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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/I/Lettre septième

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 55-65).


LETTRE SEPTIÈME.


Il est encore un service divin, qui n’a pas été l’objet de nos entretiens. Je veux parler de la liturgie des présanctifiés. On ne la célèbre que pendant le grand carême, et certainement vous avez été souvent frappé par ses prières et ses cérémonies touchantes. Son institution remonte aux premiers siècles du christianisme, mais sa forme définitive lui a été donnée au 6e siècle par le pape Grégoire le Grand, dit le dialogue, c.-à.-d. bien avant la séparation des deux Églises. Cette messe est desservie les mercredis et les vendredis de la sainte Quadragésime, qui, comme imitation du jeûne de 40 jours de notre Sauveur, et comme commémoration de la passion du Sauveur, était tellement révérée des premiers chrétiens, que les Pères de l’Église, dans l’affliction de leur esprit et la contrition de leur cœur, ne se permettaient pas de célébrer la messe ordinaire pendant ces jours consacrés aux larmes. Celle-ci n’est permise que les samedis et les dimanches, jours plus particulièrement consacrés à la mémoire de la création et de la résurrection. « Les jours du grand carême », dit le concile de Laodicée, « sont un temps de pénitence ; c’est pourquoi chacun doit penser à ses péchés, et ne point s’excuser de cette tâche, sous le prétexte de chômer les jours fériés, afin de ne point être rassasié des joies spirituelles, avant que le temps en soit venu. »

Dans l’origine, pendant les cinq premiers jours de chaque semaine du grand carême, il n’était pas même permis d’approcher des saints sacrements, source de célestes consolations ; quand on vit dans la suite, que la faiblesse des pieux chrétiens, habitués à recevoir chaque jour leur Rédempteur, ne leur permettait pas de supporter une si pénible privation, l’Église eut compassion d’eux ; elle permit que deux fois dans la semaine, savoir : le mercredi, jour où J. C. fut livré à ses bourreaux, et le vendredi, jour où il fut crucifié, on exposât le saint sacrement, consacré à la messe du dimanche précédent, conservé dans un ostensoir, pour le soumettre à l’adoration des fidèles et leur administrer la sainte communion : c’est pour cette cause que cette liturgie entière sans consécration, a été nommée messe des présanctifiés. Aussi son rite diffère-t-il essentiellement de celle de St. Basile et de Chrysostome. Cette liturgie consiste proprement en un office de vêpres, précédé de la lecture des heures, et de quelques fragments de la messe ordinaire, à l’exception de la partie la plus essentielle, la consécration des espèces ; quoique moins solennelle, elle n’en inspire pas moins la crainte de Dieu et la dévotion, parce que dès le commencement même de la messe, l’agneau de Dieu est là présent, sous l’espèce de pain imbibé de vin, précédemment consacrés à une messe pleine et entière.

