Lettres choisies du révérend père De Smet/ 20

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MATHIEU CLOSSON ET Cie (p. 290-308).
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Cincinnati, collège Saint-François Xavier, 15 mars 1855.

Vous aimerez, j’en suis sûr, à faire la connaissance de Watomika, ou l’homme aux pieds légers. Il est fils d’un guerrier renommé par sa bravoure, chef de la nation des Delawares[1] ou LenniLennapi, qui formait une des plus puissantes tribus indiennes à l’époque de la découverte du continent américain par Christophe Colomb. Je vous parlerai plus tard des premières années de Watomika ; aujourd’hui je vous dirai sa conversion à la foi. Sa mère était d’extraction française.

Watomika reçut son éducation dans un collège presbytérien ou calviniste. Il embrassa cette secte de bonne foi. Naturellement porté à la piété, il passait chaque jour des heures entières dans la méditation et la contemplation des choses célestes. Il jeûnait régulièrement un jour de la semaine, ne prenant aucune nourriture jusqu’au coucher du soleil. Cette vie n’était pas du goût des disciples de Calvin, et Watomika se voyait souvent le jouet de ses jeunes compagnons de collège et le point de mire de leurs sarcasmes et de leurs risées.

Après son cours d’études, il prit le parti de se dévouer au ministère du nouvel évangile, c’est-à-dire qu’il voulait devenir prédicant. Il s’y prépara avec une grande assiduité, pria davantage, jeûna plus souvent. À mesure qu’il cherchait à connaître et à approfondir point par point la doctrine de Calvin, il s’élevait dans son âme doute sur doute, et en même temps une inquiétude vague que ni ses prières ni ses jeûnes ne pouvaient calmer. Souvent, dans la sincérité de son cœur, il conjurait le Seigneur d’éclairer son esprit par des vérités célestes et de lui accorder la grâce de les comprendre. Il demanda le don de la foi avec ferveur  ; il frappa à la porte avec persévérance, cherchant, comme la veuve de l’Évangile, le trésor perdu. Les voies du Seigneur sont merveilleuses et jamais on n’invoque en vain son secours. Watomika fut envoyé comme prédicant à Saint-Louis, pour remplacer un confrère absent, dans une des églises de la secte. Un jour, il fit une petite excursion ou promenade, comme qui dirait pour prendre l’air  ; le hasard, disons plutôt la Providence, le conduisit dans la rue où se trouve notre église, et juste au moment où un grand nombre d’enfants se rendaient au catéchisme. Il ne connaissait le nom de catholique que pour l’avoir entendu mêler aux hypothèses les plus ridicules et les plus absurdes, aux fausses doctrines que les sectaires insinuent avec tant de malice, d’audace et de présomption, non-seulement dans les petits livres où les enfants apprennent à épeler et à lire, dans les géôgraphies, dans les histoires, mais qu’ils glissent dans leurs théologies et jusque dans leurs livres de piété et de prières. Watomika ne voyait donc les catholiques qu’à travers le prisme des mensonges et des calomnies.

Soit curiosité, soit attrait de la grâce, il entre dans notre église avec les enfants. Un certain respect le saisit tout d’abord  ; il ne peut se l’expliquer. L’autel, la croix, l’image de la Vierge et des saints, les emblèmes de la foi, tout lui parlait aux yeux et déjà un peu au cœur. Le Saint des Saints qui repose dans le tabernacle et dont il ignorait le mystère, le bon Pasteur toucha secrètement l’âme de la brebis égarée et lui inspira le respect dû à la maison de Dieu. Il assista au catéchisme des enfants avec le plus grand intérêt et la plus vive attention. Les développements touchaient à des points sur lesquels Watomika avait cherché impatiemment et sincèrement à s’instruire. Il retourna chez lui plus content et étonné d’avoir trouvé dans une église catholique les lumières qu’il désirait depuis longtemps. Il eut le courage de vaincre ses préjugés et ses répugnances, et d’avoir recours à un prêtre, voire même à un Jésuite. Il lui proposa tous ses doutes, ses perplexités et ses inquiétudes. Bref, Watomika, l’enfant des forêts, digne descendant d’une illustre race américaine, abjura ses erreurs, embrassa notre sainte religion, et, quelque temps après, s’enrôla dans la milice des enfants de saint Ignace. Le cours de ses études touche à sa fin au moment où j’écris ces lignes  ; Watomika recevra bientôt les saints ordres après lesquels il aspire avec tant d’ardeur. Voilà ce qui est advenu à homme aux pieds légers. Écoutons-le maintenant exposer lui-même les idées religieuses, les traditions, les mœurs et les usages de sa tribu.

