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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/I/Lettre deuxième

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 4-9).


LETTRE DEUXIÈME.


Encouragé par l’accueil que vous avez fait à ma première lettre, je me décide à continuer. Par quoi pourrai-je mieux entamer nos pieux entretiens, si ce n’est par la sainte messe, que nous avons si souvent entendue ensemble, et, bien assurément, en priant l’un pour l’autre ? C’est à peine cependant si je pourrai examiner seulement la superficie d’un sujet de cette importance : car je me sens saisi comme d’un effroi involontaire, au moment d’aborder une tâche tellement au-dessus de mes forces. Une seule idée me soutient et m’enhardit, c’est que, quelque insuffisante que puisse être cette lettre, vous la lirez, ne fut-ce qu’à cause de notre amitié, tandis que vous n’auriez probablement pas eu la patience d’entreprendre la lecture des précieux écrits que les saints Pères nous ont transmis sur la liturgie ; je doute même que vous vous fussiez jamais décidé à lire les savants commentaires de Dmitrewsky, ou de l’évêque Benjamin, dans la Nouvelle table des offices et rites de l’Église : aussi, ne devez-vous en prendre qu’à vous-même, si pour remplacer leurs doctes ouvrages, je viens vous offrir mon humble travail.

Je suis persuadé, qu’il vous est souvent arrivé de trouver incompréhensible, peut-être même arbitraire, l’ordre suivi pour le rite solennel de notre liturgie, qui, telle qu’un drame mystique, est célébrée sur un emplacement élevé, à la face des chrétiens. Cette impression vous sera restée surtout, après avoir assisté à quelque messe de village, dépourvue de pompe et d’onction, où les sens extérieurs n’étant qu’imparfaitement satisfaits, le manque d’attention et de recueillement empêche de s’associer à la prononciation des prières.

Ce sentiment désagréable pourrait tout aussi bien naître parmi la pompe et la majesté d’une messe épiscopale, si votre esprit ne saisissait pas la chaîne non interrompue qui lie la messe de nos jours avec son institution primitive et remonte jusqu’au Sauveur même, si vous laissez échapper le fil des additions successives, introduites dans l’office pendant le cours de plusieurs siècles et inspirées par la révélation des Apôtres et des saints Pères. En établissant des cérémonies qui se sont perpétuées, ils ont, pour ainsi dire, posé des lois à la célébration renouvelée chaque jour de la sainte Cène, pour laquelle, dans l’origine, il n’existait pas de formes fixes ; ce sont eux qui ont mystiquement figuré, dans le cours de la liturgie, toute l’histoire de la vie de Jésus-Christ.

Au premiers temps de la chrétienté, tous les fidèles, dont la réunion composait l’Église, se rassemblaient dans une maison particulièrement réservée pour la prière commune et pour la célébration des mystères ; chacun apportait, selon ses moyens, le pain et le vin nécessaires pour la consommation du sacrifice non sanglant du corps et du sang de Jésus-Christ, ainsi que pour le repas de charité (agape), qu’on faisait en commun. Là, les plus pauvres étaient nourris du superflu des offrandes apportées par les riches : l’évêque ou le prêtre, quelquefois aussi les diacres, c.-à-d. les serviteurs de l’église, recevaient ces offrandes ou prosphores (en grec), et les déposaient sur une table particulièrement réservée pour la préparation du sacrement, appelée table de l’offertoire (prothesis) que l’on voit encore de nos jours dans les églises à quelque distance à gauche du grand autel. L’officiant faisait choix d’un de ces pains qu’il réservait pour le sacrement ; mais afin que tous les autres porteurs d’offrandes et leurs dons fussent admis et recommandés à Jésus-Christ dans les prières de l’Église et par la célébration des mystères, il détachait de chaque pain une parcelle qu’il plaçait près du pain spécialement destiné à la consécration. Le reste des pains servait ensuite aux agapes. De nos jours encore le prêtre en agit absolument de même à l’offertoire ; d’abord il prépare pour l’office divin un pain nommé agnus du nom de l’Agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde (St. Jean, I. 29), et détache de chacun des autres pains une parcelle en l’honneur de la sainte Vierge et de tous les saints, et en commémoration des vivants et des morts : ce qui constitue la première section de la messe, appelée Proskomidie, on préparation.

