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Lettres parisiennes/Année 1837/05

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1837

LETTRE CINQUIÈME.

Les nymphes affamées. — L’enfantillage des hommes chauves. — L’alliance de M. de Lamennais et de George Sand.
8 mars 1837.

Est-il bien vrai ? l’on s’est aperçu de notre silence, et l’on a daigné s’en plaindre, et nous avons là, sous les yeux, des lettres bienveillantes, beaucoup de lettres, plus de trente, qui demandent compte au directeur de ce journal de notre paresse, et qui prétendent que lorsque l’espace vient à manquer dans ses graves colonnes, ce n’est pas nous qu’il faut sacrifier. Quoi de plus flatteur et en même temps de plus décourageant ? comment continuer un succès que l’on ne croit pas mériter et qu’on ne s’explique pas ? Nous n’avions qu’une valeur, qu’une humble supériorité, celle de n’avoir point de prétention, et voilà que le succès nous gâte ; voilà que l’on fait de nous un auteur, et que nous allons tomber, malgré nous peut-être, dans toutes sortes de recherches, dans d’invincibles prétentions. Une vanité sourde nous envahit déjà, déjà nous avons perdu cette fleur d’insouciance qui faisait tout notre charme. C’est l’enfant qui s’aperçoit qu’on le regarde jouer, et qui exagère ses gentillesses ; c’est la jeune fille qui sait qu’elle est belle, et qui se pose avec fierté ; c’est bien plus encore, c’est la jeune fille qui sait qu’elle est innocente, et qui se préoccupe de ce qu’elle ignore. Adieu, laisser-aller gracieux ; adieu, franches pensées jetées au hasard ; adieu, nonchalance pleine de dignité ; adieu, belle et noble indépendance : nous sommes vaincu par le succès, corrompu par le besoin de le maintenir. Nous ne parlerons plus pour dire, mais pour plaire. En écrivant, nous songerons au lecteur, auquel nous n’avions jamais songé, et, malgré nous, demain nous demanderons à nos amis : « Comment avez-vous trouvé le Courrier de Paris ? » Quelques éloges auront su faire d’un bavard assez amusant un auteur prétentieux. Nous croyons sincèrement que les trop prompts succès ont détruit plus de talents que les plus injustes revers.

Le carême est fort brillant cette année, il lutte de plaisirs avec le carnaval ; c’est affreux à dire, mais il faut bien l’avouer, puisque cela est. On danse, on danse avec ardeur, comme on devrait prier, et certes on ne jeûne pas. Si vous voyiez souper nos élégantes, si vous saviez comme toutes ces nymphes mangent, vous ne vous croiriez point aux jours des privations pieuses ; vous ne comprendriez pas non plus pourquoi ces jeunes femmes sont si maigres. Vrai, quand on a assisté à l’un de nos grands soupers de bal, quand on a vu ces frêles beautés à l’ouvrage, quand on a mesuré de l’œil ce qu’elles ont englouti de jambons, de pâtés, de volailles, de sautés de perdreaux et de gâteaux de toute espèce, on a le droit d’exiger d’elles des bras plus ronds et des épaules mieux réussies. Pauvres sylphides ! en retournant chez elles, leur âme retrouve donc bien des chagrins !… car il faut plus d’une peine pour neutraliser les bienfaits nutritifs de pareils repas ! Un homme d’esprit a dit : « Les femmes ne savent pas le tort qu’elles se font en mangeant. » Et il a bien raison ; rien de plus désenchantant que de voir une femme belle et parée manger sérieusement. L’appétit n’est permis aux femmes qu’en voyage. Dans un salon, il faut qu’elles soient petites-maîtresses avant tout ; et une petite-maîtresse ne doit prendre au bal que des glaces, ne doit choisir que des fruits et des friandises. Cela nous rappelle ce mot d’un enfant qui entendait sa mère retenir à déjeuner son maître d’écriture, et qui voulait l’inviter aussi à sa manière. « Oh ! restez, monsieur, disait-elle (c’était une petite fille), je vous en prie ; je n’ai jamais vu manger un maître d’écriture ! » Sans doute, elle se figurait qu’un maître d’écriture devait manger des choses extraordinaires, des pains à cacheter peut-être, ou toute autre chose de son art. Eh bien, nous, nous sommes un peu comme elle ; il nous semble qu’une élégante ne doit se nourrir à l’œil que de parfums, de fruits et de fleurs.

