Lettres de la Vendée/II/32

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Treuttel et Würtz (IIp. 54-70).

LETTRE XXXII.

De la Forêt de Lamballe, 20 brumaire, an 4 républicain.


Maurice a voulu me fuir, nous échapper. J’avois des soupçons, et je m’accusois d’injustice. Il est temps que tout ceci prenne fin ; bientôt ma pauvre tête ne seroit plus en mesure avec tout ce que le sort lui envoie. Nous avions dîné hier, seuls, c’est-à-dire, notre ordinaire accoutumée, la nourrice, Maurice, et Lapointe. Maurice avoit mangé avec plus de hâte qu’il n’a coutume ; il parloit peu ; la nourrice et le soldat le regardoient, et se regardoient avec un air d’intelligence ; moi seule, semblois ne pas être du secret. Après dîner, nous restâmes seuls, Maurice et moi ; il avoit l’air préoccupé ; je lui parlai de sa santé, de mon frère, des affaires publiques ; de notre avenir ; je n’obtenois que des mots entrecoupés. Il me regardoit avec des yeux ardens et humides, que les miens interrogeoient inutilement ; enfin, après un silence assez long, et qui devenoit embarrassant, je rentrai ; il demeura assis, sous cette feuillée, que j’ai nommée mon vestibule ; il ne me voyoit pas, et je pouvois le voir et l’observer : il fut long-temps immobile, et dans la même attitude où je l’avois laissé : mon chapeau étoit resté près de lui ; il en défit le ruban qui sert à l’attacher, le roula dans ses deux mains, le porta à sa bouche, leva les yeux vers ma hutte, se leva précipitamment et sortit. Je réfléchissois sur le mouvement de ce jeune homme, qui ne me paroissoit qu’une saillie, dont le motif ne pouvoit pas me déplaire, lorsque la nourrice vint, et me dit : — suivez-moi. Maurice est parti ; mais nous allons le retrouver bientôt. — Elle m’apprit en chemin, que Lapointe l’avoit écouté : que Maurice songeoit à nous quitter. La veille, il s’étoit informé du chemin le plus court, pour gagner le bord de la mer. Il lui avoit donné la moitié de ce qu’il avoit d’argent, et lui avoit fait promettre de le conduire jusques à la sortie de la forêt. La nourrice avoit recommandé le secret au soldat, et lui avoit fait promettre de l’avertir. Ils étoient convenus, de plus, de le mener, par des détours, à un endroit désigné, et de nous y attendre. — Venez, me dit-elle, nous nous y trouverons ensemble. Il faut lui ôter l’envie d’une seconde fuite : je parlerai la première, et vous acheverez. — Je compris que l’on m’avoit fait un mystère, d’un projet, dont l’exécution n’étoit pas assurée ; se réservant de le dire, s’il avoit lieu. Nous arrivâmes les premières, et peu d’instans après, je vis de loin venir Maurice et son guide. Dès qu’il m’apperçut, il voulut retourner sur ses pas ; je l’appelai ; il vint à moi. — Je vois que l’on m’a trahi, dit-il ; il eût mieux valu m’avertir. — Personne ne vous trahit, lui dis-je. Chacun vous sert, et veut vous servir, contre vous-même. Je suis venue vous demander une heure ; vous serez libre ensuite. Mon dessein n’est pas de vous contraindre. — Nos conducteurs s’éloignèrent quelques pas, et je le fis asseoir près de moi. Je continuai : — je vous dois beaucoup, Maurice, puisque je vous dois plus que la vie ; sans vous, j’étois perdue pour tout ce qui m’est cher au monde ; et je ne peux plus embrasser mon père, ma mère, un parent ou un ami, sans songer que ce moment heureux, je le tiens de vous. Tous les jours de bonheur, tous les instans de joie que je puis goûter encore, seront de nouveaux bienfaits que je vous devrai ; et je mets du nombre, vous le savez bien, le plaisir même de vous les devoir. C’est à un sentiment de votre cœur, que je dois la vie. Faut-il que je vous redise qu’elle m’en est plus chère ; si vous ne le croyez pas, maintenant, il faut que je renonce à vous le persuader ; et si vous ne jugez pas mon cœur coupable envers vous d’ingratitude, vous me devez de croire, que votre perte me seroit cruelle, et qu’en vous éloignant de moi, vous me laisseriez au moins le poids insupportable d’une reconnoissance, que vous m’ôteriez tout moyen d’acquitter. Je pourrois vous dire encore, qu’il m’étoit permis d’exiger, d’espérer, du moins, que vous mettriez quelque prix à la récompense qui vous étoit promise. Si j’ai eu tort de le prétendre, je ne veux plus de vous, qu’une grace ; une seule : répondez-moi, Maurice, pourquoi voulez-vous me quitter ?…

