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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/I/Lettre cinquième

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 34-42).


LETTRE CINQUIÈME.


Notre correspondance a été interrompue pendant quelque temps : j’ai quitté la campagne où j’ai passé l’été dans une douce solitude : me voici maintenant au sein de la capitale ; cependant, puisque vous me pressez de continuer les explications commencées sur notre saint office, je ne veux plus tarder davantage. Nous avons terminé l’interprétation des cérémonies de la sainte messe ; il me reste à traiter brièvement des autres offices de l’Église.

À l’exemple des puissances célestes, qui célèbrent le Créateur par des cantiques perpétuels, et pour se conformer au précepte de l’Apôtre, qui recommande d’employer son temps à méditer les psaumes et à chanter des hymnes et des cantiques spirituels, les saints Pères des premiers siècles de l’Église ont réglé que sept différents moments de la journée seraient consacrés à la prière, du moins par ceux qui se vouent exclusivement au service de Dieu. De nos jours, ce même ordre de prières est encore observé soit que chaque office soit célébré séparément, soit en joignant plusieurs services en un seul, dans les paroisses où le peuple n’a pas la possibilité de venir à l’église plusieurs fois dans la journée. — À l’heure précise de minuit, les chrétiens se levaient pour la première prière, comme au bruit de la trompette du jugement dernier, pour se rendre à la rencontre de l’époux qui s’avance dans l’ombre de la nuit, et qui nous recommande de veiller sans cesse, incertains que nous sommes de l’heure de sa venue. Après un repos de courte durée, on se réunissait de nouveau le matin pour confesser ses péchés en public par la lecture des psaumes — admirables oraisons, qui sondent les plaies secrètes du cœur et les mettent à découvert ; ensuite on entonnait des cantiques de grâces à la louange de Dieu. À la grande glorification (gloria in excelsis), lorsque le jour commençait à poindre, c.-à.-d. à la première heure de la journée (prime), de nouveau on se consacrait à Dieu, en se livrant à la prière. À la troisième heure (tierce) on commémorait la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, et on implorait le secours de sa grâce. Le crucifiement du Sauveur à la sixième heure (sexte) et sa mort expiatrice à la neuvième heure (none) étaient aussi représentés par une commémoration solennelle dans le cours de la journée du chrétien ; après le divin sacrifice de la messe, qui unissait les fidèles à J. C. par la communion à son corps et à son sang, les actions de grâces du soir (vêpres) venaient clore saintement la journée.

Mais pendant les trois premiers siècles de cruelles persécutions, alors que les chrétiens étaient réduits à se réfugier dans des catacombes pour y prier, ou qu’ils se rassemblaient de nuit sur les lieux arrosés par le sang des martyrs, tous ces différents offices se trouvèrent confondus dans une seule et longue veillée (vigile), qui depuis lors prit le nom de nocturne ou service de nuit, en grec pannychis ; or, comme quelques prières de ce service étaient consacrées à la commémoration des morts, le mot de pannychida a été depuis réservé pour distinguer exclusivement l’office pour les morts. Jusqu’à nos jours encore, dans l’Orient qui gémit sous le joug de l’islamisme, les chrétiens consacrent la plus grande partie de la nuit au service divin, tandis que dans notre Église florissante, l’office du soir et celui du lendemain matin sont confondus dans un même service à la veille des grandes fêtes et des dimanches, servant ainsi de préparation spirituelle pour la solennité du jour férié, et pour la participation aux sacrements. — Je tâcherai donc de vous expliquer l’ordre successif observé pour le service de nuit, qui se compose de trois parties essentielles : vêpres, matines et prime ; vous assistez sans doute à ce service-là qui a lieu la veille des jours de fête, plus souvent qu’aux services ordinaires, où les vêpres réunies aux complies[1] sont chantées séparément des vigiles et des matines[2] sans pompe aucune, et sans la lecture des prophéties et des évangiles qui signalent l’approche des jours fériés.

