Lettres du séminaire/20

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Calmann-Lévy (p. 152-161).

XX


Dimanche, 9 mai 1841. [1]


Ma bonne et excellente mère,

Je vous assure que j’ai été bien inquiet les jours derniers il n’y avait guère plus longtemps qu’à l’ordinaire que je n’avais reçu de lettre de vous ; cependant je ne sais pas pourquoi j’étais tourmenté. Figurez-vous qu’à l’époque où je reçus votre avant-dernière, je fus pendant huit jours à recevoir des lettres presque tous les jours, de vous, d’Alain et même celle d’Henriette, et aussi de Liart ; puis j’ai été un mois entier à n’en plus recevoir. Jugez combien ce long jeûne de lettres m’a été pénible, justement après qu’on m’avait gâté par leur abondance. Enfin votre bonne lettre est venue, et j’ai été consolé. J’ai écrit hier à notre chère Henriette, par l’occasion de mademoiselle Antheaume, qui a eu la bonté de me faire avertir de son départ pour Vienne ; du reste point de nouvelles de cette bonne sœur, depuis l’heureuse lettre qu’elle m’avait fait parvenir par occasion. Mon Dieu ! que je suis pressé d’en recevoir je ne suis pas inquiet, car il n’y a pas sujet de l’être mais je vous assure qu’il m’est bien pénible de ne recevoir de lettres d’elle que trois ou quatre fois par an, moi qui étais accoutumé à causer avec elle toutes les semaines. Pauvre Henriette, comme nous devons prier le bon Dieu pour elle !

J’en viens maintenant à l’ordre du jour. Depuis ma dernière lettre, ma chère maman, il m’est arrivé presque coup sur coup plusieurs heureux événements, comme il arrive toujours à cette époque de l’année ; j’appelle ainsi certaines occasions extraordinaires, dont j’aime à m’entretenir avec vous. Et pour suivre l’ordre chronologique, je vous parlerai d’abord du baptême du comte de Paris[2]. Grâce à l’industrie et à l’obligeance de mon professeur d’histoire, qui a eu la bonté de revenir exprès de Notre-Dame pour m’apporter un billet à moi et à son frère, il m’a été donné d’être du petit nombre de ceux qui y ont assisté ; car il était d’une extrême difficulté de se procurer des billets. En assistant à cette belle et imposante cérémonie, où je voyais sous mes yeux tout ce que la France, pour ne pas dire le monde, a de plus distingué, je n’avais qu’un regret c’était de ne pas vous y voir à côté de moi, ou dans les galeries de la cathédrale, où je marquais des yeux votre place je me disais c’est là que maman serait bien placée de là elle verrait à son aise le roi, la reine, la famille royale ; d’ici elle verrait mieux la cérémonie du baptême de là elle entendrait mieux la musique, etc., etc. Oh ! maman, vous eussiez vu quelque chose de bien beau. Figurez-vous une immense nef, tendue en velours rouge, partout des draperies brodées d’or, des lustres éclatants, des tapis d’une beauté étonnante, des lampes d’argent, des baldaquins, etc. etc. et au milieu de tout cela des amphithéâtres, couverts de la plus haute société. Ici les cours de justice, avec leurs robes rouges et leurs hermines, là les divers corps enseignants, l’Académie, la Sorbonne, etc., avec leurs costumes divers ; plus loin les députés, les pairs, les conseillers d’État, les ministres, les maréchaux, les généraux, tout chamarrés d’or et chargés d’une incroyable multitude de décorations. Ici les ambassadeurs de toutes les nations du monde, avec leurs costumes d’une richesse et d’une variété surprenante ; plus loin, les évêques, les cardinaux, le patriarche de Jérusalem, etc., etc. Enfin, au bruit du canon, qui tonnait derrière la cathédrale, le roi et toute la cour, s’avançant précédé de l’Archevêque de Paris. Il y eut un moment où je crus voir une féerie ; ce fut à l’arrivée du roi, quand je vis les dragons qui formaient son escorte défiler au grand galop devant la cathédrale, jetant un éclat éblouissant avec leurs casques et leurs armes qui étincelaient au soleil, et quand je vis arriver l’une après l’autre toutes les voitures de la cour, au bruit des fanfares et aux roulements du canon. Pendant presque tout le baptême, j’ai vu le roi et le petit enfant, qui est fort gentil et ne paraissait pas peu étonné de voir tant de monde autour de lui ; il ne savait pas que c’était à cause de lui qu’on s’était mis en si grands frais. Le baptistère était celui-là même où Saint-Louis reçut le baptême. Je n’ai pu assister à la réception du roi, ni aux compliments accoutumés que s’adressent le roi et l’Archevêque ; mais au sortir, j’étais fort près de Sa Majesté et de la reine. J’aurais été bien fâché de manquer une si belle occasion, qui ne se présente pas tous les jours ; je puis me flatter maintenant d’avoir vu une des plus belles assemblées du monde. Mais vous n’y étiez pas, et j’éprouvais un vide. Quand je serai auprès de vous, je serai bien plus content encore, et ce sera bientôt. Je reviens à mon journal.

