Lettres persanes/Lettre 111

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 44-45).

LETTRE CXI.

RICA À ***.


Le rôle d’une jolie femme est beaucoup plus grave que l’on ne pense. Il n’y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa toilette, au milieu de ses domestiques ; un général d’armée n’emploie pas plus d’attention à placer sa droite ou son corps de réserve, qu’elle en met à poster une mouche qui peut manquer, mais dont elle espère ou prévoit le succès.

Quelle gêne d’esprit, quelle attention, pour concilier sans cesse les intérêts de deux rivaux, pour paraître neutre à tous les deux, pendant qu’elle est livrée à l’un et à l’autre, et se rendre médiatrice sur tous les sujets de plainte qu’elle leur donne !

Quelle occupation pour faire venir parties de plaisir sur parties, les faire succéder et renaître sans cesse, et prévenir tous les accidents qui pourroient les rompre !

Avec tout cela, la plus grande peine n’est pas de se divertir ; c’est de le paraître : ennuyez-les tant que vous voudrez, elles vous le pardonneront, pourvu que l’on puisse croire qu’elles se sont réjouies.

Je fus, il y a quelques jours, d’un souper que des femmes firent à la campagne. Dans le chemin elles disoient sans cesse : Au moins, il faudra bien rire et bien nous divertir.

Nous nous trouvâmes assez mal assortis, et par conséquent assez sérieux. Il faut avouer, dit une de ces femmes, que nous nous divertissons bien : il n’y a pas aujourd’hui dans Paris une partie aussi gaie que la nôtre. Comme l’ennui me gagnoit, une femme me secoua, et me dit : Eh bien ! ne sommes-nous pas de bonne humeur ? Oui, lui répondis-je en bâillant ; je crois que je crèverai à force de rire. Cependant la tristesse triomphoit toujours des réflexions ; et, quant à moi, je me sentis conduit de bâillement en bâillement dans un sommeil léthargique, qui finit tous mes plaisirs.

De Paris, le 11 de la lune de Maharram, 1718.