Le nom de Delawares, que portent les sauvages de sa nation, leur a été donné par les blancs. Il dérive du nom de lord Delaware,[2] un des premiers gouverneurs de la colonie anglaise en Amérique. Entre eux, ces Indiens s’appellent Lenni-Lennapi, ou le premier peuple. Ils habitaient anciennement un grand pays à l’ouest du Mississipi. Avec les cinq nations si renommées dans l’histoire indienne de ce continent, ils sont venus saisir et occuper un grand territoire au sud-est de leurs anciens domaines. Dans le cours de cette longue émigration, les Delawares se sont divisés en trois grandes tribus, appelées la bande de la Tortue, la bande de la Dinde et la bande du Loup. Au temps de Guillaume Penn, ils occupaient toute la Pennsylvanie et s’étendaient de la rivière Potomac à la rivière Hudson. À mesure que la population blanche s’augmentait, se fortifiait et s’étendait sur ces vastes territoires, les Delawares, comme toutes les autres tribus, se trouvèrent dans la nécessité de s’enfoncer plus avant dans leurs terres et de faire place à leurs conquérants ou envahisseurs. Pendant qu’une grande partie de la nation s’établissait dans l’Ohio, sur les rives du Muskingum, les autres regagnaient les bords et les forêts du Mississipi, d’où, d’après leurs traditions, leurs ancêtres étaient partis. Quand les colons de race européenne vinrent prendre possession de ce beau et grand fleuve, que le célèbre jésuite Marquette avait découvert le premier et auquel il donna le nom de l’Immaculée Conception, ils refoulèrent de nouveau les Delawares, et le gouvernement accorda à ces sauvages un petit territoire au sud-ouest du fort Leavenworth, sur la rivière du Missouri. Dans le courant de l’année qui vient de s’écouler, les Delawares ont cédé aux États-Unis ce dernier pied-à-terre.

Ces sauvages avaient reçu de la part du président des États-Unis les assurances les plus formelles que leurs droits seraient respectés, et qu’on veillerait fidèlement à l’exécution de toutes les conditions du traité, c’est-à-dire que les terres seraient vendues au plus offrant et exclusivement au profit de la nation. Ce fut donc à leur grand étonnement que les Delawares, immédiatement après la conclusion du traité, se virent investis de tous côtés par les blancs, qui, sans égard pour les clauses du traité, s’emparèrent de tous les sites favorables pour bâtir des villes, des villages, des fermes, des moulins, et déclarèrent qu’ils ne payeraient qu’un dollar et un quart (6 francs 24 cent.) par arpent  !

