50%.png

Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/I/Lettre troisième

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 10-22).


LETTRE TROISIÈME.


J’ai commencé par vous retracer succinctement l’origine et la forme primitive de la liturgie ; maintenant je vais vous la faire connaître telle qu’on la célèbre de nos jours. Le cadre restreint de ces lettres ne me permet pas d’entrer dans tous les détails de ce divin office, c’est pourquoi j’omettrai ce qui ne concerne que l’officiant, et je me bornerai à vous expliquer les prières et les cérémonies qui sont offertes à l’attention de chaque assistant ; de cette manière, vous pourrez vous former une idée nette de la plénitude de notre liturgie.

La première préparation de l’évêque qui se dispose à célébrer l’office divin, consiste en une prière basse devant les portes du sanctuaire, qu’un rideau dérobe encore au pontife même, afin de signifier que les mystères de la foi restent cachés au commun des hommes, jusqu’à ce que la grâce les ait dévoilés à leurs prières. Ensuite l’évêque se place sur une estrade ou ambon au milieu de l’église, car dans les fonctions qu’il va exercer, il doit être vu de tous les assistants, pour leur commune édification ; dans ce moment il est vêtu d’un habit simple, de même que le Sauveur a apparu d’abord inconnu sous l’humble enveloppe humaine. Mais comme le pontife officiant doit représenter non-seulement un des plus intimes serviteurs du Christ, mais en quelque sorte l’image même du Sauveur, il devient nécessaire qu’il revête ensuite le caractère et les vertus de Jésus-Christ. C’est pour figurer cette ressemblance qu’il met sur lui les habits pontificaux que les diacres lui apportent du sanctuaire, semblables à des anges descendus du séjour invisible de la grâce, pour lui en imprimer le sceau ; pendant ce temps, d’autres diacres proclament la signification mystique de chaque pièce du vêtement pontifical.

L’usage des habits sacerdotaux remonte aux temps les plus reculés du christianisme. Les officiants étaient toujours parés de vêtements particulièrement réservés pour l’office, afin de paraître avec pureté et bienséance au saint sacrifice. Quelques-uns des évêques, en mémoire des apôtres, mettaient la chasuble de St. Paul, ou la robe de St. Jean : à l’exemple de ce dernier et de St. Jacques ils avaient adopté la mitre des pontifes juifs. D’autres étaient redevables de leurs habits sacerdotaux à la munificence des empereurs grecs ; c’est ainsi que se forma l’habit pontifical complet. Avant tout, on revêt l’évêque de l’aube[1], habillement des lévites et des diacres, presque toujours blanc, symbole de pureté et de joie spirituelle. Puis vient l’étole[2], symbole du joug de Jésus-Christ et de la grâce épandue sur le sacerdoce. Si l’étole n’est posée que sur une épaule seulement, c’est qu’alors elle ne représente que le commencement et une partie du joug de Jésus-Christ, c.-à.-d. le diaconat : en ce cas, cette marque distinctive s’appelle orarion, du mot latin orare, prier, parce que le diacre s’en sert pour donner le signal de la prière. Quand l’étole est passée autour du cou et qu’elle pose sur les deux épaules, cela dénote une plus complète acceptation du joug de Jésus-Christ, la prêtrise. Elle est aussi un des attributs de l’évêque, parce que dans le degré éminent du sacerdoce dont il est investi, se trouve la grâce accordée à la simple prêtrise. Viennent ensuite la ceinture[3], symbole de la force et de la préparation au service de Dieu ; les manipules[4], souvenir des liens qui garrottèrent le Sauveur, servent à faciliter l’action de l’officiant ; l’épigonie[5] est suspendue au côté, à l’instar d’un glaive, pour rappeler que le guerrier spirituel doit avoir pour armure la parole de Dieu. La robe de dessus — chasuble, que porte le prêtre, symbole du manteau écarlate dans lequel Jésus-Christ fut outragé, est remplacée chez l’évêque par la chape (sakkos) : autrefois c’était seulement le plus ancien parmi les évêques, qui revêtait la chape ; maintenant elle est l’attribut de tous les évêques. Ce vêtement doit son origine soit à la tunique que portaient les pontifes de l’ancienne loi, soit à la dalmatique royale dont les empereurs grecs avaient fait don aux patriarches, qui par humilité lui donnèrent le nom de sakkos ou cilice de la pénitence. Mais la marque distinctive de tout évêque est le pallium[6] qu’on lui met sur les épaules, et qui est le symbole non-seulement du joug de Jésus-Christ, mais aussi celui de la nature humaine à laquelle il s’est soumis, et qu’en bon pasteur, il a chargée sur ses épaules comme une brebis égarée pour la réintégrer dans le bercail du Père céleste. Précisément à cause de cette haute signification, on ne met le pallium à l’évêque que dans les circonstances où il représente à l’office divin la personne même de Jésus-Christ, et il le dépose dès qu’il devient, comme les autres sacrificateurs un simple serviteur et sujet du Christ. — Pour marquer qu’il garde les commandements du Sauveur (Matth. XVI. 24), on suspend sur sa poitrine une croix ; pour lui rappeler les sentiments qu’il doit avoir toujours dans le cœur, on lui met une image[7] qui représente la sainte Vierge, ou bien Jésus-Christ. Enfin on le couronne de la mitre comme le chef spirituel de son Église. Les petits tapis posés sous ses pieds représentent des aigles et indiquent l’essor spirituel qu’il doit prendre vers les régions célestes ; ils rappellent en même temps les aigles romaines, abattues aux pieds de la croix, aigles, qui autrefois virent couler des fleuves de sang, versé par les martyrs qui se refusaient au serment exigé d’eux par les payens.