Oh ! vous auriez ri lundi dernier, si vous aviez vu la consternation des spectateurs de l’Opéra mis à la porte si impitoyablement ; cette foule déconcertée descendant l’escalier, s’écoulant dans les corridors, s’agitant dans le vestibule avant, bien avant l’heure où elle comptait voir se terminer ses plaisirs ; ces deux mille personnes disant toutes la même chose, ayant toutes la même idée ; deux mille personnes mystifiées à la même heure et du même coup ; et puis toute une soirée perdue, une parure inutile, un destin manqué : « J’ai refusé un concert charmant, disait une femme. — Si j’avais su cela ! disait une autre. J’aurais bien mieux fait de rester chez moi, souffrante comme je suis, disait celle-ci. — Que va-t-il faire ? je ne le verrai pas ce soir ! » disait celle-là. Et puis toutes répétaient en chœur : « Que c’est désagréable ! j’ai renvoyé ma voiture ! Que faire ? » Les femmes qui étaient venues en fiacre, surtout, disaient cela très-haut.

L’événement affligeant de la semaine, ce n’est pas le rejet de la loi de disjonction, loi qu’il ne nous appartient pas de juger, et qui d’ailleurs était de nature à diviser également les plus loyales opinions et les consciences les plus pures : ce qu’il y a eu de triste, c’est la conduite de la Chambre en cette circonstance ; c’est l’agitation sans dignité de ces représentants d’un pays ; c’est l’aspect de ces magistrats sautant sur leur banc comme des révoltés de collége ; de ces législateurs jetant leurs chapeaux en l’air comme les lazzaroni du troisième acte de la Muette, criant bravo comme des claqueurs, et s’embrassant entre eux avec folie comme des convives qui ont le vin tendre. C’est cet enfantillage des hommes chauves de la France qui nous fait frémir pour elle. Comment se fait-il que depuis vingt ans l’éducation parlementaire n’ait pas fait plus de progrès ! Comment se fait-il que ces députés, qui sont fort convenables dans le monde, où ils ne représentent que leur famille, qui se comportent à merveille dans un salon où personne ne fait attention à eux, tout à coup deviennent turbulents, inconvenants, injurieux, perdent le sentiment de leur dignité, le souvenir de leur éducation, sitôt qu’ils font partie d’une assemblée régnante comme représentants du pays ; sitôt qu’il leur faut comparaître devant la France qu’ils gouvernent, et devant l’Europe qui les juge ? Nous expliquera-t-on ce mystère ? Et n’avons-nous pas le droit de gémir en voyant toujours nos destinées compromises par ceux-là mêmes qui devraient nous guider ? N’avons-nous pas enfin le droit de dire à ceux qui nous représentent ainsi : « Messieurs, nous ne vous ressemblons pas ? »