Les Delawares, ou Lenni-Lennapi, croient que le Grand Esprit créa d’abord la terre et l’eau, les arbres et les plantes, les oiseaux et les poissons, les animaux et les insectes  ; en dernier lieu, il créa le premier Lennap ou Delaware. Il plaça un limaçon sur le bord d’une belle et grande rivière qui avait sa source dans une montagne éloignée vers la région du soleil levant. Après douze lunes ou mois, le limaçon produisit un homme à peau rouge. Celui-ci, mécontent de sa condition solitaire, fit un canot d’écorce et descendit la rivière, pour aller à la recherche d’une société avec laquelle il pourrait s’entretenir. Le troisième jour du voyage, au moment où le soleil cherchait son repos derrière les montagnes qui s’élèvent au couchant, il rencontra un castor, qui lui adressa les questions suivantes : — «  Qui es-tu  ? d’où viens-tu  ? où vas-tu  ?   » — L’homme répondit : — «  Le Grand Esprit est mon père. Il m’a donné toute la terre avec ses rivières et ses lacs, avec tous les animaux qui parcourent les plaines et les forêts, les oiseaux qui voltigent dans l’air et les poissons qui vivent dans les eaux.  » — Le castor, surpris et irrité par tant d’audace et de présomption, lui imposa silence et lui commanda de quitter sans délai son domaine. Une querelle vive et bruyante eut lieu entre l’homme et le castor, qui défendit sa liberté et son droit. La fille unique du castor, épouvantée de ce bruit, quitta aussitôt sa loge et se plaça entre l’homme et son père, prêts à s’entre-déchirer, les conjurant, par les paroles les plus douces et les plus conciliantes, de cesser la dispute.

Comme la neige se fond à l’approche d’un soleil brûlant  ; comme les eaux turbulentes des cascades et des cataractes continuent, après leur chute, leur cours paisible  ; comme le calme succède à la tempête, ainsi, à la voix de la jeune enfant, la colère de l’étranger et le courroux de son adversaire firent place à une amitié profonde et éternelle  ; ils s’embrassèrent affectueusement. Afin de rendre l’union plus durable et plus intime, l’homme demanda pour compagne la fille du castor. Après un moment de réflexion, celui-ci la lui présenta, en disant : — «  C’est le décret du Grand Esprit, je ne saurais m’y opposer  ; prends ma fille chérie sous ta protection, et vas en paix.  » — L’homme, avec sa femme, continua son voyage jusqu’à l’embouchure de la rivière. Là, à l’entrée d’un pré émaillé de fleurs et environné d’arbres fruitiers de toutes les sortes, au milieu des animaux et des oiseaux de toute espèce, il choisit sa demeure et dressa sa loge. De cette union, une famille nombreuse prit naissance  ; on l’appela les Lenni-Lennapi, — c’est-à-dire la famille primitive ou le peuple ancien, aujourd’hui connu sous le nom de Delawares.

Les Delawares croient à l’existence de deux Grands Esprits, qu’ils appellent Wàka-Tanka et Wâka-Cheêka, c’est-à-dire le Bon Esprit et le Mauvais Esprit, auxquels tous les manitous, ou esprits inférieurs, soit bons soit méchants, doivent hommage et obéissance.

Selon leur code religieux, il y a une vie future. Elle consiste dans un endroit de délices et de repos où les sages dans les conseils, les guerriers courageux et intrépides, les chasseurs infatigables, l’homme bon et hospitalier, obtiendront une récompense éternelle ; et un lieu d’horreur pour les méchants, pour les langues fourchues, ou menteurs, pour les lâches et les indolents. Ils appellent le premier endroit Wak-an-da, ou pays de la vie, et l’autre, Yoon-i-un-guch, ou gouffre engloutissant et insatiable qui ne rend jamais sa proie.

Ils disent que le pays de la vie est une île de beauté ravissante et d’une grande étendue. Une haute montagne s’élève majestueusement au centre, et sur le sommet de cette montagne se trouve la demeure du Grand-Esprit. De là il contemple à la fois toute l’étendue de son vaste domaine ; les cours de mille fleuves et des rivières, limpides comme le cristal, qui s’étendent comme autant de fils transparents, les forêts ombragées, les plaines fertiles, les lacs tranquilles, qui reflètent sans cesse les rayons bienfaisants d’un beau soleil. Les oiseaux du plus riche plumage remplissent ces forêts de leurs douces mélodies. Les animaux les plus nobles, les buffles, les cerfs, les chevreuils, les cabris, les grosses cornes, paissent paisiblement et en bandes innombrables dans ces riantes, ces belles, ces abondantes prairies. Les lacs ne sont jamais agités ni par les vents ni par la tempête ; la vase ne se mêle point à leurs eaux transparentes ou cristallines. Les oiseaux aquatiques, la loutre, le castor et les poissons de tout genre y abondent. Le soleil éclaire sans cesse le pays de la vie  ; un printemps éternel y règne. Les âmes bienheureuses qui y sont admises reprennent toutes leurs forces et sont préservées de maladies  ; elles ne sentent pas de fatigue à la chasse ni aux autres exercices agréables que le Grand Esprit leur accorde  ; elles n’ont jamais besoin de chercher le repos.