Le service de nuit commence tout d’abord par l’ouverture des portes du sanctuaire, comme s’il s’agissait de celles du royaume des cieux, après quoi le prêtre glorifie la sainte Trinité, découvrant ainsi aux fidèles les profondeurs de la Divinité ; immédiatement après, il les invite à l’adoration de celui par qui seul ce grand mystère est devenu accessible aux hommes : du Christ, notre roi et notre Dieu. — Alors le prêtre, portant l’encensoir et précédé du diacre tenant un cierge, parcourt toutes les parties de l’église, sans en excepter le parvis, encensant partout, afin qu’aucun endroit du lieu saint ne soit privé de la grâce de J. C. et de l’effusion du Saint-Esprit, représentées par la fumée odoriférante. Le feu et l’encens rappellent aussi dans ce moment solennel la parole créatrice : que la lumière soit, ainsi que l’esprit de Dieu qui était porté sur les abîmes, aux jours de la création. Pendant cette marche du prêtre avec l’encensoir, les chœurs font retentir l’église de ce magnifique psaume de David qui retrace dans un langage inspiré l’admirable tableau de la création : « Mon âme, bénis le Seigneur ! Seigneur, ô mon Dieu, que vous êtes grand dans votre magnificence : vous avez tout créé dans votre sagesse ! » — « Le Seigneur se couvre de la lumière comme d’un manteau, il étend les cieux comme un pavillon, il se sert des nuées comme d’un char, ses esprits sont des vents, ses ministres sont des flammes de feu, il affermit la terre sur ses fondements et lui donne l’abîme pour vêtement. Les eaux fuient au bruit de son tonnerre : une borne leur est fixée qu’elles ne passeront point. Les fontaines dans les vallées désaltèrent les bêtes sauvages : sur leurs bords habitent les oiseaux du ciel. La terre est rassasiée des fruits que répandent ses mains, et le pain fortifiera le cœur de l’homme. Le soleil connaît son couchant, la nuit est sur la terre, et voilà que dans ses ténèbres les bêtes des forêts vont demander à Dieu leur pâture. Mais le soleil se lève, les animaux sauvages se couchent dans leurs tanières : l’homme alors sort pour travailler jusqu’au soir. » Et plus loin, David, dans son enthousiasme, adresse ses paroles directement au Seigneur : « La terre est remplie de vos biens, toutes vos créatures attendent de vous seul des bienfaits. Vous détournez votre visage, et elles se troublent ; vous retirez votre souffle, et elles ont disparu ; vous envoyez votre esprit, elles renaissent, et la face de la terre est renouvelée ; vous regardez la terre, elle tremble : que la gloire du Seigneur subsiste à jamais ! Je chanterai le Seigneur durant ma vie, je célébrerai mon Dieu tant que je respirerai. Que ma prière soit douce à son cœur !… Que vous êtes grand dans vos œuvres, Seigneur ! qui avez tout créé dans votre sagesse ! »

Mais l’homme ne savoura pas longtemps cette pure contemplation des œuvres de Dieu ; son orgueil fut cause de sa chute, le paradis de délices fut fermé pour lui ; cette prompte expulsion est représentée par la clôture des portes du sanctuaire, aussitôt après le chant de ce psaume. Après la première ekténie, les deux chœurs entonnent des versets choisis dans les trois premiers psaumes ; ce sont comme des enseignements émanés du paradis perdu : « Heureux l’homme qui ne se laisse pas aller aux conseils des impies, — et la voie du méchant périra. Travaillez pour le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement ; heureux ceux qui espèrent en lui. Levez-vous, Seigneur, sauvez-moi, mon Dieu ; c’est du Seigneur que vient le salut, et sa bénédiction est répandue sur son peuple… » Chacun de ces expressifs versets est terminé par le chant angélique : Alleluia. Ensuite le chœur aussi, à l’exemple d’Adam chassé du paradis, s’écrie comme au nom de l’humanité entière, accablée de la douleur spirituelle que lui cause sa chute : « Seigneur, je crie vers vous, hâtez-vous de me secourir, écoutez ma voix lorsque je vous adresse mes cris. Que ma prière s’élève devant vous comme la fumée de l’encens, et l’élévation de mes mains comme l’oblation du soir ! » Dans ce moment paraît le diacre avec l’encensoir, ce symbole de tous les sacrifices offerts à Dieu depuis la création du monde, sacrifices qui n’étaient qu’une figure de la victime expiatoire, l’Homme-Dieu. Le diacre dans sa personne représente les serviteurs de Dieu envoyés dans le monde, avec la mission d’annoncer la venue du Messie. En attendant, le chœur, qui n’a point interrompu ses chants, s’écrie : « délivrez mon âme de sa prison, pour qu’elle puisse confesser votre nom ; » et il commence après cela à ajouter aux versets du psaume, d’autres versets tirés du Nouveau Testament, qui expriment la solennité du jour et inspirent une joyeuse attente de la rédemption : « Si vous tenez compte de nos iniquités, Seigneur, Seigneur qui pourra subsister ? car c’est de vous que vient la purification. » — « Dès l’aube du jour jusqu’à la nuit, qu’Israël espère dans le Seigneur ! » — Et dans la prévision d’un salut prochain, il s’écrie : « car la miséricorde est avec le Seigneur, et la rédemption se trouve en abondance auprès de lui ; et il délivrera Israël de toutes ses iniquités. Louez le Seigneur toutes les nations ! » Alors le chœur, au moment où les portes du sanctuaire s’ouvrent de nouveau, entonne un cantique à la gloire de Dieu en trois personnes et une hymne à l’incarnation ; dans le même temps le prêtre, image du Sauveur promis, sort du sanctuaire précédé du diacre avec l’encensoir, comme d’un précurseur ; après l’exclamation : Sapience ! il rentre de nouveau dans le saint des saints et les chœurs entonnent l’hymne suivante : « Ô Jésus ! douce lumière de la sainte gloire de l’immortel Père céleste, saint et bienheureux : arrivés au coucher du soleil et voyant la lumière du soir, chantons le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui ne font qu’un Dieu ; car vous êtes digne d’être chanté par la voix des saints dans tous les temps, ô Fils de Dieu, qui donnez la vie : c’est pourquoi le monde vous glorifie. »

