Lettres de la Vendée/II/28

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Treuttel et Würtz (IIp. 34-38).

LETTRE XXVIII.

Forêt de Lamballe, 12 brumaire, an 4 républicain.


Tandis que l’on traite, près de toi, nos intérêts politiques, je suis, en esprit, avec nos députés ; et ce ne sont pas nos intérêts politiques qui m’y appellent ; tous nos intérêts sont dans les affections de nos cœurs ; et toute notre politique, est en sentimens. Ma chère, ne disputons pas aux hommes, la part qu’ils se sont faite ; ils regrettent, je crois, souvent, celle qu’ils nous ont laissée. Du moins, leur importante gravité se trouve souvent heureuse, de venir nous demander place. J’espère peu de tes nouvelles, avant le retour de mon frère. Nous n’en sommes pas encore ici, à avoir libres, les communications de la poste ; cependant, le croiras-tu, notre camp, si même on peut honorer de ce nom, l’enceinte forestière qui rassemble une centaine de cabanes ; notre camp, dis-je, n’est point une solitude sauvage ; déjà, le bruit d’une prochaine paix, et plus encore, je crois, la curiosité, nous a valu des visites de voisinage ; croirois-tu, ma chère, que je tiens ici un état, et que j’y joue un rôle de représentation, qui ne laisse pas d’avoir de l’importance. Plusieurs jeunes dames, des environs, empressées de voir, sans doute, une amazone, se sont fait présenter chez moi. Le premier jour, je les ai reçues à la porte de ma hutte, comme feroit une dame sauvage de la nation des Illinois, ou des Hurons. Notre ingénieur, Lapointe, qui se comptoit beaucoup dans la considération que j’obtins, en conçut l’idée de me loger d’une manière plus conforme au rang que j’occupe ; le matin, à mon lever, j’ai trouvé un magnifique vestibule de feuillages, parfaitement à l’abri, non de la pluie, mais des rayons du soleil ; on travailloit encore aux meubles, et des bancs de gazon commençoient à s’élever autour de l’enceinte. Cette féerie, me charma, et la nourrice y ajoutant son industrie, tout fut achevé avant midi. Dès le même soir, le beau monde des curieux, s’y rassembla ; plusieurs de nos jeunes officiers, dont quelques-uns connoissent mes parens, y vinrent ; peu à peu l’assemblée s’est formée, et j’en faisois les honneurs, en tâchant d’imiter ta grace, quand, tout-à-coup, le son aigu d’un fifre, se fait entendre, c’étoit encore l’industrieux Lapointe, qui, du haut d’un tonneau dressé, donnoit le signal de la danse. Le bal s’ouvre, les quadrilles se forment ; Stofflet, dont la tente est à quelques pas, arrive : et voyant la gaieté publique, fait apporter des raffraîchissemens de vin et de bierre ; tout le camp s’assemble au dehors, notre joie devient la joie générale, et le fifre de Lapointe, un orchestre qui suffit à tous ; l’appareil de la guerre, fait place à l’activité du plaisir. On commence l’heureux augure de la paix ; les cocardes s’échangent ; et c’est, peut-être, en ce moment, qu’elle se signoit à Rennes. Enfin, la fête se termine aux cris réunis : vive la nation française ; tous les cœurs sentirent, en ce moment, qu’ils étoient de la même nation.

On m’a déjà offert de tous côtés, des logemens, dans les habitations voisines ; mais, toute grandeur à part, je préfère, et je crois que je fais mieux de rester ici, jusques au retour de mon frère. Maurice a été très-bien accueilli des dames, soit estime, soit esprit de corps. Un petit, agréable et galant personnage du canton, lui a même fait un assez singulier compliment, sur ce qu’il appelloit sa vertu, en me regardant ; j’étois un peu étonnée ; Maurice, le toisant d’un coup-d’oeil, des pieds à la tête, lui a répondu : — vous avez tort de vous méfier de vous ; je serois votre caution. — Tout le monde a ri ; et j’ai rougi, je ne sais pourquoi.