Le Yoon-i-un-guch, au contraire, qui environne le pays de la vie, est une eau profonde et large  ; elle présente tout à la fois une suite affreuse de cataractes et de gouffres, où le bruit incessant des flots est épouvantable. Là, sur un immense et âpre rocher, qui s’élève même au-dessus des vagues les plus hautes et les plus turbulentes, se trouve la demeure du Mauvais Esprit. Comme un renard aux aguets, comme un vautour prêt à fondre sur sa proie, Wàka-Cheêka veille sur le passage qui mène les âmes au pays de la vie. Ce passage est un pont si étroit, qu’une seule âme à la fois peut le traverser. Le Mauvais Esprit se présente, sous la forme la plus hideuse, et attaque chaque âme à son tour. L’âme lâche, indolente, trahit bientôt sa bassesse et se prépare à prendre la fuite  ; mais, au même instant, Cheêka la saisit et la précipite dans le gouffre béant, qui ne lâche plus sa victime.

Une autre version delaware dit que le Grand Esprit a suspendu une grappe de belles baies rouges vers le milieu du pont des âmes, pour éprouver la vertu de ceux qui le franchissent dans leur voyage au pays de la vie. Le sauvage actif et infatigable à la chasse, le sauvage courageux et victorieux à la guerre, n’est point attiré par la vue de la grappe  ; il continue sa marche sans y faire attention. Le paresseux et le lâche au contraire, tenté par la beauté des baies, s’arrête et étend la main pour les saisir  ; mais aussitôt la poutre qui forme le pont s’affaisse sous ses pas  ; il tombe et se perd à jamais dans le gouffre ouvert pour le recevoir.

Les Delawares croient que l’existence du Bon et du Mauvais Esprit date d’une époque si éloignée, qu’il est impossible à l’homme d’en concevoir le commencement  ; que ces esprits sont immuables et que la mort n’a point d’empire sur eux  ; qu’ils ont créé les manitous, ou esprits inférieurs, qui jouissent, comme eux, de l’immortalité. Ils attribuent au Bon Esprit l’existence de tous les bienfaits dont ils jouissent sur la terre : la lumière, la chaleur du soleil, la santé, les productions variées et bienfaisantes de la nature, leurs succès à la guerre ou à la chasse, etc. ; c’est du Méchant Esprit que leur viennent toutes les contrariétés et tous les malheurs : l’obscurité, le froid, le mauvais succès à la guerre ou à la chasse, la faim, la soif, la vieillesse, la maladie et la mort. Les manitous ne sauraient d’eux-mêmes leur faire ni le bien ni le mal ; car ils ne sont que les médiateurs fidèles des Grands Esprits, pour exécuter leurs ordres et leurs desseins.

Ils croient que l’âme est matérielle, quoique invisible et immortelle. Ils disent qu’elle ne quitte point le corps immédiatement après la mort, mais que ces deux parties de l’homme descendent ensemble dans le tombeau, où elles restent réunies pendant plusieurs jours, quelquefois même pendant des semaines et, des mois. Après que l’âme a quitté le tombeau, elle retarde encore quelque temps son départ, avant qu’elle soit capable de briser les liens qui l’ont si intimement attachée au corps sur la terre.

