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Lettres parisiennes/Année 1837/02

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1837

LETTRE DEUXIÈME.

L’ascension de M. Green. — Bal de l’ambassade d’Autriche. — Bal sournois du faubourg Saint-Germain. — Bal Musard.
11 janvier 1837.

La dernière ascension de M. Green et le grand bal de l’ambassade d’Autriche sont les événements de la semaine qui ont le plus occupé le monde parisien ; plus d’une merveilleuse a joui de ces deux plaisirs. Le matin assister au départ d’un ballon pour les cieux, et le soir briller dans l’une des plus belles fêtes de l’année ! C’est là de l’élégance s’il en fut jamais. On raconte même qu’un des voyageurs aériens, jeune valseur fort à la mode, a commencé ses invitations du haut de la nacelle ; ayant reconnu parmi les spectateurs la belle duchesse de S…, il l’a, dit-on, priée à valser pour le bal du soir, et il s’est envolé en disant : « La première valse, madame, ne l’oubliez pas. « Et le soir même il était au bal ; et certes, en le voyant valser d’un air si paisible, on n’aurait jamais deviné qu’il eût pris un si long chemin pour aller se promener à Bondy.

Un autre voyageur du ballon avait eu une idée moins élégante, celle de jeter de l’eau sur la tête des spectateurs au moment de l’ascension ; mais le prince P… arrive du Saut du Niagara, c’est un petit souvenir de cascade qu’il faut lui pardonner. Quand la nacelle a frappé contre un pan de mur, le cri de la foule a été superbe : c’était un bel effroi unanime ; ceux qui n’avaient pu voir le danger étaient aussi effrayés que les autres, tant l’émotion était communicative ; mais elle fut bientôt dissipée : on vit M. Green agiter son drapeau, et puis on ne vit plus rien du tout. Et les spectateurs assis sur les toits, sur les murs, se retirèrent, et la foule qui remplissait la cour de la Caserne Poissonnière, où avait eu lieu l’ascension, s’écoula lentement, oh ! très-lentement, car il nous fallut attendre notre voiture au moins une demi-heure. Les soldats de la caserne retournèrent dans leurs appartements ; l’un d’eux nous avait fort amusés un moment avant l’ascension : « Tiens ! tiens ! s’était-il écrié, une dame à ma fenêtre ! dans ma petite chambre ! » Et sa joie était si vive, qu’elle était fort plaisante. Nous pensons qu’il a été un des premiers à remonter dans son appartement. Mais que tout cela était mal arrangé ! quelle boue dans la cour de la caserne ! quel désordre pour y entrer, pour en sortir ! que de jolis pieds mouillés, que de douces voix enrouées, que de peines pour un plaisir ! On dirait toujours qu’à Paris les entrepreneurs de fêtes sont associés avec les médecins.

Cette dernière ascension de huit voyageurs nous rappelle la première de ce genre qui eut lieu en 1784, et qui mit en rumeur toute la ville de Lyon. Le 9 janvier, Joseph Montgolfier, le prince de Ligne, le comte de Laurencin, le marquis de Dampierre et M. Lenoir montèrent aux Brotteaux, rive gauche du Rhône, dans une montgolfière gonflée à la fumée. Le ballon, composé d’un réseau de ficelles, collé intérieurement et extérieurement de papier, fut soumis pendant vingt jours, par un temps affreux, à une série d’expériences auxquelles toute la population de la ville s’intéressa. Le ballon s’éleva enfin en présence de plus de deux cent mille personnes accourues de trente lieues à la ronde : car c’était un événement alors que l’ascension d’un ballon. Un incident étrange faillit compromettre la vie des voyageurs. Un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Fontaine, intimement lié avec la famille Montgolfier, avait en vain sollicité l’honneur d’être du voyage ; M. Joseph Montgolfier l’avait impitoyablement refusé. Le jeune homme eut alors recours à un moyen désespéré, ruse effrayante de hardiesse, mais admirable puisqu’elle réussit ; il alla se percher sur le point le plus élevé de l’enceinte, et lorsque le ballon, en quittant la terre, passa près de lui, il se précipita dans la nacelle par un élan prodigieux, et tomba juste au milieu des voyageurs, fort étonnés de cette manière nouvelle de rattraper la diligence ; l’ébranlement que le ballon reçut alors détermina la rupture de quelques mailles du filet. Le mouvement d’ascension n’en continuait pas moins ; mais, la rupture augmentant toujours, les voyageurs se voyaient au moment de tomber dans le Rhône, dont ils suivaient le cours ; la nacelle aérienne tremblait de devenir aquatique, et la foule inquiète les contemplait avec effroi : au même instant, sans un ordre, sans une parole, par un mouvement spontané et unanime, le Rhône se couvrit de barques dans toute son étendue, et l’on vit chaque batelier, immobile, épier dans les airs ceux qu’il s’apprêtait déjà à sauver dans l’eau. Pendant ce temps, Joseph Montgolfier et le jeune Fontaine, au milieu de la consternation de leurs compagnons, se hâtaient d’activer le feu de paille dans la nacelle pour maintenir l’équilibre du ballon avec la masse d’air. Arrivés au confluent du Rhône et de la Saône, un coup de vent, venant du bassin de la Saône, les poussa vers les marais de Genissieux, où ils allèrent tomber rudement. M. de Laurencin eut un bras foulé, M. Montgolfier eut trois dents cassées, les autres voyageurs reçurent des contusions plus ou moins fortes. Ramenés en triomphe à Lyon, ils parurent tous le soir au spectacle dans la loge du gouverneur ; ils furent accueillis avec un enthousiasme qui tenait du délire. Le frère de M. Montgolfier, qui était au parterre, ayant été reconnu, les spectateurs lui firent subir à son tour une ascension triomphale, et l’élevèrent dans leurs bras jusqu’à la loge du gouverneur, où on le força de s’asseoir avec les héros de la journée. Ce qui n’empêcha point les mauvais plaisants du pays de faire sur cette aventure plus d’une chanson, que les canuts savent encore, et où l’on tourne en ridicule ces audacieux partis pour les cieux, qui n’ont pu sauter plus haut que les grenouilles dans les marais de Genissieux.

