Lettres persanes/Lettre 110

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 43-44).

Lettre 110

Rica à***.

L’université de Paris est la fille aînée des rois de France, et très aînée : car elle a plus de neuf cents ans, aussi rêve-t-elle quelquefois.

On m’a conté qu’elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs, à l’occasion de la lettre Q, qu’elle voulait que l’on prononçât comme un K. La dispute s’échauffa si fort que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens. Il fallut que le Parlement terminât le différend, et il accorda permission, par un arrêt solennel, à tous les sujets du roi de France, de prononcer cette lettre à leur fantaisie. Il faisait beau voir les deux corps de l’Europe les plus respectables occupés à décider du sort d’une lettre de l’alphabet.

Il semble, mon cher, que les têtes des plus grands hommes s’étrécissent lorsqu’elles sont assemblées et que, là où il y a plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s’attachent toujours si fort aux minuties, aux vains usages, que l’essentiel ne va jamais qu’après. J’ai ouï dire qu’un roi d’Aragon ayant assemblé les états d’Aragon et de Catalogne, les premières séances s’employèrent à décider en quelle langue les délibérations seraient conçues ; la dispute était vive, et les états se seraient rompus mille fois, si l’on n’avait imaginé un expédient, qui était que la demande serait faite en langage catalan et la réponse en aragonais.


De Paris, le 25 de la lune de Zilhagé 1718.