C’est à cause de ce grand attachement, de cette union si intime du corps et de l’âme, que les Indiens barbouillent et ornent soigneusement le cadavre avant de l’enterrer, et qu’ils placent dans la tombe des provisions, des armes et des ustensiles. Cet usage est non-seulement un dernier devoir de respect rendu au mort, mais en même temps une profession de leur croyance que l’âme paraîtra sous la même forme dans le pays de la vie, si elle est assez heureuse pour y parvenir. Ils sont persuadés que les ustensiles, les armes, les aliments sont indispensables à l’âme pour parcourir le long et dangereux trajet qui mène à l’île du Bonheur.

Watomika, dont je vous ai parlé, m’a assuré qu’il a placé chaque jour un mets favori sur le tombeau de son père, pendant l’espace d’un mois entier, persuadé, chaque fois que la nourriture avait disparu, que l’âme du défunt avait accepté le plat. Il cessa seulement de répéter ce dernier témoignage d’amour filial et de fidélité aux mânes de son père, qu’il avait tendrement aimé, lorsqu’un songe vint l’assurer que cette âme si chère était entrée dans le pays de la vie et dans la jouissance de toutes les faveurs et de tous les avantages que le Grand Esprit accorde libéralement à ceux qui ont été fidèles à leurs devoirs sur la terre.

Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer ici que quoique toute fabuleuse, cette narration indienne renferme des notions sur la création, sur le paradis terrestre, sur le ciel et l’enfer, sur les anges et les démons, etc.

Les Lenni-Lennapi offrent deux sortes de sacrifices, l’un au Bon Esprit et l’autre au Méchant Esprit, c’est-à-dire, au Wâka-Tanka et au Wâka-Cheêka.

L’une de ces cérémonies se fait en commun, et toute la tribu ou la nation y prend part  ; l’autre se fait strictement en particulier, et une seule ou plusieurs familles y assistent. La solennité du sacrifice général a toujours lieu au printemps, une fois chaque année. On le fait pour obtenir les bénédictions du Wâka-Tanka sur la nation : afin qu’il rende la terre féconde en fruits, les chasses abondantes en animaux et en oiseaux, et qu’il remplisse de poissons les rivières et les lacs. Le sacrifice particulier remplace tous les sacrifices qui ont lieu dans certaines circonstances et certaines saisons de l’année. Ils sont offerts soit au Bon, soit au Mauvais Esprit, afin d’obtenir des faveurs personnelles ou d’être préservé de tout accident et de tout malheur.

Avant la grande fête, ou le sacrifice annuel, le grand chef convoque son conseil. Il est composé de chefs inférieurs, d’anciens guerriers qui ont remporté des chevelures à la guerre et de jongleurs ou hommes de médecine. On délibère sur le temps propre et sur l’endroit convenable au sacrifice. La décision est communiquée ensuite par les orateurs à toute la tribu réunie. Dès ce moment chaque individu commence à prendre ses mesures et à faire ses préparatifs pour assister dignement à la fête et y donner tout l’éclat possible.

Environ dix jours avant la solennité, les principaux jongleurs, à qui les arrangements de la cérémonie ont été confiés, se noircissent le front avec du charbon de bois mis en poudre et mêlé de graisse : c’est leur marque de deuil et de pénitence. Ils se retirent, soit dans leurs loges, soit dans les endroits les plus reculés et les plus inaccessibles des forêts voisines. Seuls, il y passent le temps en silence, en jongleries et en pratiques superstitieuses, observent un jeûne très-rigoureux, et demeurent souvent les dix jours entiers dans une abstinence complète, sans prendre la moindre nourriture.

Dans ces entrefaites, la loge de médecine est érigée dans de grandes dimensions. Chacun y apporte ce qu’il a de plus beau et de plus précieux, pour aider à rehausser l’ornementation.

