Lettres persanes/Lettre 120

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 65-66).

Lettre 120

Usbek au même.

La fécondité d’un peuple dépend quelquefois des plus petites circonstances du monde ; de manière qu’il ne faut souvent qu’un nouveau tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus nombreux qu’il n’était.

Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé leurs pertes et leurs destructions continuelles, par cette seule espérance qu’ont parmi eux toutes les familles, d’y voir naître un roi puissant qui sera le maître de la terre.

Les anciens rois de Perse n’avaient tant de milliers de sujets qu’à cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus agréables à Dieu que les hommes pussent faire, c’était de faire un enfant, labourer un champ et planter un arbre.

Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient que d’une certaine manière de penser : car, comme les enfants regardent leurs pères comme des dieux ; qu’ils les respectent comme tels dès cette vie ; qu’ils les honorent après leur mort par des sacrifices, dans lesquels ils croient que leurs âmes, anéanties dans le Tien, reprennent une nouvelle vie : chacun est porté à augmenter une famille si soumise dans cette vie, et si nécessaire dans l’autre.

D’un autre côté, les pays des mahométans deviennent tous les jours déserts à cause d’une opinion, qui, toute sainte qu’elle est, ne laisse pas d’avoir des effets très pernicieux lorsqu’elle est enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des voyageurs qui ne doivent penser qu’à une autre patrie : les travaux utiles et durables, les soins pour assurer la fortune de nos enfants, les projets qui tendent au-delà d’une vie courte et passagère, nous paraissent quelque chose d’extravagant. Tranquilles pour le présent, sans inquiétude pour l’avenir, nous ne prenons la peine ni de réparer les édifices publics, ni de défricher les terres incultes, ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins : nous vivons dans une insensibilité générale, et nous laissons tout faire à la Providence.

C’est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l’injuste droit d’aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu’il porte l’attention d’un père sur un seul de ses enfants, et détourne ses yeux de tous les autres ; en ce qu’il l’oblige, pour rendre solide la fortune d’un seul, de s’opposer à l’établissement de plusieurs ; enfin, en ce qu’il détruit l’égalité des citoyens qui en fait toute l’opulence.


De Paris, le 4 de la lune de Rhamazan 1718.