Lettres familières écrites d’Italie T.1/Mémoire sur la ville souterraine d’Ercolano

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LETTRE XXXIII
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À M. LE PRÉSIDENT BOUHIER


Mémoire sur la ville souterraine d’Ercolano.


Rome, 28 novembre 1739.


La découverte que l’on vient de faire près de Naples, mon cher président, de l’ancienne ville d’Herculanum, est un événement si singulier et si capable d’amuser un homme aussi amateur que vous l’êtes de la belle antiquité, que je ne dois pas me contenter du peu que j’en ai écrit à Neuilly, et dont il vous aura fait part sans doute ; j’en vais faire, en votre faveur, une petite relation plus circonstanciée, que vous communiquerez réciproquement au doux objet.


Il y a plusieurs années que le prince d’Elbœuf, alors général des galères de Naples, faisant creuser un terrain à Portici, village au pied du Vésuve, sur le bord de la mer, on y découvrit divers monuments antiques, et des vestiges de bâtiments propres à donner envie de pousser plus avant la fouille des terres.


On y descend comme dans une mine, au moyen d’un câble et d’un tour, par un large puits, profond d’environ douze à treize toises. La matière solide de cet intervalle qui couvre et remplit la ville, est fort mélangée de terre, de minerais, d’un mortier de cendre, boue et sable, et de lave dure ; c’est ainsi qu’on appelle la fonte qui coule du Vésuve. Elle devient en se refroidissant presque aussi dure que le fer. Entre Ercolano et le sol extérieur, on aperçoit quelques restes d’une autre petite ville rebâtie autrefois au-dessus de celle-ci, et de même couverte par de nouveaux dégorgements du Vésuve. C’est sur les ruines de ces deux villes qu’est aujourd’hui bâti le nouveau bourg de Portici, où le roi des Deux-Siciles et plusieurs seigneurs de sa Cour, ont leurs maisons de campagne, en attendant que quelque révolution semblable aux précédentes, le fasse disparaître, et qu’on bâtisse un autre bourg en quatrième étage. Car, malgré les dégâts presque irréparables que causent de tels accidents, et le danger de s’y voir exposé sans cesse, il ne faut pas croire qu’on se lassera jamais d’habiter ni de cultiver un canton de la terre si riche, si agréable par la variété des aspects, la beauté du terroir et la fertilité du sol échauffé de cette montagne, qui produit abondamment, jusqu’au milieu de sa hauteur, les meilleurs fruits du monde. Les maux qu’on regarde comme éloignés, et dont le moment n’est pas prévu, font peu d’impression, mis en balance avec une utilité journalière. Au fond, il n’y a presque jamais rien à risquer pour la vie des habitants, le Vésuve annonçant d’ordinaire son éruption par un grand bruit, plusieurs jours avant de lancer ses feux.

Les ruines du second bourg ne m’ont pas paru occuper beaucoup d’espace, ni rien contenir de curieux, ou peut-être moi-même n’y ai-je fait que peu d’attention. Arrivé au fond du puits, je trouvai qu’on avoit poussé de côté et d’autre des conduits souterrains assez mal percés et mal dégagés, les terres ayant été souvent rejetées dans un des conduits, à mesure qu’on en perçoit un autre ; l’aspect de ceci est presque entièrement semblable aux caves de l’Observatoire. On ne peut distinguer les objets qu’à la lueur des torches qui, remplissant de fumée ces souterrains dénués d’air, me contraignoient à tout moment d’interrompre mon examen pour aller, vers l’ouverture extérieure, respirer avec plus de facilité. On distingue dans ces allées divers pans de murailles de brique, les uns couchés ou inclinés, les autres debout ; les uns bruts ou travaillés dans le goût nue les anciens appelaient opus reticulatum, les autres ornés d’architecture mosaïque, carreaux de marbre ou peintures à fresque en fleurs, ornements légers, oiseaux ou animaux, d’une manière qui tient beaucoup de l’arabesque, mais plus légère. On y aperçoit des colonnes, bases et chapiteaux ; des pièces de bois quelquefois brûlées ; des fragments de meubles ou de statues en partie engagés dans la terre ; des restes de bronze à demi fondus ; des inscriptions sur quelques-unes desquelles on lit le nom d’Herculée ; j’en vis tirer une en ma présence, qui me parut contenir un catalogue de magistrats municipaux. L’objet principal étoit un amphithéâtre dont on a commencé à découvrir les degrés, ou plutôt un théâtre, car on n’est pas encore en état de décider lequel des deux. Près de là, dans un endroit qui paraît y appartenir, on trouve quantité de débris d’architecture en marbre ou stuc, et des pièces de bois réduites en charbon.