Au jour nommé, de grand matin, les chefs, suivis des hommes de médecine et de la masse du peuple, tous en grand costume et soigneusement barbouillés de différentes couleurs, se rendent en procession à la loge et y participent au festin religieux, préparé à la façon des sauvages. Pendant le repas, les orateurs font les discours d’usage : ils roulent principalement sur tous les événements de l’année qui vient de s’écouler et sur les succès obtenus ou les malheurs essuyés.

Après le festin, un brasier est allumé au centre de la loge. Douze pierres, pesant chacune deux à trois livres, y sont placées pour être rougies au feu. La victime, qui est un chien blanc, est présentée aux jongleurs par le grand chef, entouré de tous ses graves conseillers. Le sacrificateur ou maître des cérémonies attache l’animal au poteau de médecine, consacré à cet usage et peinturé de vermillon. Après avoir fait ses supplications au Wàka-Tanka, il immole la victime d’un seul coup, lui arrache le cœur et le divise en trois parties égales. Au même instant, on retire du brasier les douze pierres rougies et on les arrange en trois tas, sur chacun desquels le sacrificateur place un morceau du cœur, enveloppé dans des feuilles de kinnikinic[3] ou killikinik. Pendant que ces morceaux se consument, les jongleurs soulevant d’une main leurs Wahkons, ou idoles, et tenant de l’autre une calebasse remplie de petits fragments de pierre, battent la mesure, dansent et entourent ainsi le sacrifice fumant. En même temps, ils implorent le Wâka-Tanka de leur accorder libéralement ses dons.

Après que le cœur et les feuilles ont été entièrement consumés, les cendres sont soigneusement recueillies sur une belle peau de faon, ornée de perles et brodée en porc-épic, et présentées au grand sacrificateur. Celui-ci sort à l’instant même de sa loge, précédé de quatre maîtres de cérémonies portant la peau, et suivi par toute la bande des jongleurs. Après avoir harangué la multitude dans les termes les plus flatteurs, il divise les cendres du sacrifice én six parties. Il lance la première vers le ciel et supplie le Bon Esprit de leur accorder ses bienfaits  ; il répand la seconde sur la terre, pour en obtenir une abondance de fruits et de racines. Les quatre parties restantes sont répandues suivant les quatre points cardinaux. «  C’est de l’est que la lumière du jour (le soleil) leur est accordée. L’ouest leur envoie la plus grande quantité des pluies qui fertilisent les plaines, les forêts, et entretiennent les eaux des fontaines, celles des rivières et des lacs qui leur procurent le poisson. Le nord, avec ses neiges et ses glaces, leur facilite les opérations de la chasse  ; en hiver les chasseurs peuvent, avec plus de facilité et de sûreté, suivre la piste des animaux. Au printemps, les doux zéphyrs soufflant du sud font renaître la verdure, les fleurs et les fruits  ; c’est le temps où tous les animaux sauvages mettent bas leurs petits, et se nourrissent du frais herbage et des tendres branches des arbres et des broussailles.  » Le sacrificateur demande à tous les éléments de leur être favorables. Il s’adresse enfin aux hommes de médecine, les remerciant de tout ce qu’ils ont fait, à l’occasion de la fête, pour obtenir les secours et les faveurs de Wâka-Tanka dans le courant de l’année. Toute l’assemblée jette alors de hauts cris de joie et d’approbation, et puis se retire dans les loges pour y passer le restant de la journée en danses et en festins. Le chien blanc est soigneusement préparé et cuit. Chaque membre de la société des jongleurs reçoit sa portion dans un plat de bois et est tenu de la manger. Ce repas termine la grande fête annuelle.

La différence qu’il y a entre le sacrifice particulier et le sacrifice général consiste en ce que, dans le premier, le cœur de tout autre animal que le chien blanc peut être offert au Bon Esprit par un seul jongleur en présence d’un seul individu d’une ou de plusieurs familles en faveur de qui l’offrande est faite.

