Lettres de la Vendée/II/27

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Treuttel et Würtz (IIp. 28-33).

LETTRE XXVII.

Forêt de Lamballe, 7 brumaire, an 4 républicain.


Qui penses-tu, cousine, sera mon messager, et te remettra ma lettre. Qui devines ? la nourrice ? Maurice ? le soldat ? rien de tout cela. Tu embrasseras le messager ; et puisque ce n’est pas moi, c’est donc mon frère ? lui-même ; il m’annonça hier, cela, froidement, et je lui dis, qu’il avoit un grand fond de gaieté, pour se permettre de semblables plaisanteries. L’explication m’apprit que l’offre d’un amnistie et d’une trève, étoit accompagnée d’une invitation d’envoyer, à Rennes, six députés, avec des saufconduits ; mon frère est un des six. Ils partent demain. Mon sang circule plus à l’aise ; et depuis long-temps, je n’avois respirée aussi librement. Je te reverrai, j’ose le croire ; cet heureux moment, dont j’ai si souvent désespéré, ne me paroît plus une chimère. Si des craintes, des inquiétudes, viennent, je les repousse. Je crois à la providence ; je n’oserois gâter les bons instans qu’elle m’envoie, et je veux jouir, aujourd’hui, de mes espérances, et voir la réalité à demain. Mon frère a très-bien accueilli Maurice ; cependant, je ne sais si ma dernière campagne m’a fait perdre l’usage des belles manières ; mais je trouve que celles de mon frère sont un peu froides et contraintes. L’opinion et l’esprit de parti, iroient-ils jusqu’à lui rendre pénibles, les obligations que nous avons à ce jeune homme ! car, ce que nous appelons différence d’état et de rang, ne peut pas aller jusques là. Toute la gratitude de mon frère, s’est exprimée en éloges, et en assurance de celle de nos parens. Maurice lui repétoit, qu’il se croyoit heureux d’avoir pu nous rendre service. Le croirois-tu, ma chère, j’ai souvent été obligée de prendre la parole, pour empêcher que l’entretien ne dégénérât en complimens, et le ramener aux affaires d’intérêt général. Enfin, mon frère lui a demandé quels étoient ses projets pour l’avenir ; j’ai trouvé cette question un peu prompte. Maurice lui a dit, que dès que je croirois ses engagemens remplis envers moi et les miens, il disposeroit de lui-même. Dans l’après-midi, Stofflet l’a fait demander ; ils sont revenus ensemble, une demi-heure après, à notre cabane. Stofflet, dont tu as sûrement entendu beaucoup parler, est un homme d’une taille moyenne et forte ; il n’a de remarquable, que des yeux d’une grande vivacité. Il me félicita d’assez bonne grâce, sur les succès de mon voyage, et sur les soins de mon guide, et me dit, en nous quittant : — Mademoiselle, pendant l’absence de monsieur votre frère, je crois que vous serez plus en sûreté ici, que partout ailleurs ; si vous avez besoin de mon service, vous voudrez bien me le faire savoir. — Il voulut que Maurice ne le suivit point, et qu’il restat avec nous. Il ajouta, en le regardant, que la trève levoit tout obstacle. Nous avons passé le reste de la soirée, seuls, mon frère et moi ; nous sommes convenus de ne rien faire dire à nos parens, jusqu’au moment que sa mission soit terminée ; ce seroit exposer la tranquillité de leur retraite. Il m’a fait encore plusieurs questions, sur Maurice, et j’ai été obligé d’abréger beaucoup mes réponses, pour éviter des explications embarrassantes : j’ai dit seulement, que ne pouvant reparoître chez lui, ni dans aucune armée, à cause de son affaire, dont j’avois été la seule occasion, il me sembloit que nous ne pouvions nous dispenser de le garder, jusques à de nouveaux événemens ; ma petite supériorité d’âge ne m’a pas été inutile, pour me rendre un peu maîtresse de cette conversation. Je l’ai quitté vers le milieu de la nuit ; j’en emploie le reste à t’écrire, à côté delà bonne nourrice, qui dort et ronfle dans une hutte, construite en une heure, par les soins du savant Lapointe, près celle du frère. Il s’est aussi chargé de trouver un gîte d’ami, pour lui et Maurice. Mes yeux se ferment, ma Clémence, tandis que mon cœur est ouvert pour toi. Nos ambassadeurs partent demain au jour ; je te recommande le mien. J’aurai le loisir de t’écrire pendant son absence, et je t’embrasse, comme si je te voyois.