On présente à l’évêque deux chandeliers, l’une à trois branches, l’autre à deux, trikirium et dikirium, comme symboles de la lumière des trois personnes de la Trinité et de la double nature du Sauveur. Avec ces flambeaux allumés dans les mains, il dispense au peuple la bénédiction du Saint-Esprit, et le chœur chante en grec : « Pour de longues années, Pontife » ; en même temps le doyen des diacres lui rappelle les devoirs de son état par les paroles suivantes de l’Évangile : « Que votre lumière luise de même devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils rendent gloire à votre Père, qui est dans les cieux. » — Plus l’homme est empressé de revêtir la plénitude des qualités spirituelles et des vertus dont le Sauveur est le modèle, plus aussi les portes des mystères de la grâce sont promptes à s’ouvrir devant lui : telle est la pensée reproduite dans l’office épiscopal, au moment où le pontife, revêtu de ses habits sacerdotaux, est prêt pour l’office, et que les portes du sanctuaire s’ouvrent pour le commencement de la messe.

La lecture des heures terminée, les diacres s’approchent de l’évêque, lui demandent sa bénédiction pour l’office, et lui rappellent à voix basse, que le temps de sacrifier au Seigneur est venu. Alors, le plus ancien après l’évêque, lui demande solennellement sa bénédiction pour le service divin ; la liturgie commence aussitôt par la bénédiction du règne de la sainte Trinité, prononcée par le plus ancien des prêtres, pendant que l’évêque lui-même récite une prière secrète. Ainsi jadis les patriarches et les prophètes annonçaient la gloire de Dieu et la grâce de J. C. avant que J. C. lui-même eut entrepris la grande œuvre de la rédemption du genre humain. La grande litanie ou ekténie, c.-à.-d. prière prolongée, renferme tout ce que nous pouvons raisonnablement demander à Dieu pour les besoins de notre vie, en commençant par la paix d’en haut et le salut de nos âmes, et en finissant par une entière soumission de tous et de chacun et par l’abandon de toute notre existence à Notre-Seigneur J. C., par l’intervention de la sainte Vierge et de tous les saints. Quoi de plus touchant que cette demande toute de charité ? « Prions pour ceux qui naviguent sur mer, ou qui voyagent sur terre, qui sont captifs, souffrants ou infirmes, et pour leur salut à tous. » Ici pas une douleur humaine n’a échappé à la sollicitude compatissante de l’Église ; plus loin c’est tout le monde invisible qui a part à son immense charité, quand elle prie « pour tous les pères et tous les frères qui sont morts dans la foi, et dont les cendres reposent ici ou ailleurs ». À chacune de ces demandes, le chœur répond chaque fois par le Kyrié éléison, ou Seigneur, ayez pitié. Le prêtre joint sa prière secrète aux demandes du diacre, et l’ekténie terminée, il élève la voix pour glorifier la sainte Trinité. Entre la grande et les deux petites ekténies qui suivent, les deux chœurs de chantres entonnent l’un après l’autre les antiennes[8], c’est-à-dire des cantiques alternatifs, composés de fragments de psaumes et de versets relatifs à la fête du jour. Cette espèce de chant fut institué par St. Ignace, évêque d’Antioche, qui eut le bonheur de recevoir la bénédiction des mains du Sauveur, s’étant trouvé au nombre des enfants qui lui furent apportés. La vision mystérieuse des anges qui se redisent entre eux les merveilles de la gloire de Dieu, inspira cette pensée à St. Ignace, et il la transmit à l’Église. Ensuite, dans le sixième siècle, l’empereur Justinien lui fit hommage de sa belle hymne à la gloire du Fils unique de Dieu ; cette hymne est placée à la fin des antiennes, pour que la vérité des inspirations prophétiques soit couronnée par un cantique en l’honneur de l’incarnation du Fils de Dieu.