Après cela, l’officiant, seul ou assisté du diacre, appelait les fidèles à la prière et implorait à haute voix les biens temporels et spirituels. Venaient ensuite le chant des psaumes et la lecture des prophéties et des épîtres apostoliques. Puis les diacres allaient prendre le livre des Évangiles à l’endroit où il était déposé, et l’apportaient au milieu de l’église : cette marche processionnelle est reproduite de nos jours par ce que nous appelons le petit introïtus avec l’Évangile ; l’introïtus figure la prédication du Sauveur, après la prédication préparatoire du dernier prophète qui le précéda, St. Jean Baptiste. La lecture de l’Évangile était suivie de l’explication de la parole de Dieu, ainsi que des prières pour les pénitents, et pour ceux qui, n’ayant encore reçu qu’une instruction élémentaire des vérités de la foi, n’avaient point été illuminés par la grâce du baptême ; ceux-ci, désignés sous le nom de catéchumènes, devaient quitter l’église avant la consécration ; leur sortie terminait la seconde section de la messe, appelée pour cela messe des catéchumènes.

La troisième section, ou messe des fidèles, commençait autrefois par deux courtes prières et une troisième prière secrète. Ceci se pratique encore aujourd’hui, avec la seule différence que la prière secrète du prêtre est couverte par le chant de l’hymne, dit des chérubins. À ce moment de la messe, les officiants devaient aller prendre les offrandes sur la table de l’offertoire, où elles avaient été préparées, pour les transporter de là sur l’autel qui sert à la consommation du sacrifice. Telle est l’origine et le principe du grand introïtus avec les saintes espèces, qui se pratique aujourd’hui dans l’Église orthodoxe avec toute la pompe due aux choses saintes ; cette procession, toute mystique dans son application, représente l’acheminement volontaire de Notre-Seigneur à ses souffrances expiatoires pour les péchés des hommes. Soudain l’autel, ce trône de Jésus-Christ roi, devient à la fois le lieu du sacrifice à la croix et du sépulcre vivifiant ; l’élévation de l’autel représente le Calvaire. Dans les premiers temps, cette représentation mystérieuse était offerte à la vue de tous les fidèles, parce que tous ou presque tous approchaient de la sainte table ; dans la suite, on la voila par une cloison (iconostase) et un rideau aux regards de ceux qui se reconnaissaient indignes de communier. Au reste maintenant, comme aux premiers siècles de la chrétienté, dans quelques églises de la Palestine, le sanctuaire reste encore découvert.

Après la consécration et la communion des prêtres et des fidèles, le peuple adressait à Dieu des actions de grâces pour ses bienfaits et se réunissait ensuite à un repas fraternel dans une partie du temple, qui a conservée le nom de trapèse, ou cénacle. Dans la suite cet usage a été supprimé, à cause de quelques abus qui s’y étaient introduits, mais la mémoire de ce festin fraternel ou réunion de tous les fidèles à la même table, s’est conservée dans le mot même par lequel on désigne le sacrifice de la messe, Obédnia, qui vient d’Obèd, repas. C’est ainsi que cet office était célébré dans les premiers temps de la chrétienté.

La liturgie a pu subir quelques modifications de détail, selon les lieux et les temps, mais elle n’a jamais été altérée dans son essence. Nous avons aussi conservé quelques liturgies des temps apostoliques, tout à fait semblables entre elles, bien qu’elles diffèrent par le texte des prières, introduites par des inspirations particulières des saints pontifes et qui s’improvisaient pendant le sacrifice même. La liturgie de l’apôtre Saint Jacques est la plus longue ; on la chante à Jérusalem le jour de la fête de ce saint. Au IVe siècle, Saint Basile, archevêque de Césarée, par égard pour la faiblesse humaine, la rendit plus courte : c’est sous cette forme qu’on la célèbre chez nous les dimanches du grand carême et à certaines fêtes encore. Quelques années plus tard, Saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople, abrégea encore l’office de Saint Basile : sa liturgie a été depuis universellement admise pour l’usage quotidien. Après ce grand pontife, aucune main n’a eu ni n’aura la témérité d’y faire de notables changements, la perfection des prières qu’elle renferme ayant atteint le plus haut degré qui soit accordé à l’homme.