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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/I/Lettre sixième

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 43-54).


LETTRE SIXIÈME.


À la solennité des vêpres succède le calme de l’office matinal. D’après un antique usage de l’Église, on éteint tous les flambeaux, à l’exception de quelques cierges qui répandent une faible lumière dans le sanctuaire et devant les images du Sauveur et de la Vierge ; au milieu du silence général et de l’obscurité, soudain une voix isolée fait entendre trois fois les paroles qui retentirent à Bethléem dans la nuit de la nativité du Seigneur : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre et bienveillance envers les hommes ! » Ensuite le même lecteur, debout au milieu de l’église, répète deux fois ces paroles : « Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche annoncera vos louanges », afin d’augmenter le recueillement des auditeurs ; immédiatement après, il fait la lecture de six psaumes choisis pour l’office matinal, qui expriment l’entretien intime d’un chrétien avec J. C., par les paroles de David. Pendant cette lecture, à laquelle doit présider la plus religieuse attention, le prêtre vient devant la porte du sanctuaire unir sa prière secrète à l’oraison mentale des ouailles. Le premier de ces psaumes (ps. 3) marque la ferme confiance d’une âme en Dieu : « Seigneur, quelle multitude toujours croissante de mes persécuteurs ! Que ceux qui s’élèvent contre moi sont en grand nombre ! Plusieurs disent à mon âme : point de salut pour lui en Dieu. Mais vous êtes, Seigneur, le bouclier qui me couvre : vous êtes ma gloire, et c’est vous qui élevez ma tête » ; plus loin : « je me suis endormi, j’ai été plongé dans le sommeil, et je me suis réveillé parce que le Seigneur est mon appui ». — Le second psaume (ps. 37) qui commence par ces mots : « Seigneur, ne me reprenez pas dans votre colère, ne me châtiez pas dans votre courroux », est le cri d’une âme souffrante qui succombe sous le poids des misères terrestres : « Ne m’abandonnez pas, Seigneur, ne vous éloignez pas de moi, ô mon Dieu, Seigneur de mon salut, hâtez-vous de me secourir ». — Le troisième psaume (ps. 62) renferme une prière matinale qui console l’âme : « Dieu, mon Dieu, je vous cherche dès l’aurore ; mon âme a soif de vous… mon âme s’est attachée à vous ; votre droite m’a soutenu. »

Le gloria Patri et un triple alleluia séparent ces trois psaumes des trois suivants, dans lesquels tantôt le prophète expose à Dieu sa misère (ps. 87) et s’écrie : « Seigneur, Dieu de salut, j’ai poussé des cris durant le jour ; durant la nuit j’ai crié encore devant vous. Que ma prière pénètre jusqu’à vous, daignez incliner votre oreille à ma plainte. — J’ai été pauvre et dans le travail, depuis ma jeunesse ; j’ai été élevé et je suis retombé dans l’humiliation et dans l’affliction » ; — et, tantôt, pénétré de reconnaissance au souvenir de tous les bienfaits de Dieu, il recommande à son âme (ps. 102) « de bénir le Seigneur et à tout ce qui est en lui d’adorer son saint nom, de n’oublier jamais ses bienfaits ». Dans ce même psaume, en parlant de l’immensité de Dieu, il peint d’une manière touchante son propre néant : « Celui-là connaît notre argile, il s’est souvenu que nous ne sommes que poussière. La vie de l’homme est comme l’herbe, elle s’élève comme la fleur des champs. Un souffle a passé, la fleur tombe, et le lieu qui la portait ne la reconnaît plus. Mais la miséricorde du Seigneur repose éternellement sur ceux qui le craignent ; sa justice s’étend de génération en génération ». Enfin, dans le dernier psaume (ps. 142) il supplie encore une fois le Seigneur, « de prêter l’oreille à sa prière et de ne point entrer en jugement avec son serviteur, car nul être vivant ne sera justifié en sa présence ». Puis il s’écrie : « que votre bon esprit me conduise dans la voie droite. » Derechef le gloria Patri et alleluia font la clôture de ces psaumes. Le diacre alors entonne la grande ekténie, puis les deux chœurs font retentir l’église du chant d’allégresse : « Dieu, le Seigneur nous est apparu » et comme s’ils s’apprêtaient à marcher à sa rencontre, ils ajoutent : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », exprimant tout de suite après dans le chant du verset (troparion) relatif à la solennité du jour, le sujet de cette allégresse spirituelle.