Mais voici le moment de l’introïtus solennel avec l’Évangile, dont j’ai déjà fait mention ; il figure la prédication publique du Christ après son baptême. L’évêque se lève de son siége, et par une prière à voix basse, il se prépare à faire son entrée dans le sanctuaire. Le diacre, élevant l’Évangile à la vue des fidèles, prononce à haute voix : Sapience ![9] pour nous avertir de reporter notre pensée vers les hautes leçons de sagesse, renfermées dans ce divin livre : par la seconde exclamation prosti, tenez-vous droit, ou levez-vous, il donne à entendre que vu l’importance du moment, chacun des assistants doit conserver une attitude respectueuse, rester debout, pas assis, ni nonchalamment appuyé. L’évêque, contemplant dans l’Évangile la présence de J. C. même, et imitant St. Jean Baptiste, qui, à l’apparition du Sauveur, s’écria : « Voici l’agneau de Dieu, qui ôte les péchés de monde, » entonne le premier le chant d’adoration suivant : « Venez, adorons tous J. C. et prosternons-nous à ses pieds ; sauvez-nous, Fils de Dieu ! »

L’effet immédiat de la prière est de répandre une lumière spirituelle dans l’âme ; c’est pourquoi, immédiatement après cette prière, l’évêque bénit les fidèles avec les flambeaux, comme avec une lumière divine ; puis, entouré des autres officiants, il fait son entrée dans le sanctuaire. En attendant, la prière Sauvez-nous, Fils de Dieu a été reprise par les chœurs des chantres, et de là elle a passé dans l’intérieur du sanctuaire. Pendant ces chants, l’évêque, qui a pris en mains l’encensoir, envoie la fumée odoriférante d’abord vers l’autel, honorant ainsi le trône de J. C., puis il encense l’église, figurant par cet acte l’effet produit par une prière fervente et intérieure, c.-à.-d. le souffle délectable du Saint-Esprit. En réponse à l’encensement, l’église adresse à l’évêque des vœux pour la prolongation de ses jours, vœux qui, d’après un usage établi, sont énoncés en grec. Immédiatement après il répond par des vœux de longues années pour tout l’Église en commençant par le Monarque et la famille impériale, dont les noms sont proclamés par le diacre et le chœur des chantres, et termine par la bénédiction des fidèles avec les deux mains. Après cela l’évêque se livre à une prière plus intérieure, puisqu’elle prend naissance dans le sanctuaire aux pieds du trône même de J. C. et passe de là plus sublime encore dans l’intérieur du temple, puisqu’elle s’adresse alors directement à la sainte Trinité. Pour la première fois le pontife a parlé lui-même, et c’est pour proclamer la sainteté de Dieu : « car vous êtes saint, notre Dieu, et nous vous rendons gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, actuellement et en tout temps. » Puis ils s’empresse de revenir à la prière secrète laissant au diacre, en signe d’unité, le soin de terminer la phrase qu’il a laissée inachevée ; le diacre se tourne vers les assistants et dit d’une voix sonore : « et dans tous les siècles des siècles. »

La prière au Dieu trois fois saint[10], entonnée en ce moment alternativement par les chœurs et par les officiants qui sont dans le sanctuaire, est aussi accompagnée de la lumière des flambeaux ; mais comme cette lumière vient maintenant du fond du sanctuaire, son éclat est plus significatif que lorsqu’elle avait simplement apparu au milieu de l’église. L’évêque, prenant le flambeau à deux branches (dikirium) d’une main, il touche en forme de croix le livre des Évangiles posé sur l’autel, comme pour le retremper à cette source de lumière, puis prenant un crucifix de l’autre main, il marche vers le peuple et se rend sur l’estrade placée devant l’entrée du sanctuaire : de là il bénit toute l’église en élevant en forme de croix le flambeau et le crucifix et il se tourne alternativement vers l’occident, le midi, le nord et l’orient, en prononçant ces touchantes paroles du Psalmiste : « Seigneur, jetez un regard favorable du haut des cieux, voyez et visitez cette vigne, et affermissez-la, car c’est votre droite qui l’a plantée. » L’Église voit dans cette bénédiction non-seulement la double nature de J. C. représentée par la double lumière du dikirium, mais aussi la croix, ce but salutaire vers lequel il marchait par l’incarnation. — Quand l’évêque rentre dans le sanctuaire, il ne se rend plus seulement à l’autel, mais il va plus loin vers la chaire élevée[11] située à l’orient. Alors, prenant le flambeau à trois branches (trikirium), il bénit encore une fois l’assemblée des fidèles avec la triple lumière de la Divinité qui habite dans une lumière inaccessible.