Un des principaux endroits excavés paraît faire partie d’une rue assez large, bordée de côté et d’autre de banquettes sous des porches. On me dit que ce lieu conduisoit ci-devant à un bâtiment public en portiques, dont on avoit tiré beaucoup de fresques, de colonnes et quelques statues assises dans des chaises curules. Je n’y ai vu aucune maison vide dont on pût examiner l’intérieur ; tout paraît affaissé ou rempli, la fonte ou le mortier ayant pénétré au-dedans des bâtiments, par les ouvertures, au moyen des pluies abondantes dont les éruptions sont presque toujours suivies. Celles qui accompagnèrent l’éruption de 1631 furent si épouvantables, et les torrents qui descendirent de la montagne si violents, que quelques historiens crédules ont débité que le Vésuve avoit aspiré et vomi par son gouffre les vagues de la mer. Ces eaux, mêlées aux cendres, faisoient un mortier qui couloit par flots jusque dans la ville de Naples. On ne peut douter que cet espèce d’enduit n’ait fort bien servi à maçonner la voûte qui couvre Ercolano, et qu’un pareil événement n’ait autrefois cimenté le massif qui en remplit l’intérieur.

Il est aisé de juger qu’on ne peut voir que d’une manière très-imparfaite les restes d’une ville enterrée, quand on n’a fait qu’y pousser au hasard quelques conduits bas et étroits. Il n’y a point de place un peu spacieuse ou l’on se soit donné du vide. On ne fera jamais rien de bien utile si on continue à travailler de la sorte, et si on ne prend le parti d’enlever les terres dans un espace considérable, depuis le sol extérieur jusqu’au rez-de-chaussée de la ville ; après avoir examiné cet espace, et retiré tout ce qui s’y trouveroit de curieux, on pourroit découvrir l’espace voisin en rejetant les terres sur le précédent ; et ainsi de proche en proche. Ce seroit un grand travail, dont on se trouveroit indemnisé par une quantité de raretés, surtout en sculpture et en peinture. Tout ce qu’on y a trouvé dans ce genre, en fouillant à l’aveugle, peut faire juger de ce que produiroit une recherche méthodique. Les bustes ou statues qu’on en a retirés jusqu’à présent, sont un Jupiter-Ammon, un Mercure, un Janus, quelques autres divinités, une Atalante de manière grecque, un Germanicus, un Claude, une Agrippine, un Néron, un Vespasien, un Memmius avec l’inscription au bas : L. Memmio maximo augustali ; les débris de deux chevaux et d’un chariot de bronze, et beaucoup d’autres statues mutilées d’hommes et de femmes ; mais ce qu’il y a de plus considérable en statues, c’est la famille entière des Nonnius Balbus, trouvée dans une salle. L’ouvrage en est médiocre, mais la suite est précieuse en cela même qu’elle fait une suite, et que nous n’en connaissons, ce me semble, que quatre parmi tout ce qui nous reste de la sculpture antique ; savoir : celle-ci, l’histoire d’Achille reconnu par Ulysse chez Lycomède, que possède le cardinal de Polignac ; l’histoire de Niobé et de ses enfants, par Phidias, à la vigne Médicis, et l’histoire de Dircé, au palais Farnese ; car je ne pense pas qu’on doive donner le nom de suite à des groupes de trois figures, quoiqu’ils représentent une action historique complète, tels que l’admirable Laocoon du Belvédère, le chef-d’œuvre de la sculpture antique.

