Lettres persanes/Lettre 132

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 94-96).

Lettre 132

Rica à***.

Je fus, il y a cinq ou six mois, dans un café ; j’y remarquai un gentilhomme assez bien mis, qui se faisait écouter : il parlait du plaisir qu’il y avait de vivre à Paris ; il déplorait sa situation d’être obligé d’aller languir dans la province. "J’ai, dit-il, quinze mille livres de rente en fonds de terre, et je me croirais plus heureux si j’avais le quart de ce bien-là en argent et en effets portables partout. J’ai beau presser mes fermiers et les accabler de frais de justice, je ne fais que les rendre plus insolvables ; je n’ai jamais pu voir cent pistoles à la fois. Si je devais dix mille francs, on me ferait saisir toutes mes terres, et je serais à l’hôpital."

Je sortis sans avoir fait grande attention à tout ce discours ; mais, me trouvant hier dans ce quartier, j’entrai dans la même maison, et j’y vis un homme grave, d’un visage pâle et allongé, qui, au milieu de cinq ou six discoureurs, paraissait morne et pensif jusques à ce que, prenant brusquement la parole : "Oui, Messieurs, dit-il en haussant la voix, je suis ruiné ; je n’ai plus de quoi vivre ; car j’ai actuellement chez moi deux cent mille livres en billets de banque et cent mille écus d’argent. Je me trouve dans une situation affreuse : je me suis cru riche, et me voilà à l’hôpital. Au moins, si j’avais seulement une petite terre où je pusse me retirer, je serais sûr d’avoir de quoi vivre ; mais je n’ai pas grand comme ce chapeau de fonds de terre."

Je tournai par hasard la tête d’un autre côté, et je vis un autre homme qui faisait des grimaces de possédé. "A qui se fier désormais ? s’écriait-il. Il y a un traître que je croyais si fort de mes amis que je lui avais prêté mon argent ; et il me l’a rendu ! Quelle perfidie horrible ! Il a beau faire : dans mon esprit, il sera toujours déshonoré."

Tout près de là était un homme très mal vêtu, qui, élevant les yeux au ciel, disait : "Dieu bénisse les projets de nos ministres ! Puissé-je voir les actions à deux mille, et tous les laquais de Paris plus riches que leurs maîtres ! " J’eus la curiosité de demander son nom. "C’est un homme extrêmement pauvre, me dit-on ; aussi a-t-il un pauvre métier : il est généalogiste, et il espère que son art rendra si les fortunes continuent, et que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres et orner leurs carrosses. Il s’imagine qu’il va faire autant de gens de qualité qu’il voudra, et il tressaillit de joie de voir multiplier ses pratiques."

Enfin je vis entrer un vieillard pâle et sec, que je reconnus pour nouvelliste avant qu’il se fût assis. Il n’était pas du nombre de ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les revers et présagent toujours les victoires et les trophées ; c’était, au contraire, un de ces trembleurs qui n’ont que des nouvelles tristes. "Les affaires vont bien mal du côté d’Espagne, dit-il : nous n’avons point de cavalerie sur la frontière, et il est à craindre que le prince Pio, qui en a un gros corps, ne fasse contribuer tout le Languedoc." Il y avait vis-à-vis de moi un philosophe assez mal en ordre, qui prenait le nouvelliste en pitié et haussait les épaules à mesure que l’autre haussait la voix. Je m’approchai de lui, et il me dit à l’oreille : "Vous voyez que ce fat nous entretient, il y a une heure, de sa frayeur pour le Languedoc, et moi, j’aperçus hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentait, pourrait faire tomber toute la nature en engourdissement, et je n’ai pas dit un seul mot."


De Paris, le 17 de la lune de Rhamazan 1719.