondances de « marraine » à « poilu ». Vous m’avez témoigné de l’intérêt et avec une grâce incomparable, ce qui m’a beaucoup touché. Vous jugerez vous-même de l’allure de notre correspondance et m’en écrirez, s’il vous plaît, ou cesserez de m’écrire selon votre bon plaisir qui, en ce cas, doit être respecté et non mon agrément.

Vous me flattez évidemment pour ce qui concerne la distinction de mon esprit. Au cas où elle existerait, elle s’aperçoit peu dans mes lettres et se trouverait plutôt dans mes livres.

Dans la vie, je n’ai pas plus de distinction que n’en ont la plupart des hommes. Je suis souvent orgueilleux, ce qui est une forme de la sottise. Je suis autoritaire, très autoritaire et cependant très doux, je ne suis plus un tout jeune homme puisque je viens d’entrer dans ma trente-cinquième année. Pour le reste je suis un poète. Voilà pour moi, comme disent les conteurs arabes.

Émile Léonard m’a, en effet, écrit que votre père était un savant de premier ordre et m’a mentionné son ouvrage sur Cyrano qui fait autorité.

J’entends qu’un père aussi remarquable vous laisse de si grands regrets.

J’ai la volonté d’être un poète nouveau et autant dans la forme que dans le fond mais au rebours de quelques modernes non fondés en leur art j’ai le goût profond des grandes époques c’est vous dire que j’honore infiniment le Grand Siècle et particulièrement dans ceux qu’avec raison on appelle les classiques. Et fervent de Racine, de La Fontaine j’ai pour Malherbe et pour Maynard l’admiration qui convient à ces merveilleux versificateurs.

Je goûte même infiniment Motin et bien d’autres comme ce Cyrano qui vous est cher.

Ne vous peignez donc pas puisque le courage vous manque et laissez-moi dans l’ignorance. Et quand vous voudrez me faire connaître ce que vous pensez de vous je modèlerai mon opinion sur la vôtre. Il est certain que ce que vous ai dit de votre quatrain pourrait passer pour un madrigal. Les circonstances où je vous l’ai dit ne permettent cependant pas de se tromper.

Mais il ne tient qu’à vous, madame, de faire que ce n’ait été là qu’un madrigal, bien sincère pourtant. Si vous êtes sceptique en matière de sentiment où est donc cette naïveté provinciale dont il vous plaît de vous vanter et dont je ne veux pas vous flatter.

Je vous enverrais bien des vers, mais moi aussi je sais si peu de vous !…

Aujourd’hui mon âme n’a pas d’intérêt et pas plus pour moi que pour vous.

Il est vrai que l’action va décider du sort de la guerre, du moins je le crois et pendant quelques jours, vivant de nos vivres de réserve, nous allons le visage voilé sous la cagoule être séparés du reste de l’univers. Ni lettres ni rien qui viennent de l’arrière.

Mais j’aime, madame, votre réserve délicate qui prouve non naïveté ni scepticisme mais une rare qualité d’âme.

C’est pourquoi je vous prie de permettre que vous offrant mes hommages respectueux je vous baise la main et de me croire votre reconnaissant.

Guillaume Apollinaire.