Lettres du séminaire/28

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Calmann-Lévy (p. 213-217).

XXVIII


Tréguier, 24 juin 1843.


Maintenant que nous commençons à respirer, mon enfant bien aimé, je réponds à ta bonne petite lettre tant désirée. Je vois que tu es bien, Dieu en soit loué, mon enfant chéri, tu as beaucoup souffert, et ta mère aussi. Remercions le bon Dieu de nous avoir soutenus, n’en parlons plus. Remettons cette heureuse époque, quand il plaira à Dieu et que tes supérieurs le jugeront convenable. C’est l’affaire du voyage qui va maintenant nous occuper. Dis-moi le plus tôt que tu pourras l’époque de ton départ, que je compte les jours en attendant de compter les heures. J’ai déjà commencé mes arrangements, j’ai retiré tes livres de la bibliothèque, brossé, épousseté tes prix, récompense de tes travaux, que tu venais déposer sur mes genoux avec bonheur, le grand jour des distributions des prix. Te rappelles-tu les yeux d’Argus d’Henriette, qui lisait à une grande distance de Monsieur Desbois, que tu avais l’excellence ? Tout cela est encore présent à ma mémoire. J’étais dans cette heureuse occupation, quand Monsieur Gouriou est arrivé. Comme il m’a consolée ! Dites à Ernest, dit-il, combien je l’aime, combien je suis pressé de le voir. Lui aussi a eu de rudes épreuves, pauvre monsieur, comme il est bon ! Il était venu me procurer une occasion pour Paris, je n’ai pu en profiter. Monsieur Le Borgne, qui a pris une part bien sensible dans nos chagrins, était si regrettant de ne t’avoir point écrit que j’ai voulu attendre sa lettre.

Revenons au voyage et aux finances qui doivent être à leurs fins. Il est temps, je pense, de t’envoyer de l’argent ; tu auras besoin d’une soutane, mais je ne sais que te dire, je crois que tu en auras une à meilleur compte à Paris, et je crois, mieux faite ; enfin fais comme tu voudras, en priant le tailleur de la plier et de la ramasser dans une serviette, elle ne serait pas très chiffonnée, et je pense que tu en auras aussi besoin à Paris. Tu auras quelques personnes à voir avant ton départ ; as-tu conservé quelques relations avec Monsieur Descuret, Monsieur Tresvaux, Saint-Nicolas ? Tu sais, tâche de n’oublier personne. J’ai différé de quelques jours à t’écrire parce que madame Ropers attendait son fils, et je pensais que je recevrais une lettre par son occasion. Mais au lieu de venir avec Monsieur Romand, il attend la fin des classes qui doit avoir lieu à Versailles le 4 juillet. C’est bien dommage que tu ne puisses venir si tôt, c’eût été une agréable compagnie de voyage. Je vois mon enfant, que tu te trouveras à voyager tout seul, ne va, je t’en supplie, ni sur chemin de fer ni en bateau à vapeur, les noms seuls me font frémir. Madame Ropers adresse aussi cette défense à son fils. Tu auras aussi quelques petites emplettes à me faire, surtout une carte de Paris avec ses fortifications, s’il est possible. On m’a fait, mon pauvre Ernest, un larcin infâme ; j’avais dans une caisse dans un petit grenier isolé toutes les cartes que tu avais faites, tes gravures, ma carte de Paris qui m’amusait beaucoup ; je notais la capitale de ma chambre sans craindre d’être coudoyée, ni les filous dont on parle tant. Ils se sont trouvés dans mon grenier, les indignes, j’aurais mieux aimé les voir à Paris où la police leur fait la guerre. J’ai été très sensible à la perte de tes cartes que tu as eu tant de peine à faire et qui étalent si bien soignées. Et ma pauvre carte d’Algérie que j’avais portée la veille. Je suivais nos armées sans craindre les Bédouins et leurs yatagans. Tout est parti, mon fils, j’ai trouvé ma caisse vide. J’avais entendu du bruit dans le grenier, je montai en toute hâte, je trouvai mes gamins qui couraient dans le grenier de Tallibart au lieu d’aller voir si on m’avait pris quelque chose, ce que je n’aurais jamais imaginé. J’ai mis avec grand empressement un cadenas sur la porte ; plus tard, quand je suis allé chercher ma carte d’Alger, je n’ai rien trouvé. Je suis restée comme stupéfaite j’en ris encore comme une sotte. Je m’imagine, mon enfant chéri, que je cause avec toi, ce moment-là arrivera aussi, s’il plaît à Dieu. Je vois la place où tu seras assis et moi près de toi sans désemparer. Mon Dieu ! quel tourment pour les pauvres enfants qui ont des mamans si sottes que la tienne. Adieu, cher ange.

Ve RENAN