Lettres persanes/Lettre 114

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 50-52).

LETTRE CXIV.

USBEK À RHÉDI.
À Venise.


Le monde, mon cher Rhédi, n’est point incorruptible ; les cieux mêmes ne le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de leurs changements, qui sont des effets bien naturels du mouvement universel de la matière.

La terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois des mouvements ; elle souffre au-dedans d’elle un combat perpétuel de ses principes : la mer et le continent semblent être dans une guerre éternelle ; chaque instant produit de nouvelles combinaisons.

Les hommes, dans une demeure si sujette aux changements, sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir, dont la plus petite peut les détruire, et à plus forte raison, d’augmenter ou de diminuer leur nombre.

Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières, si communes chez les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de générales, qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.

Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l’univers. Elles parlent d’une, entr’autres, qui fut si violente qu’elle brûla jusques à la racine des plantes, et se fit sentir dans tout le monde connu, jusques à l’empire du Catay : un degré de plus de corruption auroit, peut-être dans un seul jour, détruit toute la nature humaine.

Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit, dans très-peu de temps, des effets prodigieux : c’étoit fait des hommes si elle avoit continué ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la société, ils auroient péri misérablement.

Qu’auroit-ce été si le venin eût été un peu plus exalté ? Et il le seroit devenu sans doute, si l’on n’avoit été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu’on a découvert. Peut-être que cette maladie, attaquant les parties de la génération, auroit attaqué la génération même.

Mais pourquoi parler de la destruction qui auroit pu arriver au genre humain ? N’est-elle pas arrivée, en effet, et le Déluge ne le réduisit-il pas à une seule famille ?

Ceux qui connoissent la nature, et qui ont de Dieu une idée raisonnable, peuvent-ils comprendre que la matière et les choses créées n’aient que six mille ans ? que Dieu ait différé pendant toute l’éternité ses ouvrages, et n’ait usé que d’hier de sa puissance créatrice ? Seroit-ce parce qu’il ne l’auroit pas pu, ou parce qu’il ne l’auroit pas voulu ? Mais, s’il ne l’a pas pu dans un temps, il ne l’a pas pu dans l’autre. C’est donc parce qu’il ne l’a pas voulu. Mais, comme il n’y a point de succession dans Dieu, si l’on admet qu’il ait voulu quelque chose une fois, il l’a voulue toujours et dès le commencement.

Il ne faut donc pas compter les années du monde ; le nombre de grains de sable de la mer ne leur est pas plus comparable qu’un instant.

Cependant tous les historiens nous parlent d’un premier père : ils nous font voir la nature humaine naissante. N’est-il pas naturel de penser qu’Adam fut sauvé d’un malheur commun, comme Noé le fut du Déluge ; et que ces grands événements ont été fréquents sur la terre, depuis la création du monde ?

Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes : que savons-nous si la terre entière n’a pas des causes générales, lentes et imperceptibles, de lassitude ?

J’ai été bien aise de te donner ces idées générales, avant de répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des peuples arrivée depuis dix-sept à dix-huit siècles. Je te ferai voir, dans une lettre suivante, qu’indépendamment des causes physiques, il y en a de morales qui ont produit cet effet.

De Paris, le 8 de la lune de Chahban 1718.