Vous avez pu voir sur les journaux que Monsieur Dupanloup est nommé professeur d’éloquence sacrée à la Sorbonne ; ce qui se réduit à faire chaque semaine un cours public d’une heure. J’ai eu le plaisir d’assister au discours qu’il a prononcé dans l’église de la Sorbonne, en présence de monseigneur l’Archevêque, du ministre de l’instruction publique et des cultes, et d’une grande partie du clergé de Paris, lors de l’ouverture de la Faculté de théologie, dont son cours fait partie. Le sujet était la science sacrée ; il l’a traité avec une grande supériorité, tant pour le plan qui était magnifique et d’une grandeur étonnante, que pour l’exécution qui était pleine de chaleur et de force, en même temps que d’imagination. De plus, la rhétorique a assisté, vendredi dernier, à la première leçon qui a ouvert son cours d’éloquence et qu’il a donnée dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, en présence d’une nombreuse assemblée. Il y a exposé le plan et l’idée du cours qu’il commence, et qui doit durer plusieurs années. Deux fois il a été interrompu par les applaudissements des auditeurs. Pour moi, je trouve qu’il s’est surpassé lui-même, et je ne sais auquel donner la préférence, ou de son discours solennel, ou de cette leçon. Il continuera ainsi tous les vendredis ; bien entendu qu’il ne cessera pas pour cela d’être supérieur du séminaire. J’espère que nous continuerons régulièrement à aller l’entendre tous les vendredis, ce qui nous sera d’un immense profit. Vous savez ce que c’est que tous ces cours de la Sorbonne ; c’est là que se font tous ces cours publics dont vous avez entendu parler ; les chaires de théologie et d’éloquence sacrée, qui depuis longtemps étaient renversées, viennent récemment d’être rétablies, et Monsieur Dupanloup a été nommé pour occuper cette dernière. Quel homme le bon Dieu m’a fait connaître en lui C’est l’âme la plus belle et l’esprit le plus élevé que j’aie connus jusqu’ici.


Lundi 10 mai.

J’espère que cette fois j’ai été fécond en détails, mon excellente mère. Bientôt je ne serai plus restreint par les bornes étroites d’une lettre, et ce sera même peut-être plus tôt que nous ne le pensons car on dit que les vacances sont encore avancées, et commenceront dans un mois, Monsieur Dupanloup ayant dessein d’agrandir les bâtiments et les cours du séminaire, devenus trop étroits pour le nombre des élèves. Toutefois je ne sais encore rien de certain sur cet article. Nous causerons ensemble de la grande question de redoubler ma rhétorique pour laquelle je ne penche plus autant ; je consulterai mon professeur, et Monsieur Dupanloup, qui me connaît à fond, me dira ce dont j’ai besoin pour moi, je suis complètement indécis. Ne vous inquiétez pas toutefois, ma bonne mère, quoi qu’il arrive, ce ne pourra être que pour mon bien.

Les études vont leur petit train ; on commence ces jours-ci à composer pour les prix.

Le mois de Marie se célèbre avec beaucoup de magnificence. Nous avons surtout dans notre chapelle un tableau de Murillo, l’un des plus grands maîtres de l’école espagnole, qui est d’une beauté si ravissante, qu’on ne peut se rassasier de le regarder. Je voudrais que vous le vissiez c’est une grâce et une tendresse inexprimables !

Adieu, ma chère maman, je mets fin à mon bavardage, pour le recommencer de plus fort dans quelques semaines. En attendant, je vous embrasse en esprit, mais de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces.

Votre fils tendre et respectueux,

ERNEST RENAN


On dit qu’il est arrivé un affreux événement au chemin de fer de Versailles ; soyez tranquille, je n’y étais pas[3].


Vous savez que vous n’avez pas à vous gêner avec les frais de voyage des vacances ; la bonne Henriette m’a dit à son départ qu’elle aurait soin pour cette époque de me faire passer un billet pour toucher les fonds nécessaires. Ainsi soyez sans crainte à cet égard. La chère Henriette a pourvu à tout. Elle m’a aussi laissé tout l’argent nécessaire jusqu’à la fin de l’année. Quelle sœur ! Mon Dieu, je vais prier pour elle !



  1. Cette lettre n’est malheureusement pas datée. Nous la plaçons ici, le baptême du comte de Paris ayant eu lieu te le 2 mai 1841 (Trognon, Vie de Marie-Amélie, Paris. 1841, p. 293). Cette date du baptême est certaine, et a été confirmée par des recherches que M. E. Dufeuille a bien voulu faire à cette occasion et dont nous le remercions ici.
  2. Le comte de Paris, né le 24 août 1838, ne fut donc baptisé que le 2 mai 1841. D’après les renseignements que nous communique obligeamment M. E. Dufeuille, ce retard fut causé d’abord par une maladie du jeune prince, mais surtout par le peu de cordialité qui régnait entre les Tuileries et l’Archevêché.
  3. Nous ne savons de quel accident il est question ; par une coïncidence singulière, le grand accident de Versailles eut lieu le 8 mai 1842, mais le reste de la lettre ne permet pas, semble-t il, d’hésiter sur la date.