Lettres persanes/Lettre 110

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 43-44).

LETTRE CX.

RICA À ***.


L’université de Paris est la fille aînée des rois de France, et très aînée ; car elle a plus de neuf cents ans : aussi rêve-t-elle quelquefois.

On m’a conté qu’elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs, à l’occasion de la lettre Q[1], qu’elle vouloit que l’on prononçât comme un K. La dispute s’échauffa si fort, que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le Parlement terminât le différend ; et il accorda permission, par un arrêt solennel, à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre à leur fantaisie. Il faisoit beau voir les deux corps de l’Europe les plus respectables occupés à décider du sort d’une lettre de l’alphabet.

Il semble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes s’étrécissent lorsqu’elles sont assemblées ; et que, là où il y a plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s’attachent toujours si fort aux minuties, aux formalités, aux vains usages, que l’essentiel ne va jamais qu’après. J’ai ouï dire qu’un roi d’Aragon[2] ayant assemblé les états d’Aragon et de Catalogne, les premières séances s’employèrent à décider en quelle langue les délibérations seroient conçues : la dispute étoit vive, et les états se seroient rompus mille fois, si l’on n’avoit imaginé un expédient, qui étoit que la demande seroit faite en langage catalan, et la réponse en aragonais.

De Paris, le 25 de la lune de Zilhagé 1718.

  1. Il veut parler de la querelle de Ramus.
  2. C’étoit en 1610.