Vient ensuite la lecture assez longue de deux cathismes du psautier ; deux courtes ekténies qui terminent chaque cathisme invitent les fidèles à se lever de nouveau pour la prière, parce que pendant cette lecture, il leur avait été permis de s’asseoir, le mot cathisme, qui vient du grec, signifiant l’action d’être assis. Les CL psaumes qui composent le psautier sont partagés en XX cathismes, qui toutes sont lues une fois dans le courant de chaque semaine, et deux fois pendant les semaines du grand carême. Chacune consiste en un certain nombre de psaumes, trois fois divisés par le gloria Patri et l’alleluia. Anciennement tout l’office des matines se bornait à la lecture du psautier, usage adopté par l’Église d’Orient, en imitation des pères de la Thébaïde, où chaque samedi ces pieux cénobites se rendaient de leurs retraites les plus éloignées vers un lieu commun de réunion indiqué ; après une solitude de cinq jours, ils employaient toute la nuit qui précède le dimanche à chanter les psaumes, occupation qui n’était interrompue que par des oraisons inspirées à de saints personnages, tels par exemple qu’Antoine, Macaire, Pacôme, tous astres brillants de ces déserts par la grandeur de leurs vertus et l’éclat de leurs miracles.

Mais voici le temps du Polyélée, qui est à l’office des matines ce que l’heure de midi est pour le jour. Le mot Polyélée, qui signifie grande clarté, indique que dans ce moment solennel, tout le temple doit resplendir de l’éclat répandu par la lumière des flambeaux et plus vivement encore par la lumière spirituelle de l’Évangile, afin que nous puissions, non-seulement par l’ouïe, mais aussi par la vue savourer la douceur de la parole divine, qui va nous apparaître de l’enceinte mystérieuse du sanctuaire. L’évêque lui-même s’apprête en ce moment à venir occuper sa place, au milieu de l’église, pour la lecture de l’Évangile. Aussitôt que les portes du sanctuaire sont ouvertes, les deux chœurs entonnent alternativement des versets choisis extraits de la XIX cathisme (ps. 134 et 135), entremêlés du touchant alleluia, qui semble un chant exclusivement réservé à l’office de matines : « Louez le nom du Seigneur, vous qui le servez » entonne un des chœurs, et l’autre lui répond : « Béni soit de Sion le Seigneur qui habite Jérusalem », et de nouveau le premier reprend : « Confessez-vous au Seigneur, parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle, » et le second explique ces paroles en les amplifiant : « Confessez-vous au Dieu du ciel », mais conservant la même conviction, il ajoute : « car sa miséricorde est éternelle. » Pendant le chant, l’évêque, suivi de tout son clergé, sort du sanctuaire, et représente en ce moment le Sauveur, qui, selon les paroles du roi-prophète, habite au milieu de ceux qui le glorifient dans Israël. Précédé de cierges, il parcourt toute l’église avec l’encensoir et visite même le vestibule, car la lumière du Christ illumine chacun, et sa grâce visite tous les hommes. Ensuite, si l’office a lieu en l’honneur de quelque grande fête du Seigneur, de la sainte Vierge ou de quelque grand saint, les diacres apportent sur un pupitre l’image du patron ou de la fête de ce jour, et tout le clergé, placé autour, glorifie ou le Seigneur ou la sainte Vierge, ou le saint, selon la fête : le chœur répète ces paroles de glorification, auxquelles il ajoute encore quelques versets des psaumes. Si le nocturne n’est que celui d’un dimanche ordinaire, alors toutes les hymnes qu’on chante sont consacrées à la mémoire de la résurrection du Sauveur, et pour que l’impression en soit plus profondément gravée dans le cœur des fidèles, l’évêque, au milieu de l’église, ou, en son absence, le prêtre, à l’autel, lit toujours un évangile sur la résurrection, ou sur les événements divins qui l’ont suivie. Ces évangiles, au nombre de onze, sont pris dans quatre évangélistes, et on les lit successivement aux matines des dimanches.