Lorsqu’il arrive quelque malheur à une ou à plusieurs personnes, à une ou à plusieurs familles, on s’adresse aussitôt au chef des jongleurs, pour lui faire part des afflictions et des infortunes. Cette communication lui est faite dans les termes les plus respectueux, pour obtenir son intercession et son secours. Le chef invite aussitôt trois individus parmi les initiés pour délibérer ensemble sur l’affaire en question. Après les incantations et jongleries d’usage, le chef se lève et fait connaître les causes de la colère de Wâka-Cheêka. Ils se rendent ensuite à la loge préparée pour les recevoir, y allument un grand feu, et procèdent selon le rit du grand sacrifice. Les jongleurs s’efforcent de se rendre aussi hideux que possible, en se barbouillant de noir et de rouge le visage et tout le corps, et en s’affublant des accoutrements les plus fantasques. Sans doute qu’ils veulent ressembler davantage, du moins extérieurement, au démon, le vilain et méchant maître qu’ils servent et dont ils espèrent plus sûrement obtenir ainsi des faveurs.

Les malheureux suppliants sont enfin introduits dans la loge et présentent au sacrificateur les entrailles d’un corbeau, en guise d’offrande. Ils prennent place vis-à-vis des jongleurs. Les pierres rougies au feu sont placées en un seul tas et consument les entrailles enveloppées dans des feuilles de kinnihinic. Le chef tire secrètement de son sac de jongleries, qui contient ses idoles et autres objets superstitieux, une dent d’ours et la cache dans sa bouche. Puis d’une main il se couvre l’œil droit, pousse des gémissements et des cris perçants, comme s’il se trouvait dans les plus grandes souffrances et les plus pénibles angoisses. Ce jeu ne dure que quelques instants. Il fait semblant de s’arracher de l’œil la dent d’ours qu’il présente en triomphe à ses clients crédules, leur faisant accroire que la colère de Wâka-Cheêka est apaisée. Si l’affaire est très-importante, les jongleurs reçoivent souvent plusieurs chevaux ou autres objets de valeur, et tous enfin se retirent joyeux et contents.

Agréez, etc.

P. J. De Smet, S. J.
  1. Delawares, nom d’une tribu ancienne de l’Amérique du Nord, répandue jadis dans les États actuels de Pennsylvanie et de l’Ohio, à l’Ouest des monts Alleghanys. Elle lutta longtemps contre les Anglais et les Américains du Nord. Depuis un traité de paix qui fut signé en 1778, les Delawares ont disparu presque totalement. On en trouve encore des débris dans les forêts de l’Ouest. C’est sur leur territoire qu’eut lieu en 1777 la bataille de Brandywine que Washington perdit contre les Anglais.
    L’État de Delaware est un des plus petits de l’Union américaine. — Colonisé par les Suédois en 1627, occupé par les Hollandais en 1655, puis par les Anglais en 1664, organisé en gouvernement distinct en 1704, l’État de Delaware adopta, en 1787, la constitution des États-Unis. (Note de la présente édition.)
  2. Lord Delaware, gouverneur de la Virginie sous Jacques Ier, rendit à cette colonie les plus grands services. C’est par reconnaissance qu’on a donné depuis son nom à une rivière et à un État de l’Union. Le roi Charles II donna la colonie à on frère Jacques II qui la vendit en 1682 à Guillaume Penn. Ce pays prit une part active à la guerre de l’indépendance. (Note de la présente édition.)
  3. Le Kinnihinic, le Rhus ou Sumac, un genre d’arbuste de la famille des térébinthacées et qui comprend un grand nombre d’espèces  ; les plus remarquables sont le Sumac des corroyeurs, Rhus coriaria, qui fournit une sorte de tan  ; le Sumac de Virginie, le Sumac vénéneux, dont le suc est un poison très-actif  ; et le Sumac au vernis, dont le suc, également vénéneux, sert, chez les Japonais, à vernir les ustensiles de bois. — Les Indiens de l’Amérique du Nord font entrer l’écorce et les feuilles du Sumac rouge dans la préparation du tabac qu’ils fument. (Note de la présente édition.)