La famille Nonnia, reconnue par l’inscription qui donne à l’un des Nonnius le titre de préteur-proconsul, étoit plébéienne, comme le prouve la charge de tribun du peuple qu’elle a possédée. L’histoire fait mention de trois branches de cette famille ; les Suffenas, les Balbus, dont il est question ici, et les Asprenas, desquels descendoit par adoption la branche des Quintilianus, originairement sortie de l’illustre maison Quintilia, par un frère de Quintilius Varus, qu’adopta Nonnius Asprenas. Le fils de celui-là étoit, au rapport de Tacite, lieutenant de l’armée de Varus son oncle, lors de la victoire complète que remporta sur elle en Germanie le fameux Irmensul, vulgairement nommé par les Romains Arminius. Cette famille Nonnia n’a commencé à s’élever dans la république, que par Sextus Nonnius Suffenas, fils d’une sœur du dictateur Sylla, femme d’une très-haute naissance, mais née, comme on le sait, avec une fortune au-dessous de la médiocre. Suffenas fut questeur en 658, puis tribun du peuple en 663. Quelques années après n’ayant pu obtenir l’édilité à cause du mauvais état où étoient alors à Rome les affaires de son oncle, il alla le trouver en Asie au milieu de la guerre contre Mithridate, et fut après son retour fait préteur en 672 ; ce fut alors qu’il fit célébrer des jeux publics en réjouissance des victoires de son oncle, et frapper une fort belle médaille d’argent, que nous avons encore dans le nombre des sept médailles qui nous restent sur cette famille ; ses descendants ont été depuis, pendant deux siècles, dans les grandes charges de l’État. Les Asprenas ont possédé trois fois la dignité de consul, en 760, en 790 et en 845. La branche la moins illustrée de cette famille est celle des Balbus, dont nous venons de retrouver tant de statues. On ne trouve parmi ceux-ci d’autre magistrat qu’un tribun du peuple en 721, l’année de la bataille d’Actium. Dion rapporte qu’il s’étoit fortement attaché au parti d’Auguste dès le commencement des nouvelles brouilleries qui éclatèrent entre Marc-Antoine et lui, et qu’il mit opposition, par le droit de sa charge, aux édits violents que les deux consuls vouloient faire passer contre celui-ci. Il est vraisemblable que ces importants services ne restèrent pas sans récompense pour lui ou pour sa postérité ; du moins, malgré le silence des historiens contemporains, il est certain, par les inscriptions qu’on vient de découvrir, qu’un petit-fils du tribun Balbus a été élevé à la dignité de préteur avec puissance proconsulaire. On a trouvé à Ercolano un assez long fragment des fastes consulaires. L’un des directeurs des fouilles, docteur espagnol, s’en vint un beau jour à Naples, toujours courant, annoncer qu’il avoit trouvé les litanies des Romains.

Quant aux peintures à fresque trouvées à Ercolano, elles sont d’autant plus précieuses qu’il ne nous restoit presque rien d’antique en ce genre. Tout ce que nous avions consistoit en un dessus de porte carré long dans une maison des Pamfili, connu sous le nom de la Noce Aldobrandine ; en deux morceaux tirés du jardin de Salluste, qu’on montre au palais Barberini, et dans les petits ornements de la pyramide, qu’on appelle communément les figurines dé Cestius : encore ne faut-il plus compter ce dernier morceau, qui est si effacé aujourd’hui que je n’y ai presque rien pu voir. Ceux d’Ercolano sont en grand nombre ; mais la plupart en pièces, ou du moins fort gâtés. J’ai déjà parlé de ces espèces d’arabesques qui décoroient, selon l’apparence, l’intérieur des maisons. Les tableaux de figures que je me rappelle sont un Satyre qui embrasse une Nymphe, et l’Éducation d’Achille par le centaure Chiron, petit tableau en hauteur, fort précieux. J’ai ouï parler de plusieurs autres, tels qu’un Hercule, un tableau de l’histoire de Virginie, un autre d’un orateur qui harangue le peuple, une Pomone, des bâtiments, des paysages, des tritons, des jeux d’enfants travaillés dans le même goût de badinage que certains tableaux de jeux d’enfants de nos peintres modernes ; d’autres enfin où l’on remarque des choses si semblables à nos modes actuelles les plus bizarres, qu’on est prêt à les soupçonner d’y avoir été ajoutées après coup. Peut-être ne les ai-je pas vus ; car on ne m’a pas tout fait voir : en tout cas, je n’en ai pas conservé d’idée ; on nous montroit ces pièces avec tant de rapidité, que quelquefois à peine avois-je le loisir d’entrevoir. Le tableau dont j’ai la mémoire la plus présente, mérite d’être mis au premier rang des choses curieuses trouvées dans ce lieu ; c’est une fresque peinte en hauteur, de la grandeur à peu près d’une glace de cheminée : ainsi c’est sans contredit le plus grand tableau antique qui existe. On a séparé et tiré en entier le pan de muraille sans l’offenser : on a encadré la muraille avec des poutres contenues par de longues clefs de fer ; c’est ce que les ouvriers italiens savent faire avec une adresse infinie, c’est aussi de cette manière que, pour prévenir la ruine totale des fresques de Saint-Pierre de Rome, causée par l’humidité de cette église, on a enlevé des masses énormes de maçonnerie, et remplacé le vide par des copies de ces mêmes tableaux, en mosaïque de verre coloré, dont la durée sera éternelle. Le tableau du souterrain contient trois figures groupées sur un fond rougeâtre, tout uni, comme si on l’eût peint sur du papier coloré. Il représente un homme nu, debout, de hauteur naturelle, ayant à ses pieds deux enfants qui lui embrassent les genoux. On voit au bas du tableau, dans l’angle, la tête d’un monstre assez difforme. On ne peut guère douter que la figure principale ne soit un Thésée, à qui les enfants d’Athènes rendent grâces après la défaite du Minotaure. Les figures sont d’une grande correction de dessin : l’attitude et l’expression sont belles, quoique la figure principale soit un peu roide et tienne de la statue ; mais le coloris n’est pas bon, soit par la faute du peintre, soit qu’il ait été altéré par le temps et le séjour dans la terre. Tel qu’il est, on doit souhaiter qu’il se puisse conserver ; car un des grands inconvénients de ces peintures antiques est, qu’après avoir été tirées du sein de la terre en état passable, elles dépérissent en peu de temps sitôt qu’elles sont exposées au grand air. Un ouvrier croit avoir trouvé un vernis qui préviendra ce dépérissement. Il en a voit fait usage sur le Thésée ; et, jusque-là, on avoit lieu de se flatter de la réussite.

