Lettres de Fadette/Première série/21

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 46-48).

XX

Verglas


Ô la brise menteuse et le soleil trompeur ! En remplissant l’air de caresses et de vagues parfums exquis, la semaine dernière, ils ont forcé les âmes des arbres à sortir de leur long sommeil : les plus éveillés, ceux qui sont pressés de vivre et de fleurir, lilas, saules, sorbiers, ont poussé dehors leurs frêles bourgeons, et en face de ma fenêtre, je vous jure que le vieux cormier paraissait frémir et ressusciter et que l’on voyait du vert courir dans ses veines !

Mais le vent du Nord, jaloux et mauvais, s’est déchaîné et les petites pointes vertes ont noirci dans la tourmente puis du ciel de plomb, la pluie glaciale s’est mise à tomber lamentablement comme les malheurs sur les pauvres !

Et maintenant, voilà tous les arbres écrasés par la glace qui les courbe : leurs branches sont étreintes brutalement et enfermées toutes vives dans la cuirasse froide et étincelante qui étouffe les minuscules bourgeons. Le moindre mouvement les fait gémir ; elles grelottent, essaient de se rapprocher les unes des autres et se brisent en se frôlant.

Pauvres arbres ! Ils ressemblent étrangement à une petite âme humaine rencontrée sur ma route. Elle était un peu engourdie dans un isolement triste qu’elle avait cru éternel : soudain, l’air s’adoucit autour d’elle, il y passait un grand frisson qui la fit tressaillir. C’était la vie sommeillant en elle qui se remettait à chanter : elle écouta le chuchotement mystérieux et un peu confus des voix intérieures qui s’élevaient et montaient, montaient, et bouleversée, ravie elle se demanda incertaine : « Mais, suis-je bien moi ? » et « n’ai-je plus sommeil ? »

Que lui arrivait-il ? L’éternelle aventure humaine ! Une autre âme passait, l’attirant subtilement dans son rayon, l’enveloppant d’effluves sympathiques, lui communiquant une force mystérieuse et douce, et sous l’influence de cette tendresse inespérée, le pauvre cœur imprudent se remettait à battre à grand coups, essayait de s’épanouir et voulait croire que la vie est douce !

Hélas ! l’âme éveilleuse passa, s’éloigna insouciante et l’autre, comme les arbres d’aujourd’hui, fut prise dans la glace qui la serra, et tua en elle le bonheur qui voulait vivre.

Éperdus, ses yeux se promenèrent sur un monde désormais vide, — tout s’était teint de néant autour d’elle. Elle espéra que la souffrance la tuerait, car au moindre souffle qui remuait près d’elle, le froid mortel la torturait et la brisait, mais elle ne mourut pas.

Comme sous le soleil qui les fait resplendir et étinceler, les arbres de cristal demeurent fiers et tombent pendant qu’on admire leur beauté, la petite âme déçue demeura debout et fière : elle continua de sourire et de rayonner, et si un jour, un grand coup de vent l’abat, il se trouvera des passants pour dire : « Dommage qu’elle soit morte ! En voilà une qui était heureuse ». Ô chères âmes ! Ô chers arbres ! Que la glace est cruelle !