Cette hymne significative explique clairement, comment au déclin de la lumière primitive donnée au monde, et vers le soir de l’humanité, il apparut une nouvelle et douce lumière, sous l’humble image du Sauveur, qui, par égard à notre infirmité, voila cette gloire immortelle, commune au Père céleste et à lui. À la suite de cette hymne, on lit, la veille des jours de fête, des paraboles et des prophéties extraites de l’Ancien Testament, qui renferment des figures relatives aux événements de la nouvelle alliance ; après la grande ekténie on chante le verset relatif à la fête du jour ou du temple. Alors le prêtre et le diacre (ou l’évêque entouré de tout son clergé, si toutefois il est présent) se rendent au vestibule de l’église, selon un antique et bienfaisant usage, institué pour que les pénitents, auxquels l’entrée en était interdite, eussent aussi la possibilité de participer à la prière commune, ne fut-ce que pour quelques instants ; c’est pourquoi le diacre prie pour toute âme chrétienne, troublée, repentante et soupirant vers la miséricorde divine ; il invoque en même temps l’intercession de toutes les puissances célestes et des saints agréables à Dieu. Le prêtre, de son côté, demande que le Seigneur, en nous octroyant le pardon de nos péchés, daigne aussi nous accorder des jours paisibles.

Mais l’office des vêpres tire à sa fin ; pourrait-on le terminer d’une manière plus suave, que par les paroles onctueuses de St. Siméon, lorsqu’après tant d’années d’attente, il goûta le bonheur de contempler le Seigneur, en le recevant dans ses bras : « c’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole, puisque j’ai vu de mes yeux votre salut que vous avez préparé pour être exposé à la vue de tous les peuples, pour être la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël. »

On récite aussi la salutation angélique, à cause de l’heure où elle eut lieu : « Réjouissez-vous, mère de Dieu et Vierge Marie, pleine de grâce : le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni, car vous avez engendré le Sauveur de nos âmes. » Autrefois les chrétiens, immédiatement après les longues prières du soir, se préparaient déjà à célébrer l’office du matin, et le supérieur passait dans le cénacle où il bénissait les pains, le froment, le vin et l’huile, destinés à la réfection de ceux qui avaient été excédés de fatigue ; cet antique usage s’est conservé jusqu’à nos jours dans la bénédiction des pains, qui a lieu à l’issue des vêpres, comme un symbole de la nourriture spirituelle que Dieu nous a accordée dans les paroles de l’Écriture. Enfin le chœur entonne à haute voix : « que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et à tout jamais, » et le prêtre donne sa bénédiction pastorale au peuple, ce qui termine l’office solennel des vêpres.

  1. Povétchérié.
  2. Polounoschnitza.