Lettres du séminaire/18

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Calmann-Lévy (p. 136-141).

XVIII


Paris, 12 février 1841.


Ma très chère maman,

Vous voilà donc rentrée dans votre solitude de Tréguier. Votre dernière lettre m’a fait la plus grande peine en m’apprenant l’inquiétude où je vous avais laissée faute de vous écrire. Le départ de notre chère Henriette[1] en a été la cause, ô ma tendre mère. Hélas ! où est-elle maintenant ? Je la crois bien à Vienne, quoique je n’aie encore reçu aucune nouvelle. Chaque jour, je rappelais tous mes souvenirs géographiques, pour la suivre dans son voyage, et si je ne me suis pas trompé dans mes calculs et mes conjectures, je crois que nous devons recevoir une lettre vers dimanche ou les premiers jours de la semaine prochaine, mais pas auparavant. Comme nous avons eu une triste entrevue le soir de la veille de son départ. Pauvre Henriette, quand j’aurai reçu une lettre, je serai un peu consolé ! Mais j’avoue que je n’en ai jamais été si impatient. Du reste, je crois que nous ne devons pas nous alarmer des retards que nous éprouvons à en recevoir car nous devons bien considérer qu’un pareil voyage ne se fait pas tout d’un trait, et sans s’arrêter.

J’aime bien, ma bonne mère, que vous me disiez que vous vous plaisez à Tréguier car trop souvent mon imagination se représente ma pauvre mère triste, seule, sans consolation. Hélas ! bonne maman, que ne puis-je vous voir mener une vie plus heureuse ! Enfin je prie le bon Dieu qu’il vous la rende agréable, et qu’il se charge lui-même de vous l’adoucir, car il est le meilleur consolateur. Dites-moi, je vous prie, bien franchement dans vos lettres si vous vous ennuyez, si vous êtes triste. Ne craignez pas de me faire de la peine ; sans doute que votre chagrin m’en ferait aussi beaucoup, mais rien ne m’en ferait plus que de croire que vous cherchez à me faire illusion pour me consoler.

Nous avons eu aujourd’hui une très brillante séance académique, présidée par monseigneur l’Archevêque de Paris, et à laquelle assistaient l’internonce du pape et plusieurs autres personnages distingués. Les prières que vous me promettiez de faire afin que le bon Dieu me fît mieux réussir en rhétorique ont été exaucées, du moins en partie, ma bonne mère. J’ai eu à cette séance un devoir, le meilleur que j’aie fait jusqu’ici, et qui n’a pas semblé trop mal. Je vous semble peut-être un peu grossier de faire mon éloge moi-même, mais je vous le dis pour votre consolation, et d’ailleurs tout passe entre nous. C’était une espèce de discours historique sur Philippe et Alexandre. C’était le sujet d’une composition dans laquelle j’ai été le premier.

Du reste, tout va comme à l’ordinaire en classe. Alfred Foulon, qui s’était endormi au commencement de l’année, s’est réveillé en sursaut, et son réveil a été terrible. Du reste, nous continuons à être fort grands amis, et je crois que nous le serons, parce qu’il est droit et qu’il a un bon cœur, et de la générosité dans le caractère. Son caractère diffère cependant du mien sous plusieurs rapports ; j’ai encore un autre ami, qui a un esprit à peu près tourné comme le mien et pour lequel j’ai un très sincère attachement. C’est un Bourguignon, ce qui n’empêche que ce ne soit un excellent jeune homme. Ces bonnes amitiés me sont une légère consolation dans mon exil. Mais ce qui m’est une grande consolation, c’est de penser à vous et à notre réunion. S’étendra-t-elle au delà des vacances ? c’est ce que sait le bon Dieu c’est bien aussi ce que je désire, mais… nous en parlerons à loisir dans cinq mois.

Mon Dieu, qu’il est dur d’être séparés [ Mais il faut avouer que ç’a été une bien bonne invention que celle de s’écrire des lettres ; C’est une vraie conversation qui supplée à la conversation de vive voix. Aussi quel plaisir quand je reçois des lettres de vous je les lis, je les relis, je les dévore. Quel plaisir aussi d’en recevoir d’Henriette Mais, hélas ! je crains bien qu’elles ne soient trop rares. C’est une triste chose d’être séparés de six cents lieues.

Je travaille maintenant à un devoir qui a bien du charme pour moi. C’est une touchante coutume au séminaire, quand on a perdu un élève, de charger un de ses condisciples de faire son éloge funèbre, de rappeler ses vertus, les circonstances de sa vie, etc. Cet éloge est lu dans une séance académique. On m’a chargé d’accomplir ce pieux devoir envers notre cher Guyomard, et assurément il est impossible d’avoir plus ample matière pour les éloges et les regrets. J’y ai déjà travaillé et je l’achèverai pour la prochaine séance. Ces devoirs ont toujours un grand intérêt pour les étrangers, et ce sera pour moi une consolation de me livrer à un travail qui me rappellera le souvenir d’un si excellent ami. Si je suis content de mon ouvrage, j’en garderai un exemplaire pour vous le montrer. Peut-être même serait-11 convenable d’en offrir un à son frère. Mais avant tout, il faut le faire, et quoique le sujet soit bien beau, ce genre est aussi très difficile.

Vous me faites le plus grand plaisir quand vous me dites que ces Messieurs du collège n’oublient pas leur ancien enfant. Leur affection me sera toujours précieuse et je n’oublierai jamais le respect et la reconnaissance dont je leur suis redevable. Plus j'avance, plus je reconnais qu’aucune reconnaissance ne saurait payer dignement un maître de ses soins et du bienfait inappréciable d’une éducation sérieuse et solide, telle qu'on la reçoit à Tréguier. Assurez aussi ces Messieurs du presbytère et spécialement Monsieur Le Borgne de mon respect et de mon attachement.

Adieu, ma chère, ma bonne, mon excellente mère ! du courage ! soutenons-nous mutuellement. Espérons que le bon Dieu nous réunira. En attendant, soyez persuadée de l’affection vive et tendre et du respect filial de votre

ERNEST



  1. Henriette Renan était partie pour la Pologne en janvier 1841.