Les heures même, tierce, sexte et none, diffèrent de celles qui sont lues habituellement avant la messe. Leur lecture prend beaucoup plus de temps parce que, hormis les trois psaumes ordinaires, on ajoute encore à chaque heure une cathisme, qui elle-même est deux fois interrompue, puis terminée par le gloria Patri et le triple alleluia, comme au service des matines ; en outre à l’heure de sexte, on ajoute un chapitre des prophéties. Après chaque cathisme le prêtre sort du sanctuaire, se prosterne trois fois avec les fidèles et prononce le verset propre à chacune des heures et qui explique pourquoi les chrétiens y ont affecté un service particulier. Tierce nous offre le consolant souvenir de la descente du Saint-Esprit : « Seigneur, qui à la troisième heure avez fait descendre votre Esprit-Saint sur vos apôtres, ne le retirez pas de nous, Dieu de bonté, mais renouvelez-nous, nous qui vous implorons. » Combien elle est frappante, la prière qu’on adresse à J. C. à l’office de Sexte : « Vous qui au sixième jour et à la sixième heure avez cloué à l’arbre de la croix le crime audacieux, commis par Adam dans le paradis, déchirez la liste de nos iniquités, notre Christ et notre Dieu, et sauvez-nous. » Touchante est la dernière : « Vous qui à la neuvième heure avez subi la mort par votre chair à cause de nous, mortifiez en nous les astuces de la chair, notre Christ et notre Dieu, et sauvez-nous. » Pour dompter plus efficacement encore ces vaines astuces, le prêtre, avant la fin de chaque office d’heures, paraît de nouveau devant le peuple, et commençant par élever les mains au ciel d’une manière suppliante, il se prosterne ensuite trois fois la face contre terre, prononce la sublime prière de St. Éphraïm le Syrien, qui a si profondément connu les secrets de l’humilité, quand de son âme brisée par la contrition s’élança cette touchante supplication : « Seigneur et maître de ma vie, bannissez loin de moi l’esprit d’oisiveté, de découragement, de superbe, et le vain langage. — Mais accordez à votre serviteur l’esprit de chasteté, d’humilité, de patience et de charité. — Ô mon Seigneur et Roi, donnez-moi de connaître mes propres péchés, et de ne jamais condamner mon frère : car vous êtes béni dans tous les siècles. » Tout dans ce service divin nous invite à la pénitence. Après St. Éphraïm vient St. Basile, qui à l’office de None parle en ces termes : « le Seigneur dans sa longanimité nous a amenés à cette heure, où, crucifié sur l’arbre vivifiant, il a ouvert les portes du paradis au bon larron : qu’il daigne lui-même nous purifier, nous qui ne sommes pas dignes d’élever nos regards vers la région céleste ; nous avons jusqu’ici marché en nous conformant aux caprices de notre cœur, nos jours se sont écoulés dans les vanités mondaines ; qu’il nous accorde de nous dépouiller du vieil homme, pour pouvoir revêtir le nouveau et ne plus vivre que pour Dieu seul. » — Alors les deux chœurs de chantres, à l’exemple du bon larron, redisent alternativement les paroles salutaires qu’il prononça sur la croix : « Souvenez-vous de nous, Seigneur, quand vous entrerez dans votre royaume », puis ils récapitulent les différentes vertus qui nous ouvrent les portes du royaume des cieux en entonnant les neuf béatitudes évangéliques : « bienheureux les pauvres d’esprit : bienheureux ceux qui pleurent : bienheureux ceux qui sont doux : bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice : bienheureux ceux qui sont miséricordieux : bienheureux ceux qui ont le cœur pur : bienheureux ceux qui sont pacifiques : bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car leur récompense sera grande dans les cieux. » La prière du larron, intercalée entre ces différents versets, sert de réclame à chaque béatitude. Cette même prière est aussi adressée trois fois à la sainte Trinité, afin de l’imprimer plus profondément dans nos cœurs : « Souvenez-vous de nous, Seigneur, souvenez-vous de nous, Roi, souvenez-vous de nous, Saint, quand vous entrerez dans votre royaume » et à chaque fois une prosternation à terre.

Maintenant c’est l’office des vêpres qui commence ; il n’y a rien de changé jusqu’au petit introïtus qui se termine par l’hymne : « Ô Jésus, douce lumière ! » quelquefois seulement, quand il arrive que les jours pris par le carême coïncident avec ceux qui sont consacrés à la mémoire des martyrs, la lecture des Épîtres et des Évangiles est autorisée, et dans ce cas, le diacre, pendant l’introïtus, au lieu d’encensoir porte l’Évangile, comme il le fait à la messe. Précédemment encore et pendant que le chœur chantait les versets de vêpres : « Seigneur, je crie vers vous », le prêtre, ayant rempli tout le sanctuaire des parfums de l’encens, retire du ciboire, qui est sur l’autel, le pain présanctifié, c.-à-d. le corps de J. C. imbibé de son sang ; il le dépose sur la patène, l’encense respectueusement, en faisant trois fois le tour de l’autel, puis, se faisant précéder du diacre avec l’encensoir, il le transporte de l’autel à l’offertoire : là, il verse dans le calice le vin et l’eau qui ne sont pas destinés à être consacrés, mais qui figurent seulement d’une manière plus palpable la seconde espèce eucharistique.

