Lettres persanes/Lettre 119

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 64-65).

Lettre 119

Usbek au même.

Nous n’avons plus rien à dire de l’Asie et de l’Europe. Passons à l’Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes, parce qu’on ne connaît pas l’intérieur.

Celles de Barbarie, où la religion mahométane est établie, ne sont plus si peuplées qu’elles étaient du temps des Romains, par les raisons que je t’ai déjà dites. Quant aux côtes de Guinée, elles doivent être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que les petits rois, ou chefs des villages, vendent leurs sujets aux princes de l’Europe pour les porter dans leurs colonies en Amérique.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que cette Amérique, qui reçoit tous les ans de nouveaux habitants, est elle-même déserte, et ne profite point des pertes continuelles de l’Afrique. Ces esclaves, qu’on transporte dans un autre climat, y périssent à milliers, et les travaux des mines, où l’on occupe sans cesse et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif-argent, dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource.

Il n’y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d’hommes pour tirer du fond de la terre l’or et l’argent : ces métaux d’eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu’on les a choisis pour en être les signes.


De Paris, le dernier de la lune de Chahban 1718.