Puis vient la lecture de l’épître, pendant laquelle l’évêque est assis sur la chaire élevée en sa qualité de successeur des apôtres, et à ses côtés les prêtres, comme desservants de l’autel. Avant de s’asseoir il a déposé le pallium, afin que cette marque distinctive, qui en quelque sorte appartient à J. C., accompagne l’Évangile du Sauveur, quand ce livre divin sera porté au milieu de l’église pour faire entendre aux fidèles la lecture de l’évangile du jour : en même temps, en déposant ce signe, il se met au même degré que tous les disciples de la parole divine. — Pendant la grande ekténie, ainsi nommée parce que le Kyrié-éléison (Seigneur, ayez pitié) est chanté trois fois à chaque supplication, l’évêque reprend sa place devant l’autel, et y déploie l’antimense, c.-à-d. un morceau d’étoffe qui représente le sépulcre du Christ ; — on l’appelle antimense, ou tenant lieu d’autel parce que, selon un ancien usage de l’Église, l’autel du temple qui sert au sacrifice doit avoir été consacré par un évêque ; mais comme ce n’est pas toujours chose possible, alors, au lieu de consacrer l’autel, il se borne à consacrer l’antimense, qui est solennellement apporté et déposé dans le sanctuaire sur la table de l’autel, ce qui complète la consécration du temple. Quant à l’antique coutume d’élever les églises sur les tombeaux des martyrs et de déposer leurs saintes reliques dans l’intérieur du temple, on en voit encore les vestiges de nos jours dans l’usage pratiqué d’introduire dans l’étoffe, qui sert à l’antimense, des parcelles de reliques des saints.

La grande ekténie terminée, le diacre invite les fidèles à prier pour les catéchumènes, afin qu’ils soient illuminés de la lumière de l’Évangile de vérité et incorporés à l’Église ; et, après une courte prière de l’évêque sur leurs têtes courbées, on les fait sortir de l’église. Vous demanderez peut-être : à quoi bon conserver une cérémonie devenue presque sans application depuis qu’on baptise les enfants à leur naissance, et qu’il n’y a plus de catéchumènes proprement dits, lorsque le nombre de ceux auxquels on inflige pour pénitence la privation des sacrements, n’est pas assez considérable pour nécessiter le maintien de cet usage ? Pour moi, je ne suis pas de cet avis, tout au contraire. Considérez combien il y a parmi nous de ces chrétiens, qui bien qu’élevés dans la connaissance de la religion, n’ont pas la foi, qui sont appelés au salut, mais qui ne se rendent point à cet appel ; en vain l’Église s’efforce-t-elle d’émouvoir leurs cœurs par la prière, d’y infiltrer la parole de Dieu : ils ont des oreilles pour ne point entendre et des yeux pour ne pas voir ; ils courent à leur perte, comme s’ils s’empressaient à quelque festin préparé pour eux par les soins de la mort éternelle ; ils dédaignent cette nourriture spirituelle que le Rédempteur leur offre dans la communion de son propre corps et de son propre sang, en leur disant : « Venez à moi, vous tous qui êtes affligés et chargés, et je vous soulagerai. » D’ailleurs pourquoi aller chercher si loin ? Portons nos regards sur nous-mêmes : ne sommes-nous pas, nous, tous les premiers hors de l’Église comme jadis les catéchumènes ? Confessons-nous le Christ comme nous le devons ? — Ne le confessons-nous pas simplement des lèvres ? nos œuvres valent-elles mieux que celles des payens ? cependant selon l’Écriture « la foi sans les œuvres est une foi morte. » Oui, c’est en tremblant que j’incline ma tête, quand j’entends le diacre dire : « Catéchumènes, inclinez vos têtes devant le Seigneur », après quoi ils sont expulsés du temple. Dans ce moment, je demande au Seigneur pour eux autant que pour moi, de n’être pas un jour expulsé de son royaume céleste par les anges, ministres de la vengeance divine, de même que les catéchumènes sont éconduits de l’église à la voix du diacre ; et lorsque ensuite il invite les fidèles seuls à la prière, c’est à peine si j’ose en cet instant me remettre en oraison.

  1. Stichare.
  2. Épitrachile.
  3. Poïass.
  4. Poroutchi.
  5. Nakolennik.
  6. Omophore.
  7. Panaghia.
  8. Antiphones.
  9. Prémoudrost, c.-à-d. sagesse suprême.
  10. Trisagion.
  11. Gornéié miésto, ou chaire pontificale du sanctuaire.