La lecture de l’évangile sur la résurrection est précédée d’un chant qui annonce cette bienheureuse nouvelle, en rappelant la venue matinale des saintes femmes qui portaient des parfums, et des apôtres vers le sépulcre, et l’étonnement des puissances célestes elles-mêmes, en voyant la dépouille mortelle du divin auteur de la vie : « La cohorte des anges a été frappée d’étonnement en vous voyant confondu avec les morts, ô Sauveur, qui avez détruit l’empire de la mort, réhabilité Adam, et délivré le monde de l’enfer. » Ainsi des anges : autrement des saintes femmes : « Les femmes accourues à votre sépulcre, ô Sauveur, portant des aromates, fondaient en larmes ; mais un ange leur adresse ces paroles : que cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? le Seigneur tel qu’un Dieu est ressuscité de la tombe. » Et ces deux images différentes de l’émotion ressentie par le anges et par les créatures humaines, se confondent en une seule et touchante exclamation : « Soyez béni, Seigneur ; enseignez-moi votre justice. » Ces paroles sont aussi chantées lorsque l’Église pleure la descente du Sauveur au sépulcre, et lorsqu’elle prie pour ceux qui sont morts en J. C., dans le même espoir d’une résurrection. Immédiatement après, tous les fidèles sont appelés à l’adoration des séraphins pour chanter l’hymne trois fois sainte du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Alors, à l’exemple de David, qui de la vallée de larmes épanchait son âme dans le sein de Dieu, on lit ou bien on chante trois antiennes de St. Jean Damascène ; celle qui parle le plus au cœur est l’antienne qu’on chante aux jours de fête : « Dès mon plus jeune âge, beaucoup de passions combattent en moi ; mais vous-même, mon Sauveur, soyez mon appui et sauvez-moi. » — « Ennemis de Sion, vous serez confondus devant le Seigneur ; tels que l’herbe à l’ardeur du feu, vous serez desséchés. Toute âme tire sa vie du St.-Esprit, et par la pureté elle s’élève : elle s’illumine de l’Unité Trinitaire, mystère sacré. »

Suit la lecture de l’Évangile ; quand elle est terminée, ce livre de la parole divine est exposé à la vue des fidèles pour que chacun puisse venir le saluer et y imprimer ses lèvres ; les chœurs, comme témoins de la résurrection, chantent : « Après avoir vu la résurrection du Christ, adorons notre-Seigneur J. C., seul exempt de péchés : nous adorons votre croix, Seigneur, nous chantons et glorifions votre sainte résurrection, car vous êtes notre Dieu ; nous n’en connaissons pas d’autre, et nous vous nommons par votre nom. Accourez tous les fidèles, prosternez-vous en adoration devant la sainte résurrection du Christ, car voilà que par la croix la joie est entrée dans le monde entier. Bénissons toujours le Seigneur, chantons sa résurrection ; en subissant la mort par le crucifiement, il a détruit la mort par la mort. » Puis recourant à l’intercession des apôtres et de la sainte Vierge, on répète, pour la purification de nos nombreux péchés, les premières paroles du psaume de la pénitence (ps. 50) : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de vos miséricordes, et selon la multitude de vos bontés, purifiez mon iniquité. » Si c’est un jour de fête, l’évêque, après la prière que récite le diacre, donne l’onction de l’huile d’allégresse spirituelle à tous ceux qui s’approchent pour saluer et baiser la sainte image.

Immédiatement après, vient la lecture alternant avec le chant du canon (règlement), consistant en neuf cantiques en l’honneur de la fête du jour ou du saint dont on fait mémoire. Ces cantiques furent introduits dans l’office du matin vers le 7e ou 8e siècle, et la plupart ont été composés par Damascène et son ami Cosme, évêque de Maïoume ; ils en ont enrichi l’Église pour les grandes solennités, et en ont même composé le chant sur huit modes différents, qu’on chante à tour de rôle par semaine. Le premier verset de chaque cantique se nomme irmoss, ou lien des autres versets écrits d’après ce modèle, et l’idée fondamentale en est empruntée aux cantiques de l’Ancien Testament. Ainsi le premier irmoss rappelle toujours le cantique de Moïse, après le passage de la mer Rouge : « Chantons le Seigneur, car il a fait éclater sa gloire. » Le second retrace les plaintes de Moïse contre les Juifs après qu’ils eurent traversé le désert : « Cieux, écoutez, et je parlerai ; » mais il n’est chanté qu’en carême parce qu’il est accusateur des péchés. Le troisième est dérivé de la prière d’Anne, mère de Samuel. Après ces trois cantiques vient une courte ekténie, de même qu’après le sixième et le neuvième ; le nombre de ces différents cantiques représente les neuf classes hiérarchiques des anges. Les prophètes Habacuc, Isaïe et Jonas ont inspiré les trois irmoss qui suivent ; viennent ensuite le Kondak, exposition succincte du motif de la fête du jour, ou des mérites du saint, et l’ikoss, qui signifie comparaison ou figure, ce chant se composant en grande partie d’images allégoriques ; et finalement le sinaxare, qui est une explication étendue sur l’origine et le sujet de la fête ou un récit des œuvres du saint. Le 7e et le 8e irmoss sont toujours consacrés à rappeler le fait miraculeux et le cantique des trois enfants dans la fournaise de Babylone, d’où ils glorifiaient le Dieu de leurs pères, et invitaient du milieu des flammes toutes les créatures à célébrer le Seigneur éternellement avec eux. Comme le 9e et dernier irmoss se rattache à la prophétie de Zacharie, relative à son fils le Précurseur, et qu’il est exclusivement consacré à la mémoire de l’incarnation, au moment où il va être entonné, le diacre sort avec l’encensoir, comme pour rappeler la visite de la Mère de Dieu à Zacharie, et il invite les fidèles à célébrer dans leurs chants la Mère de la lumière ; le chœur la glorifie en chantant les paroles qu’elle-même adressa à Élisabeth en lui donnant le baiser de paix : « Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit est ravi de joie en Dieu, mon sauveur ; » le chœur ajoute à ses titres : « plus honorée que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins. »