Maintenant que nous en avons fini avec les ballons de 1837 et de 1784, disons que le bal de l’ambassade d’Autriche était éblouissant de diamants. Les diamants et les cheveux sont redevenus à la mode. Des diamants ! on en met tant qu’on en a et même plus qu’on n’en a ; des cheveux ! on en porte à profusion, on fait valoir tous ses cheveux et même aussi ceux des autres. Pendant le bal, on ne parlait que des magnifiques diamants de la duchesse de S… « Les avez-vous vus ? disait-on, elle en a au moins pour deux millions sur la tête ; » et l’on partait, et l’on traversait la salle de danse et les salons pour aller voir le magnifique diadème ; et l’on se pressait et l’on entourait madame la duchesse de S…, dont les beaux yeux et le charmant visage donnaient bien des distractions à ceux qui étaient venus pour admirer sa parure.

Paris danse, Paris saute, Paris s’amuse de tous côtés ; et il se hâte, car le mercredi des cendres est à la porte. Tous les quartiers sont en émoi ; le faubourg Saint-Honoré saute, vous le savez ; c’est un effet du gaz déjà connu, mais il danse aussi maintenant ; les grands bals commencent. Le faubourg Saint-Germain ne saute pas, lui, il croule ; mais il valse aussi, car il a jugé convenable de faire trêve au deuil de cour et de cœur en faveur des jeunes personnes. On donne de petites soirées modestes qui évitent tout ce qui ressemble à un bal, la danse par exemple ; on n’y danse pas, mais on y valse ; c’est plus triste, c’est plus convenable, cela semble un hasard. Quelqu’un se met au piano, joue une valse pour elle-même, parce qu’elle est jolie : alors chacun l’admire ; on la fait répéter, on l’admire encore ; puis, à force de l’apprécier, on finit par lui rendre la seule justice que demande un air de valse, c’est-à-dire de valser en mesure en l’écoutant ; et la soirée se passe ainsi en plaisir de contrebande ; on n’a point donné de bal, on n’a pas fait d’invitations, les mères étaient toutes en deuil, seulement les jeunes personnes, vêtues de robes blanches, ont fait quelques tours de valse pendant que MM. de X… ou Léon de B… étaient au piano. On a beau dire, l’esprit de parti a des ressources que les autres esprits n’ont pas.

Quant au quartier du centre de Paris, il ne valse ni ne danse, il ne saute ni ne croule ; il tourne, il roule, il tombe, il se rue, il se précipite, il s’abîme, il tourbillonne, il fond comme une armée, il vous enveloppe comme une trombe, il vous entraîne comme une avalanche, il vous emporte comme le seymoun ; c’est l’enfer qui se déchaîne, ce sont les démons en congé ; c’est Charenton qui jouit de la vie ; c’est le Juif errant parti pour sa course éternelle ; c’est Mazeppa lancé sur un cheval sauvage ; c’est Lénore enlevée par son amant funèbre à travers les forêts, les rochers, les déserts, et ne devant s’arrêter que pour mourir ; c’est une apparition un jour de fièvre, c’est un cauchemar, c’est le sabbat, c’est enfin un plaisir terrible qu’on nomme le galop de Musard. Les bals masqués de la rue Saint-Honoré sont cette année aussi à la mode que l’année dernière. Notre situation… notre… deuil ne nous permet pas d’y aller ; mais nous pouvons raconter ce qui s’y passe… c’est-à-dire, non, nous ne le pouvons pas, mais nous pouvons à peu près répéter ce qu’on en dit. Le quadrille des Huguenots est d’un effet merveilleux, rien de plus fantastique ; les lumières de la salle pâlissent et font place à une clarté rougeâtre qui veut imiter un incendie ; et c’est alors un étrange spectacle que ces figures joyeuses, que ces déguisements de toutes couleurs, de toutes gaietés, se dessinant dans ces lueurs funèbres. Tous ces fantômes bruyants, démons de joie et de folie, s’ébranlent par colonnes, s’élancent par torrents, et tout cela tourne, tourne, roule, roule, s’avance, s’avance, se presse, se pousse, se heurte, se choque, recule, revient, passe, repasse toujours, toujours et toujours, et jamais ne s’arrête, et le tocsin sonne, le tam-tam retentit, et l’orchestre est implacable : il hâte la mesure, il ne laisse pas le temps de respirer, et la fusillade est parfaitement imitée ; et l’on entend des cris, des plaintes et des rires ; c’est la guerre civile, c’est un massacre enfin : l’illusion est complète. Vous voyez bien que l’on s’amuse toujours à Paris : les uns tristement, les autres pompeusement, et ceux-là franchement ; chacun à sa manière, mais chacun s’amuse, excepté cependant ceux qui s’ennuient de s’amuser.