Lettres de la Vendée/I/24

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Treuttel et Würtz (Ip. 188-191).

LETTRE XXIV.

De château-Gontier, 25 vendémiaire, an 4 républicain.


Nous avons prolongé notre séjour ; l’aisance, la sûreté, et aussi un peu ma santé, en sont causes. Mon loisir te vaudra le plaisir de recevoir une lettre plus tranquille : tu vois que je te juge avec ma tendre confiance ; tu dois connoître notre bonne hôtesse ; car elle te connoît parfaitement, et dit, t’avoir vu plusieurs fois. Elle est née ici : son père étoit un bon artisan. Elle fut de bonne heure orpheline, et ses parens la marièrent jeune. Son mari, qui est du même lieu, servoit alors dans un régiment qui fut embarqué pour l’Amérique ; elle le suivit, étant grosse, et accoucha à Rennes, où elle fut obligée de rester. Son enfant mourut ; et ma mère, qui étoit venue de Bois-Guéraut, à Rennes, pour ses couches, l’ayant connue, la prit pour nourrice, et l’emmena. Elle resta chez nous, deux ans, jusque au retour de son mari, qui ayant eu son congé, se plaça cavalier de maréchaussée. Alors, son service n’exigeant pas de déplacemens éloignés, elle put continuer un commerce de mercerie, qu’elle tient encore. Les événemens de la guerre, dans la Vendée, ayant fait rassembler les gendarmes aux armées, elle voulut le suivre. Il paroît qu’ils sont aimés et estimés dans leur pays : il vient chez eux beaucoup de monde, que mous ne voyons pas ; car nous sommes au secret ; elle a reçu ce matin, une lettre de son mari, qui m’a fait grand plaisir : sans entrer dans des détails, il lui apprend d’abord que le commandant n’est pas mort ; on le porta chez lui, après le coup. Si comme on le croit, il en revient, cela rend l’affaire de Maurice un peu moins mauvaise. La scène s’étoit passée dans une rue étroite, et peu habitée ; le commandant avoit été forcé de mettre le sabre à la main ; le vieux cavalier, qui suivoit Maurice, arriva à temps, pour l’entraîner hors de la ville, et le mettre en sûreté, dans le bois où nous le trouvâmes. Ce bon cavalier a vu aussi nos hôtesses, et les a instruites et rassurées. Elles ont promis qu’elles m’écriroient, dès que cela seroit possible ; elles lui ont remis notre mince bagage. Nous comptons passer ici encore un jour, peut-être deux, pour quelques arrangemens de marche, dont je te ferai part. À demain, ma chère, je continuerai, avant l’heure de la poste.

Fin du Tome premier.