Ensuite, immédiatement après le canon, on lit et on chante trois psaumes de louanges, entremêlés de versets relatifs à la fête du jour. Comme dans ces derniers psaumes, toute la création, le ciel et la terre se réunissent pour proclamer la gloire du Créateur, les portes du sanctuaire fermées pendant toute la durée des cantiques, s’ouvrent soudain derechef, et le prêtre, pour préluder à la grande glorification (gloria in excelsis), s’écrie : « Gloire à vous qui nous avez montré la lumière ! » Dans les premiers temps de l’Église, le prêtre, tourné vers le peuple, ne prononçait ces paroles que quand le jour commençait à poindre à l’orient, et les chrétiens, avant de se séparer, confessaient encore une fois la divinité du Rédempteur dans un grand et universel cantique de louanges, tiré d’hymnes de l’Ancien et du Nouveau Testament ; il commençait par les paroles des anges qui glorifient le nouveau-né de Bethléem, et finissait par le chant trois fois saint des séraphins qui apparurent à Isaïe, et par la glorification de la sainte Trinité. Vous la connaissez, cette hymne ; vous la connaissez du commencement jusqu’à la fin, et comment pourrait-on la connaître et n’être pas ému jusqu’au fond de l’âme de ces invocations « au doux Agneau, qui efface les péchés du monde et qui est assis à la droite du Père ? » David et les évangélistes se reflètent dans chacun de ses versets. Il faut avoir entendu cette hymne dans l’Orient, pour se faire une juste idée de toute sa solennité. Chez nous elle n’est entonnée que par les deux chœurs, mais là-bas, où le sacrifice de la messe suit immédiatement l’office des matines, l’évêque, qui est descendu de la chaire et qui a déjà eu le temps de revêtir ses habits pontificaux, pendant le chant des chœurs, prend en mains les flambeaux et bénissant l’assemblée des fidèles, il s’écrie : « Gloire à vous qui nous avez montré la lumière ! » et tout le clergé qui l’entoure, réuni aux chœurs, entonne à la fois : « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, paix sur la terre, et bienveillance envers les hommes ! Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce dans la vue de votre grande gloire, ô Seigneur, Roi du ciel, ô Dieu Père tout-puissant, ô Seigneur Fils unique de Dieu, J. C., ô Seigneur Dieu, agneau de Dieu, Fils du Père qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous, recevez notre prière ; vous qui êtes à la droite du Père, ayez pitié de nous, car, ô Christ, vous êtes le seul saint, vous êtes le seul Seigneur, en la gloire de Dieu le Père : amen. »

Une double ekténie et une prière pendant laquelle les assistants inclinent la tête, et qui est suivie de la bénédiction du prêtre, termine l’office des matines.

Prime, qui suit immédiatement, est dit à la faible clarté de quelques lumières, de même que les six psaumes de l’office matinal, comme nous l’avons vu plus haut. Là le chrétien est encore invité au recueillement par ces prières qui furent apprises à notre première enfance, dès que nos lèvres commençaient à balbutier : Dieu saint : — Notre Père : — Vous plus honorée que les chérubins : — Vous, qui en tout temps et à toute heure êtes adoré et glorifié, ô Christ, notre Dieu. — Le prêtre paraît encore une fois, mais il sort par une porte latérale qui demeure fermée, et il prie pour que « J. C., vraie lumière, illuminant chaque homme qui vient au monde, répande sur nous la clarté de sa face » : et les chœurs interrompant une prière qu’il récite à voix basse, terminent l’office du matin par le chant de victoire en l’honneur de la sainte Vierge.