Lettres persanes/Lettre 134

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 97-99).

Lettre 134

Rica au même.

Je retournai le lendemain à cette bibliothèque, où je trouvai tout un autre homme que celui que j’avais vu la première fois : son air était simple ; sa physionomie spirituelle, et son abord, très affable. Dès que je lui eus fait connaître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire, et même, en qualité d’étranger, de m’instruire. "Mon Père, lui dis-je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout ce côté de bibliothèque ? — Ce sont, me dit-il, les interprètes de l’Ecriture. — Il y en a un grand nombre ! lui repartis-je. Il faut que l’Ecriture fût bien obscure autrefois et bien claire à présent. Reste-t-il encore quelques doutes ? Peut-il y avoir des points contestés ? — S’il y en a, bon Dieu ! s’il y en a ! me répondit-il. Il y en a presque autant que de lignes. — Oui ? lui dis-je. Et qu’ont donc fait tous ces auteurs ? — Ces auteurs, me repartit-il, n’ont point cherché dans l’Ecriture ce qu’il faut croire, mais ce qu’ils croient eux-mêmes ; ils ne l’ont point regardée comme un livre où étaient contenus les dogmes qu’ils devaient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourrait donner de l’autorité à leurs propres idées. C’est pour cela qu’ils en ont corrompu tous les sens et ont donné la torture à tous les passages. C’est un pays où les hommes de toutes les sectes font des descentes et vont comme au pillage ; c’est un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des combats, où l’on s’attaque, où l’on s’escarmouche de bien des manières.

"Tout près de là, voyez les livres ascétiques ou de dévotion ; ensuite, les livres de morale, bien plus utiles ; ceux de théologie, doublement inintelligibles, et par la matière qui y est traitée, et par la manière de la traiter ; les ouvrages des mystiques, c’est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre. — Ah ! mon Père, lui dis-je, un moment. N’allez pas si vite. Parlez-moi de ces mystiques. — Monsieur, me dit-il, la dévotion échauffe un cœur disposé à la tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau, qui l’échauffent de même : d’où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la dévotion. Souvent il se perfectionne, ou plutôt dégénère en quiétisme : vous savez qu’un quiétiste n’est autre chose qu’un homme fou, dévot et libertin.

"Voyez les casuistes, qui mettent au jour les secrets de la nuit, qui forment dans leur imagination tous les monstres que le démon d’amour peut produire, les rassemblent, les comparent, et en font l’objet éternel de leurs pensées : heureux si le cœur ne se met pas de la partie et ne devient pas lui-même complice de tant d’égarements si naïvement décrits et si nûment peints !

"Vous voyez, Monsieur, que je pense librement, et que je vous dis tout ce que je pense. Je suis naturellement naïf, et plus encore avec vous qui êtes un étranger, qui voulez savoir les choses, et les savoir telles qu’elles sont. Si je voulais, je ne vous parlerais de tout ceci qu’avec admiration ; je vous dirais sans cesse : "Cela est divin, cela est respectable ; il y a du merveilleux." Et il en arriverait de deux choses l’une, ou que je vous tromperais, ou que je me déshonorerais dans votre esprit."

Nous en restâmes là ; une affaire qui survint au dervis rompit notre conversation jusques au lendemain.


De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan 1719.