L’alliance de M. de Lamennais et de George Sand fait beaucoup parler. Pour nous, à chaque amitié nouvelle de George Sand, nous nous réjouissons : chacun de ses amis est un sujet pour elle ; chaque nouvelle relation est un nouveau roman. L’histoire de ses affections est tout entière dans le catalogue de ses œuvres. Jadis, elle rencontra un jeune homme distingué, élégant et froid, égoïste et gracieux, un ingrat de bonne compagnie, ce qu’on appelle un homme du monde, et M. de Ramière vit le jour, et notre littérature vit surgir un chef-d’œuvre, et le nom d’Indiana retentit dans toute la France, malgré le choléra, malgré les émeutes, qui, à cette époque, se disputaient nos loisirs. Plus tard, un jeune homme d’une condition moins brillante, mais d’une bonne famille et doué d’un admirable talent, est présenté à George Sand ; ce jeune homme, pour lui plaire, fait résonner sa douce voix : à ses nobles accents, George Sand s’inspire, et bientôt ses lecteurs enchantés apprennent que Valentine a donné sa vie à Bénédict. À l’horizon apparaît un poète, et soudain George Sand a révélé Stenio. Un avocat se fait entendre, et George Sand se montre au barreau, et Simon obtient la main de Fiamma pour prix de son éloquence. Enfin, George Sand rencontre sur sa route périlleuse un saint pasteur, et voilà que les idées pieuses refleurissent dans son âme, et voilà George Sand qui redevient morale, austère même, plus austère que la vertu ; car la vertu consiste à refuser simplement ce qui est mal. George Sand va plus loin, elle pousse le scrupule jusqu’à refuser ce qui est bien, et l’on voit sa dernière héroïne, en compensation de toutes les autres, refuser obstinément un bon et honnête mariage qui ferait son bonheur, celui de toute sa famille, mais que George Sand trouve plus généreux de lui faire dédaigner. On voit qu’il y a encore un peu de confusion dans cette renaissance des idées pures ; l’auteur dépasse le but, parce qu’il l’avait perdu de vue un moment ; mais il y veut revenir, et c’est déjà beaucoup. L’exagération même du principe prouve la bonne foi du retour ; ce n’est pas précisément ferveur de novice, c’est plutôt ardeur de pénitent, et cela vaut mieux, c’est plus durable. Cette sainte métamorphose étant due aux Paroles d’un croyant, déjà le héros du nouveau roman de George Sand est un vénérable curé, comme autrefois celui de Valentine fut un chanteur, celui de Fiamma un avocat, celui de Lélia un poète. Vous le voyez, chacun de ces livres admirables porte l’empreinte de l’affection qui l’inspira ; et la pensée de George Sand, qui se montre tour à tour froide et désenchantée avec les héros des salons, gracieuse, fraîche, riante avec le chanteur des ruisseaux et des bruyères, poétique avec le poète, républicaine avec l’avocat, apparaît aujourd’hui morale et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui faisait dire l’autre jour à un mauvais plaisant : « C’est surtout à propos des ouvrages des femmes que l’on peut s’écrier avec M. de Buffon : Le style est l’homme. »

Mais, pour ne point finir par cette folle plaisanterie, nous citerons la fin de la troisième lettre à Marcie, jeune fille un peu saint-simonienne, que George Sand cherche à détourner de ses ambitions masculines :

« Adieu ! attendez la manifestation de la volonté divine. Il est une puissance invisible qui veille sur nous tous, et, quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rigueurs de la destinée. Il y a une abnégation meilleure que l’agitation vaine et les passions aveugles. Vous êtes au sein des mers orageuses comme une barque engravée. Les vents soufflent, l’onde écume, les oiseaux des tempêtes rasent d’un vol inquiet votre voile immobile : tout éprouve la souffrance, le péril, la fatigue ; mais tout ce qui souffre participe à la vie, et ce banc de sable qui nous retient, c’est le calme plat, c’est l’inaction, image du néant. Mieux vaudrait, dites-vous, s’élancer dans l’orage, fût-ce pour y périr en peu d’instants, que de rester spectateur inerte et désolé de cette lutte où le reste de la création s’intéresse. Je comprends bien et j’excuse ces moments d’angoisses où vous appelez de vos vœux l’heure de la destruction, qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goémons ils sont condamnés à se rouler sans cesse ; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels récifs effrayants ils sont forcés de déposer leurs nids, et quelles guerres des reptiles impitoyables livrent à leurs tremblantes amours ; si, dans les voix mugissantes de la rafale, vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables, que les esprits de l’air exhalent dans des luttes terribles, mystérieuses, vous ne voudriez être ni la vague sans rivage, ni l’oiseau sans asile, ni le vent sans repos. Vous aimeriez mieux attendre l’éternelle sérénité de l’autre vie sur un écueil stérile ; là, du moins, vous avez le loisir de prier, et la résignation de la plus humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir ! »

Cette image est belle, cette pensée est noble, et ce langage est si harmonieux, que nous nous sommes surpris lisant tout haut ce passage comme nous aurions lu des vers. Pour avoir le droit de parler ainsi de George Sand, il faut bien prouver qu’on sait l’admirer.