Après le chant du soir : « Ô Jésus, douce lumière ! » le lecteur, debout au milieu de l’église, lit deux chapitres ou leçons de l’Ancien Testament : l’un, pris dans la Genèse, retrace la chute d’Adam, l’aveuglement de sa postérité et les châtiments qui en furent la suite ; l’autre renferme des proverbes de Salomon où, sous un voile énigmatique, on voit déjà percer quelques rayons de la lumière que répandra le Christ annoncé au monde ! Pour exprimer d’une manière plus significative encore cette transition des ténèbres à la clarté, le prêtre, dans l’intervalle des deux chapitres, prenant en mains l’encensoir et le flambeau qui brûle devant le saint sacrement, se place aux portes du sanctuaire, bénit le peuple en figurant le signe de la croix et prononce les paroles suivantes : « Sapience ! Tenez-vous debout ! La lumière du Christ illumine tous les hommes. » Cette lumière visible doit en partie suppléer pour les fidèles l’absence de la lumière évangélique, dont ils ont été privés pendant ce temps de deuil ; elle leur rappelle à la fois cette lumière divine qu’ils vont bientôt adorer dans les dons consacrés d’avance.

Pour augmenter ces saintes émotions, tout de suite après la lecture de la Bible, trois enfants, semblables à trois anges, ou aux trois enfants qui du milieu des flammes de la fournaise de Babylone entonnaient des chants à la gloire de Dieu, se détachent du chœur des chantres et font entendre devant les portes de sanctuaire un chant plaintif et touchant sur les paroles des versets du soir :

« Que ma prière monte devant vous comme la fumée de l’encens ! »

« Que l’élévation de mes mains soit le sacrifice que je vous offre le soir ! »

« Seigneur ! j’ai crié vers vous ; exaucez-moi ; écoutez ma voix lorsqu’elle vous invoquera. »

« Seigneur ! mettez une sentinelle à ma bouche et une garde à la porte de mes lèvres. »

« Ne permettez pas que mon cœur se porte à rien dire d’injuste, pour chercher des excuses à mes péchés. »

Après chaque verset, chanté par les enfants, le chœur reprend le premier de ces versets. Les chrétiens qui composent la pieuse assemblée présente à la messe, sentant avec un cœur contrit combien leurs œuvres sont éloignées de l’esprit qui a inspiré ces prières sublimes, tombent à genoux pour les entendre avec recueillement. Cette humble posture les assimile au publicain, qui dans le parvis du temple disait en se frappant la poitrine : « Mon Dieu, ayez pitié de moi pécheur : » ils espèrent, à son exemple, trouver grâce, non en considération de leurs mérites, mais en faveur de l’aveu de leur indignité. Pendant le chant de ces versets, le prêtre se tient debout devant l’autel, l’encensoir à la main ; les nuages d’encens qui s’élèvent, nous rappellent par une image visible, que pendant qu’à ce sacrifice du soir nous tenons nos mains élevées vers le ciel, notre prière doit monter droit au Seigneur comme un encens spirituel ; à la dernière répétition de ce premier verset, le prêtre dépose l’encensoir et s’agenouille lui-même avec toute l’assemblée des fidèles.

