Lettres persanes/Lettre 128

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 81-82).

Lettre 128

Rica à Ibben, à Smyrne.

Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède. Il assiégeait une place dans un royaume qu’on nomme la Norvège ; comme il visitait la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête, dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier ministre ; les états se sont assemblés, et l’ont condamné à perdre la tête.

Il était accusé d’un grand crime : c’était d’avoir calomnié la nation et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi ; forfait qui, selon moi, mérite mille morts.

Car, enfin, si c’est une mauvaise action de noircir dans l’esprit du prince le dernier de ses sujets, qu’est-ce lorsque l’on noircit la nation entière, et qu’on lui ôte la bienveillance de celui que la Providence a établi pour faire son bonheur ?

Je voudrais que les hommes parlassent aux rois comme les anges parlent à notre saint prophète.

Tu sais que, dans les banquets sacrés où le seigneur des seigneurs descend du plus sublime trône du monde pour se communiquer à ses esclaves, je me suis fait une loi sévère de captiver une langue indocile. On ne m’a jamais vu abandonner une seule parole qui pût être amère au dernier de ses sujets. Quand il m’a fallu cesser d’être sobre, je n’ai point cessé d’être honnête homme ; et, dans cette épreuve de notre fidélité, j’ai risqué ma vie, et jamais ma vertu.

Je ne sais comment il arrive qu’il n’y a presque jamais de prince si méchant que son ministre ne le soit encore davantage. S’il fait quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée ; de manière que l’ambition des princes n’est jamais si dangereuse que la bassesse d’âme de ses conseillers. Mais comprends-tu qu’un homme qui n’est que d’hier dans le ministère, qui peut-être n’y sera pas demain, puisse devenir dans un moment l’ennemi de lui-même, de sa famille, de sa patrie et du peuple qui naîtra à jamais de celui qu’il va faire opprimer ?

Un prince a des passions ; le ministre les remue. C’est de ce côté-là qu’il dirige son ministère ; il n’a point d’autre but, ni n’en veut connaître. Les courtisans le séduisent par leurs louanges, et lui le flatte plus dangereusement par ses conseils, par les desseins qu’il lui inspire, et par les maximes qu’il lui propose.


De Paris, le 25 de la lune de Saphar 1719.