J’y étois préparé, dit-il, mais non pas à vous revoir, et je sens que l’épreuve est trop forte ; Louise, (ce nom me frappa au cœur ; aucune voix d’homme ne me l’avoit encore donné) Louise, j’ai voulu vous quitter, parce que votre bonheur doit m’être préférable au mien ; j’y ai bien pensé avant de me résoudre ; si vous étiez seule, sans parens, sans famille ? ah ! Dieu m’est témoin que je vous croyois telle à Cholet : la bonté de votre cœur vous flatte, et vous croyez au bonheur qu’il me promet ; mais, moi, je ne peux pas me tromper moi-même ; et jamais, hélas ! jamais votre famille ne consentira ;… et alors j’aurai vu de plus près un bonheur qu’il faudra perdre, ou n’obtenir qu’au prix du vôtre ; je sens déjà, parce qu’il m’en a coûté pour vous en faire le sacrifice ; je sens ce qu’il m’en coûteroit,… ou plutôt je sens que cet effort seroit au-dessus de moi ; il faudra choisir ou de vous perdre, ou de cesser de vous mériter ; je ne serois pas sûr d’avoir deux fois le même courage ; laissez-moi achever ce que j’ai pu entreprendre, je ne le pourrois peut-être plus quand cela seroit nécessaire ; il se leva, et… je le retins ; Maurice, Maurice ; il n’est plus temps ; ramène-moi donc à Cholet ; homme injuste, que veux-tu de plus ? demeures, non parce que tu le dois, mais parce que je le veux ; oses me répondre ? Il ne me répondit point, ma chère ; il resta long-temps la tête appuyée contre un arbre ; il étoit dans un trouble et dans une agitation qui m’effrayèrent ; enfin, se tournant vers moi, il tomba sur ses genoux et se trouva aux miens ; eh bien, dit-il, je vous abandonne donc à mon sort ; n’oubliez pas au moins, n’oubliez pas que je voulois renoncer à tout mon bonheur pour ne pas exposer le vôtre ; maintenant je ne dois plus avoir de volonté ; je vous suivrai ; nous nous suivrons, lui dis-je, et j’espère que nous ne nous séparerons plus ; je reçois votre parole ici, comme vous avez reçu la mienne dans le bois de Mauléon ; Maurice, elle doit vous être sacrée ; nos gardiens, qui s’étoient rapproché, entendirent nos dernières paroles ; je dis à la nourrice : vous êtes témoin, et il vous tromperoit comme moi, s’il y manquoit. Nous revînmes, et Maurice prit un air décidé qui me fit plaisir. Maintenant, ma chère, qu’il n’est plus là, je ne puis te cacher que ses craintes et ses réflexions ne m’en aient fait faire beaucoup ; certainement, je prévois des obstacles et des orages, mais le sort en est jetté ; aujourd’hui que cet avenir se rapproche, le dénouement m’inquiète et m’embarrasse davantage en le voyant de plus près ; j’exige de toi une lettre détaillée sur ma situation ; il n’est plus question de revenir sur tout ce qui l’a amenée, il faut la prendre où elle est. Vois par quelles routes j’ai été conduite ; conviens qu’il est peu de positions semblables à la mienne ? ai-je dû faire ce que j’ai fait ; l’amitié est au-dessus des questions oiseuses : mais je l’implore pour m’éclairer, me conduire, m’aider à tout ce qui me reste à faire ; après ce que j’ai fait jusques ici, ma Clémence, eussé-je des torts, je réclamerois encore la sainte amitié qui nous unit ; et n’ayant pu les prévenir, je sens qu’elle peut m’aider à les réparer ; je desirerois beaucoup recevoir tes bons avis avant notre départ. Dans le cas où les événemens nous rapprocheroient de mes parens, j’hésite sur la conduite que je dois tenir, ou lorsque je présenterai Maurice à ma famille, dire d’abord à ma mère, à quel terme les choses en sont entre lui et moi ; ce parti que choisiroit ma franchise, est balancé par des considérations qui m’arrêtent ; tu connois l’excellent naturel de ma mère ; mais aussi combien elle tient à des idées que je n’ai plus le droit d’appeller préjugés, parce que je me sens trop intéressée ; je craindrois de la prévenir contre Maurice ; et je pense que le voyant d’un œil plus indifférent, elle sera plus à portée de l’apprécier ; le temps ensuite ameneroit les aveux nécessaires de ma part ; lui-même sera plus à l’aise, sachant que nos intérêts communs sont ignorés ; en lui laissant ainsi