Dans les premiers temps de l’Église, ceux des catéchumènes qui s’étaient le mieux préparés pour le baptême, recevaient ordinairement la grâce de ce sacrement le samedi saint, de préférence à tout autre jour ; c’est pour cette raison, qu’à dater de la mi-carême, après les ekténies pour les catéchumènes, le diacre invite les fidèles à prier aussi pour ceux de leurs frères qui se préparent à recevoir l’illumination du baptême. Ces prières, qui expriment leurs besoins spirituels, demandent au Seigneur : « qu’ils soient éclairés aussi bien par la science que par la piété, qu’ils reçoivent le bain de régénération, qu’ils renaissent par l’eau et par l’esprit, que leur foi soit parfaite, et qu’ils soient aggrégés à la sainte corporation des élus. » Après cela, eux aussi, doivent sortir du temple, car : « maintenant les puissances célestes officient invisiblement avec nous, et voilà que le Roi de gloire va faire son entrée, voilà la mystérieuse victime dont le sacrifice a été consommé, qui va être portée en triomphe. » Dans ce moment solennel, le flambeau qui apparaît à la porte septentrionale du sanctuaire, annonce aux fidèles que leur Roi s’approche sous l’humble aspect d’une victime, portée sur la tête du prêtre, que précède le diacre en répandant la fumée de l’encens sur son passage ; tous se prosternent la face contre terre devant l’impénétrable mystère, comme jadis Isaïe se prosterna devant la gloire éblouissante de celui qui est porté sur les chérubins : un silence de sainte frayeur s’établit soudain dans toute l’église ; à peine au-dessus de ces têtes courbées dans la poussière, le bruit léger des pas lents et mesurés des trois desservants et le balancement de l’encensoir, se font-ils entendre sur les gradins qui entourent le sanctuaire : de temps à autre la procession suspend sa marche imposante, et ce silence majestueux n’est troublé que par l’encensoir qui monte et retombe lentement, envoyant sa fumée odoriférante au saint des saints ! Dans ce moment solennel où tout cet appareil pénètre d’une sainte terreur l’âme toute émue, nous sentons qu’en effet « les puissances célestes officient conjointement avec nous » ! — Le chœur des chantres qui s’est relevé fait retentir au-dessus des fidèles encore prosternés ces saints accents : « Approchons-nous avec amour et foi, pour avoir part à la vie éternelle. Alleluia ! »

Tous se lèvent, la sainte hostie a déjà été déposée sur l’autel, pour être donnée en nourriture aux fidèles préparés à ce festin par les prières du diacre, qui sort du sanctuaire demandant pour eux les biens éternels, et immédiatement après par l’oraison dominicale. Alors le rideau se tire sur le sanctuaire et le prêtre s’écrie : « Aux saints les saints dons présanctifiés ! » Le chœur comme à l’ordinaire répond : « il est seul saint, etc. » Pendant la communion du prêtre, on chante pour l’édification des assistants : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ! Alleluia ! » Quand ensuite le diacre placé sur le seuil de la porte du sanctuaire, invite les fidèles à s’approcher de la communion, le chœur réitère cette invitation avec plus d’instances encore en faisant entendre ces paroles prophétiques de David : « Je bénirai en tout temps le Seigneur, sa louange sera toujours dans ma bouche ; goûtez de ce pain céleste et de cette coupe de vie, et voyez combien le Seigneur est doux. Alleluia ! » Quand le saint sacrement est replacé sur l’autel, on chante les versets d’usage : « Que notre bouche se remplisse de vos louanges, Seigneur ! maintenez-nous dans votre sainteté, faites que toute notre journée soit employée à nous instruire de votre justice. Alleluia ! »

Une prière particulièrement remarquable, par le sens profond des demandes qu’elle renferme, c’est celle que le prêtre prononce en arrière de l’estrade placée en face du sanctuaire : « Que le Tout-Puissant qui nous a fait arriver à ces jours de recueillement pour la purification de l’âme et du corps, pour la répression de nos passions et dans l’espoir de la résurrection, daigne nous accorder aussi, de livrer le bon combat, de pouvoir traverser tout le carême, de conserver la foi inaltérable, d’écraser la tête des serpents invisibles, d’apparaître en vainqueurs du péché, d’atteindre et de saluer, exempts de condamnation, le jour de la résurrection du Seigneur. »

Et moi, qui vous souhaite sincèrement l’accomplissement de toutes ces demandes, je m’arrête pour un temps ; en vous expliquant successivement le service divin, je me suis insensiblement laissé entraîner à toucher quelque chose de l’office du grand carême, qui, dans le principe, ne devait pas entrer dans le cercle de nos entretiens. J’ai cependant un vif désir de vous exposer aussi les touchantes beautés des prières et des cérémonies de la Quadragésime, tant elles sont empreintes d’un sens profond et mystique. Tout cela se trouve renfermé dans le livre intitulé Triodion (rituel) du carême. Si vous m’en témoignez le désir, je ne tarderai pas à me remettre à l’ouvrage, pour vous prouver combien tout ce qui touche au bien de votre âme, intéresse aussi la mienne.