Vous savez combien le peu de tableaux de la peinture antique qui nous restent, rendent précieux ce que nous en avons. Si la Noce Aldobrandine l’emporte sur le Thésée pour la beauté de l’ouvrage et pour la correction du dessin, l’autre l’emporte à son tour par l’étendue et parla grandeur des figures, qui d’ailleurs sont groupées d’une manière convenable au sujet ; au lieu que dans la Noce elles sont toutes rangées à la file, comme dans un bas-relief. Ni l’un, ni l’autre de ces tableaux, il faut l’avouer, n’a de perspective ; mais il semble que ce que l’on peut le plus justement reprocher aux anciens est le défaut d’ordonnance et de distribution des masses : quand le coloris d’une pièce est entièrement perdu, est-il bien aisé de juger de sa perspective, de son clair-obscur et des couleurs locales ? On doit cependant convenir que nous surpassons en ceci les anciens autant qu’ils nous surpassent dans l’article du dessin. L’hyperbole du Poussin est excessive, lorsqu’il dit que, si Raphaël, comparé aux autres modernes, est un ange pour le dessin, il est un âne comparé aux anciens. Peut-être que le Poussin, trop accoutumé à la sévérité du dessin des statues antiques qu’il copioit sans cesse, et dont la raideur se fait un peu sentir dans ses ouvrages, n’avoit pas l’esprit tout-à-fait propre à goûter les grâces divines de Raphaël. Il est vrai néanmoins qu’il n’y a peut-être, dans aucun tableau de ce maître des maîtres, aucune figure qui égale, pour la beauté du dessin, celle de la mariée dans le tableau de la Noce. Si on la considère seule et isolée, c’est la plus belle qui existe au monde ; mais, si l’on considère le tableau en entier, il est assurément inférieur à tous ceux de la bonne manière de Raphaël ; le morceau de maçonnerie sur lequel cette fresque est peinte est fendu par le milieu. On connaît assez la forme de ce tableau qui est longue et de peu de hauteur ; il fait à présent un dessus de porte, dans une maison appartenant aux Pamfili. Sa manière participe de celle du Poussin et de celle du Dominiquin, surtout de celle de ce dernier. Le Thésée paraît tenir de Louis Carrache et de Raphaël. N’êtes-vous pas étonné de voir qu’on tire un pan de muraille comme cela tout entier du fond d’une ville souterraine, sans blesser la peinture ? vous en entendrez bien d’autres quand il sera question des mosaïques de Saint-Pierre de Rome. Remarquez néanmoins que, lorsque je compare ici la manière d’un tableau antique avec celle d’un peintre moderne, c’est pour en donner une idée à ceux qui n’ont pas vu le tableau antique ; non que je veuille dire que ces manières soient fort semblables, mais seulement que le tableau m’a paru plus approcher de la manière d’un tel peintre que de celle d’aucun autre.