son rôle de bienfaiteur, sans prétention, il me semble que son attitude seroit plus libre et plus avantageuse ; enfin, tu me diras, et je ferai ; et ce que j’aurai fait, parce que ta tendre amitié me l’aura dit, sera toujours ce qui me paroîtra le mieux ; car j’ai bien plus de foi au sentiment qu’au raisonnement ; en consultant ta raison, c’est mon sentiment que je consulte. D’ailleurs, ma chère, je t’avoue que soit foiblesse, soit le trouble de mon imagination, je n’ose me faire un plan, je sens trop bien que je n’ai plus le sang-froid nécessaire ; rien ne se fixe dans mon esprit ; le besoin que j’ai de la tendresse de mes parens, me fait douter si je la retrouverai encore ; il me semble que le cœur, plein d’un sentiment que j’ai nourri sans leur aveu, leur fille n’a plus le droit d’en être aimée, et de trouver dans leurs bras les tendres affections qui firent le bonheur de sa jeunesse. Ô ! ma bonne Clémence, je ne suis plus, je n’ai plus d’espoir qu’en toi. Hélas ! qui m’eût dit, qu’après tant de souffrances, après avoir été éloignée d’eux si long-temps, je n’approcherois de la maison paternelle qu’en tremblant. Suis-je donc coupable ? je descends au fond de mon cœur, et je le trouve pur, ah ! oui, aussi pur qu’à l’instant où je m’en éloignai. Que tu es heureuse, toi, dont l’âme sensible et douce a conservé sa tranquille dignité dans toutes les affections qu’elle éprouve ; chère cousine, aurois-tu donc aimé les tiens mieux que moi ? ou ta raison, plus forte, a-t-elle su attendre leur aveu, leur ordre même, pour se rendre plus purement au sentiment que tu inspirois. Ah ! laisse-moi croire, pour soulager ma misère, et me laisser au moins ma propre estime, que Clémence, à ma place, auroit eu le même cœur ; que sensible comme moi, elle auroit eu les mêmes peines. Hélas ! ma chère, je crois que notre sensibilité est souvent astreinte aux circonstances, aux événémens de notre vie ; elle a plus d’activité et de force dans le malheur ; en cherchant une autre situation, je sens que j’aurois pu supporter tous les maux que je prévois, renoncer à lui, et obéir à une famille dont les droits me sont sacrés ; mais aujourd’hui, combien ce sacrifice me seroit douloureux ; confiance, estime, douce reconnoissance, charme d’être aimée, de faire le bonheur d’une ame honnête, il faudra tout perdre ; si jeune, je verrai le reste de ma vie s’éteindre dans l’ennui et la tristesse ; mon pauvre cœur, usé par les chagrins, au commencement de mes beaux jours, ne me laissera plus qu’un vuide affreux, que la comparaison me rendra plus cruel. Seroit-il donc vrai que les ames aimantes soient nées pour souffrir ? et tout ce qui est digne de la vie, et qui sait en sentir le prix, doit-il être malheureux ? êtres tranquiles et froids, qui n’avez jamais versé de larmes, dont l’existence inanimée ne vit que pour elle, et n’a jamais su s’intéresser à rien, serois-je donc forcée d’envier votre néant ; non, mon amie, non, j’aime mieux mes douleurs ; et dussent-elles me conduire jusqu’à la fin de ma vie, je trouverai des charmes à penser que ceux que j’ai aimé, pour qui j’ai vécu, me donneront des regrets, me plaindront ; ah ! le tendre intérêt que j’ai su t’inspirer, me feroit seul aimer mes peines ; je ne suis point isolée tant que ma Clémence m’aimera ; ta tendre sensibilité nourrira la mienne ; et n’ayant plus que toi, elle s’attachera à ton cœur, comme le dernier bien qu’elle puisse perdre. Cousine, quels que soient mes tristes jours, ne dédaignes jamais la sensibilité qui nous a rendu si heureuse jusqu’à présent ; n’éloignons pas de nous le charme dont elle embellit notre enfance ; dans un autre âge, après tout ce que tu auras fait pour moi, elle nous sera plus nécessaire encore ; et le moment où elle s’éteint pour les gens heureux, sera celui qui lui donnera de nouvelles forces entre deux ames, pour qui tout autre sentiment ne sera peut-être plus qu’un souvenir. Adieu, ma chère ; ma lettre est bien longue, et si j’en croyois tout ce que j’éprouve à m’entretenir avec toi, elle le seroit encore davantage.