Lettres de la Vendée/II/38

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Treuttel et Würtz (IIp. 119-124).

LETTRE XXXVIII.

Plouën, 12 frimaire, an 4 républicain.


Explique-moi, je te prie, une conversation que je viens d’avoir avec ma mère ; nous avions déjeûné en famille : Maurice y étoit ; les hommes sortirent ensuite ensemble. Nous restâmes seules ; nous prîmes chacune notre ouvrage ; je brodai, et maman s’établit à son métier de tapisserie. Là, sans lever les yeux de dessus son canevas, elle m’a fait de suite plusieurs questions, que je vais tâcher de me rappeler, dans leur ordre. — Louise, savez-vous quelque chose des projets de M. Maurice ? il est honnête, et paroît avoir reçu de l’éducation. — J’ignore ses projets, maman ; vous savez qu’après son affaire, il ne peut reparoître à son corps, ni à son pays. — Oh ! oui, mais cette affaire doit finir par s’arranger ; … il faut qu’il ait les passions bien vives, pour avoir pris vos intérêts avec tant de chaleur. — Je n’avois plus d’intérêt, et je pense aussi qu’il eût été plus sage… — Mais plusieurs jours s’étoient déjà passés, depuis cette singulière avanture ; il ne vous prévint donc pas ? vous ne pûtes rien deviner de ses intentions ? — Il ne l’apprit que par hazard, et ne se donna pas un moment de réflexion. — Ici ma voix s’altéra ; je rougis, et ma mère me regardant fixement, me dit : — qu’avez-vous ? êtes-vous incommodée ? — Je l’assurai que non. — Il est extraordinaire, dit-elle, qu’ayant pu lui taire un tel événement, qui selon ce que vous m’avez dit, a dû faire du bruit, vous n’ayez pu prévenir cette saillie de jeune homme ; car c’est un coup de tête. — Maman, je suis loin de l’approuver ; cependant le motif étoit excusable. — Oh ! les jeunes personnes aiment les avantures dont elles sont l’objet. — Maman, je vous assure que j’aurois beaucoup préféré que celle là n’eut point eu lieu. — Je le crois, d’autant que tant de reconnoissance peut embarrasser. — Il n’a jamais paru la faire valoir. — C’est chez un oncle, curé, je crois, qu’il a été élevé. — Son père le destinoit à cet état. — Je m’en serois doutée ; il est fort bien ; cependant, ne lui trouves-tu pas l’air un peu empesé, il marche avec de grands mouvemens ; je crains toujours qu’il ne heurte les murailles. — Il est peut-être embarrassé ; vous lui en imposez, maman, et le respect ?… — Oh ! le respect ne fait pas marcher plus vite ; d’ailleurs, il doit nous connoître ; sans doute tu lui as sûrement parlé de nous ?… — Sans doute, maman, et c’est une raison pour qu’il vous respecte davantage. — Il ne paroît pas très à son aise, avec votre frère. — Ils se sont vus peu de jours. — À propos, je compte t’envoyer bientôt voir ta cousine Clémence ; tu seras charmée, j’imagine, de la revoir, si elle ne peut quitter sa mère ; pendant ce temps, nous verrons ici à arranger les affaires de ce jeune homme ; à ton retour, tu trouveras cela terminé. Eh bien ! est-ce que cela ne te convient pas ? nous retarderons. — Tout ce que vous déciderez de moi, maman, sera toujours ce qui me conviendra le mieux. — Mais il ne s’agit pas de moi ; tu verras toi-même… Votre père me paroît goûter beaucoup M. Maurice. — Je crois, maman, que mon père l’estime, et lui sait gré. — Oh ! nous lui savons tous gré ; notre seul embarras est de lui en donner des preuves. Tu lui as bien dit, sûrement, combien nous étions reconnoissans de sa conduite envers toi ; et tu dois l’être aussi ; je serais fâchée de te trouver ingrate. Ce n’est que la manière qui nous embarasse : lui faire des offres d’argent… — Oh ! maman, je crois être sûre que vous l’humilieriez beaucoup, et qu’il n’accepteroit pas. — Je le pense de même ; on pourroit lui acheter un bien, près celui de son père. — Vous savez, maman, qu’il n’y peut pas retourner. — Ou tâcher de l’avancer au service. — Après son affaire, il ne peut plus y rentrer. — Ah ! c’est vrai… C’est vraiment embarrassant. Tu devrois y penser, et m’en parler. — Maman, vous saurez mieux que moi… — Non, tu le connois davantage, et imaginerois mieux que nous ce qui pourroit lui convenir ; penses-y, et parles-moi, ou à ton père… Louise, vas me chercher mon étui à aiguille, dans le salons. — Je crois,… je t’avoue, ma chère, que jamais commission ne vint plus à propos. En rentrant, ma mère n’y étoit plus ; je la vis qui se promenoit dans le parterre.