Je me suis étendu sur la description et la comparaison de ces deux peintures anciennes, parce que ce sont les deux principaux morceaux qui nous restent dans ce genre. Au reste, nous ignorons si le hasard qui a bien voulu nous les conserver les a choisis parmi les bons ouvrages du temps, ou parmi ceux du second rang.

Avant même que de les quitter, je reviens encore à la connaissance de la perspective que pouvoient avoir les anciens ; et je veux vous citer un exemple récent, qui prouve qu’ils ne l’ignoroient pas. Il y a dix ou douze ans que M. Furietti, faisant fouiller près de Tivoli, dans les ruines de la maison de campagne d’Adrien, trouva un parquet de marbre de neuf feuilles, dont huit sont en mosaïques à compartiments ; la neuvième, aussi en mosaïques de pierres naturelles, faisoit le centre. On y a figuré deux pigeons buvant dans une jatte de bronze, posée sur un cube de pierre, qui se présente un peu en biais, de sorte qu’on en voit trois faces et plusieurs angles, disposés selon les règles de la plus exacte perspective. Je remarquai que le bord de la jatte de bronze étoit godronné, comme l’étoit, il y a peu de temps, notre vaisselle d’argent. C’est dans ce même lieu que M. Furietti trouva ces deux admirables Centaures de basalte (marbre noir d’Ethiopie), l’un jeune, l’autre vieux, portant chacun sur le dos un Amour qui les dompte. Le sculpteur a exprimé, dans l’attitude et sur le visage des Centaures, les différents âges. Le jeune centaure est vif, alerte et joyeux ; le vieillard est morne, pensif et succombe sous le faix.

Je ne suis pas en état d’entrer avec vous dans le détail de ce qui concerne les inscriptions, les médailles, les pierres gravées, les meubles et autres ustensiles déterrés à Ercolano. Je ne les ai pu voir qu’en partie et en courant, quoique le chevalier Venuti, antiquaire du roi, eût fait de son mieux pour que l’on me donnât le loisir de satisfaire ma curiosité. Les gens qui montrent ces antiquités sont maussades et fort jaloux ; ils croient, je pense, qu’on va leur dérober leurs richesses avec les yeux. Je me souviens qu’il y a beaucoup de meubles de ménage et de cuisine, quelques-uns en terre cuite, la plupart en bronze. Je crois bien que ceux-ci se retrouvent en plus grand nombre, parce qu’ils ont mieux résisté qu’en toute autre matière, même en fer, qui a plus souffert que le bronze, du long séjour dans la terre ; car le peu de pièces en fer qui se retrouvent, sont toutes dissoutes ou mangées de la rouille. Mais, indépendamment de cela, il m’a paru que les anciens employoient le bronze à beaucoup de pièces que nous faisons aujourd’hui en fer.

Je ne vous parle pas non plus de la quantité de lampes, de vases, d’instruments de sacrifice, de guerre ou de bain, d’urnes, etc. ; mais je ne veux pas oublier quelques articles singuliers, tels qu’une table de marbre, non à pieds de biche, mais à pieds de lion, autour de laquelle est une inscription en langue osque ou étrusque, dont j’aurois voulu avoir le temps de copier les caractères ; un morceau de pain, des noix et des olives ; conservant encore leur figure, quoique réduits en charbons, etc. On trouvera sans doute dans la suite quantité d’autres choses fort curieuses, surtout si la recherche est mieux conduite à l’avenir que par le passé. En arrangeant en bel ordre tout ce qu’on y déterrera, on aura sans doute le plus singulier recueil d’antiquités qu’il soit possible de rassembler. Je voudrois bien, mon cher président, qu’on pût se flatter de faire la découverte de quelque ancien auteur de nos amis, d’un Diodore, par exemple, d’un Bérose, d’un Mégastène, ou d’un Tite-Live, même des cinq livres de l’Histoire romaine de Salluste que nous avons perdus, quoique alors toute la peine que je me suis déjà donnée pour les refaire fût elle-même perdue ; mais ce seroit folie que d’imaginer que quelques manuscrits eussent pu résister, et à l’événement qui a causé la ruine d’Ercolano, et à dix-sept siècles de séjour dans le sein de la terre[1].

  1. Le musée Degli Studi possède aujourd’hui 5,000 Papyri trouvés dans les ruines d’Herculanum. Près de 3,000 feuilles ont été déroulées et n’ont rien ajouté d’important aux monuments de la littérature antique.