Lettres persanes/Lettre 115

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 53-55).

Lettre 115

Usbek au même.

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu’elle ne l’était autrefois, et, si tu y fais bien attention, tu verras que la grande différence vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.

Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain, les choses sont bien changées : il s’en faut de beaucoup que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l’espèce que celle de ces maîtres de l’univers.

Dans cette dernière, la polygamie était défendue et, en cela, elle avait un très grand avantage sur la religion mahométane. Le divorce y était permis ; ce qui lui en donnait un autre, non moins considérable, sur la chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permises par le saint Alcoran, et l’ordre de les satisfaire donné dans le même livre. "Voyez vos femmes, dit le Prophète, parce que vous leur êtes nécessaires comme leurs vêtements, et qu’elles vous sont nécessaires comme vos vêtements." Voilà un précepte qui rend la vie d’un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la Loi, ou seulement autant de concubines ou d’esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements ?

"Vos femmes sont vos labourages, dit encore le Prophète ; approchez-vous donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes, et vous le trouverez un jour."

Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire, et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.

La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire, avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes ; jusque dans ses productions, elle veut de la tempérance ; elle ne va jamais qu’avec règle et mesure ; si on la précipite, elle tombe bientôt dans la langueur ; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.

C’est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes plus propre à nous épuiser qu’à nous satisfaire. Il est très ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un très petit nombre d’enfants. Ces enfants mêmes sont, la plupart du temps, faibles et malsains, et se sentent de la langueur de leur père.

Ce n’est pas tout : ces femmes obligées à une continence forcée ont besoin d’avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques : la religion, la jalousie et la raison même ne permettent pas d’en laisser approcher d’autres. Ces gardiens doivent être en grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au-dedans, parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n’a pas trop d’autant d’eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d’hommes morts dès leur naissance ! Quelle dépopulation ne doit-il pas s’en suivre !

Les filles esclaves qui sont dans le sérail, pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu’elles y restent, et leurs maîtresses, une fois accoutumées à elles, ne s’en défont presque jamais.

Voilà comment un seul homme occupe à ses plaisirs tant de sujets de l’un et de l’autre sexe, les fait mourir pour l’État, et les rend inutiles à la propagation de l’espèce.

Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires du monde : c’est là que tout doit aboutir, et que les peuples, attirés de mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d’elles-mêmes, et elles seraient bientôt détruites, si les souverains n’y faisaient venir, presque à chaque siècle, des nations entières pour les repeupler. J’épuiserai ce sujet dans une autre lettre.


De Paris, le 13 de la lune de Chahban 1718.