Lettres persanes/Lettre 139

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 108-109).

Lettre 139

Rica au même.

Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non seulement dans une femme, mais dans une reine. La reine de Suède, voulant à toute force associer le prince son époux à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés, a envoyé aux états une déclaration par laquelle elle se désiste de la régence en cas qu’il soit élu.

Il y a soixante et quelques années qu’une autre reine, nommée Christine, abdiqua la couronne pour se donner tout entière à la philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage.

Quoique j’approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où la nature l’a mis, et que je ne puisse louer la faiblesse de ceux qui, se trouvant au-dessous de leur état, le quittent comme par une espèce de désertion, je suis cependant frappé de la grandeur d’âme de ces deux princesses, et de voir l’esprit de l’une et le cœur de l’autre supérieurs à leur fortune. Christine a songé à connaître dans le temps que les autres ne songent qu’à jouir, et l’autre ne veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son auguste époux.


De Paris, le 27 de la lune de Maharram 1720.