Lettres de Fadette/Cinquième série/44

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 133-136).

XLIV

Le mal de la ville


Dans le village pittoresque que je traverse au moins une fois par jour, voilà qu’en ouvrant bien les yeux pour voir ce qu’il s’y passe, je suis prise de l’envie de moraliser. — « Ce n’est pas nouveau ! » grognent les critiques. Hélas ! ils ont raison, mais peut-être, s’ils me lisent encore cette fois, me donneront-ils raison !

Il n’était que neuf heures, ce matin, quand je vis, balayant le seuil de sa porte, une jeune fille, qui, après avoir passé l’hiver en service à Montréal, est revenue ici pour épater son monde ! Poudrée comme une souris échappée d’un sac à farine, les cheveux en broussailles et en oreilles de chien, elle a des souliers pointus et haut perchés, des bas d’un blanc douteux, une blouse russe de crêpe de Chine ornée de chamarrages de laine ; elle est très décolletée et, des manches courtes, sortent ses bras rouges et ses grosses mains ; une jupe de soie blanche fanée complète l’accoutrement dans lequel cette petite folle balaie, à cette heure matinale, un perron qui est aussi le trottoir : son père est journalier et ses petits frères ne se chaussent que le dimanche.

Elle n’est pas laide, mais elle est ridicule, et elle aurait dû observer chez celles qu’elle veut singer, qu’on ne s’habille pas ainsi le matin et que rien n’est plus comique que la combinaison du costume prétentieux et du balai de blé-d’Inde tenu par la « demoiselle » qui mâche de la gomme.

Par la porte ouverte, on aperçoit la pièce sombre, sale, bourdonnante de mouches et de petits à demi-nus, et vraiment il faut rire en se représentant l’effet des oripeaux soyeux au milieu de toutes ces guenilles pas même propres.

Voilà pourtant ce que peut le séjour à la ville sur le cerveau mal équilibré d’une pauvre fille qui a dépensé le fruit du travail de plusieurs mois pour venir faire la roue chez elle pendant les mois d’été. Elle retournera à l’automne avec de plus gros appétits de vanité et de luxe… où la mèneront ils ?

Je ne risquerais pas une grosse somme sur la solidité de la vertu de cette écervelée ! Cette petite n’est pas une exception : la ville attire la jeunesse des campagnes, l’absorbe ou la renvoie déflorée moralement et physiquement. L’éducation aurait certainement quelque chose à faire pour retenir les jeunes filles, les former plus sérieusement et les diriger avec plus de bon sens.

Certains parents raisonnables et fermes et qui n’ont pas lâchement abdiqué leur autorité, s’opposent au départ de leurs filles, et en constatant la déchéance de certaine voisine, ils voient clairement comme ils eurent raison. Un trop grand nombre sont faibles : quelquefois l’appât d’un gros gain les influence : ils ne tardent pas à déchanter, car ils ne voient jamais la couleur de l’argent que gagnent leurs enfants. — Il est sûr que les éducatrices de l’enfance, dans les campagnes, ont ici une responsabilité sérieuse et il est temps qu’elles comprennent que les enfants de leurs écoles et de leurs couvents de village doivent recevoir une formation spéciale qui développe en elles l’amour de la terre et de la vie campagnarde, leur fasse apprécier la belle indépendance du cultivateur et les avantages d’une vie saine et simple. Toutes les superfluités de l’éducation : piano, broderies et dentelles devraient être retranchées : elles ne servent qu’à engendrer des idées de luxe et à dégoûter les fillettes des travaux rustiques.

Je rêve de couvents où les travaux manuels seront strictement la couture solide, les leçons de coupe, le tricot des bas et des chaussettes, le raccommodage et le ravaudage. Si on y joint l’enseignement ménager, les jeunes filles sortiront de là mieux préparées à la vie qui les attend,soit à la campagne, soit à la ville.