Lettres persanes/Lettre 142

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 120-126).

Lettre 142

Rica à Usbek, à***.

Voici une lettre que je reçus hier d’un savant ; elle te paraîtra singulière :

MONSIEUR,

Il y a six mois que j’ai recueilli la succession d’un oncle très riche, qui m’a laissé cinq ou six cent mille livres et une maison superbement meublée. Il y a plaisir d’avoir du bien, lorsqu’on en sait faire un bon usage. Je n’ai point d’ambition, ni de goût pour les plaisirs : je suis presque toujours enfermé dans un cabinet, où je mène la vie d’un savant ; c’est dans ce lieu que l’on trouve un curieux amateur de la vénérable antiquité.

Lorsque mon oncle eut fermé les yeux, j’aurais fort souhaité de le faire enterrer avec les cérémonies observées par les anciens Grecs et Romains ; mais je n’avais pour lors ni lacrymatoires, ni urnes, ni lampes antiques.

Mais, depuis, je me suis bien pourvu de ces précieuses raretés. Il y a quelques jours que je vendis ma vaisselle d’argent pour acheter une lampe de terre qui avait servi à un philosophe stoïcien. Je me suis défait de toutes les glaces dont mon oncle avait couvert presque tous les murs de ses appartements, pour avoir un petit miroir, un peu fêlé, qui fut autrefois à l’usage de Virgile : je suis charmé d’y voir ma figure représentée au lieu de celle du Cygne de Mantoue. Ce n’est pas tout : j’ai acheté cent louis d’or cinq ou six pièces d’une monnaie de cuivre qui avait cours il y a deux mille ans. Je ne sache pas avoir à présent dans ma maison un seul meuble qui n’ait été fait avant la décadence de l’empire. J’ai un petit cabinet de manuscrits fort précieux et fort chers. Quoique je me tue la vue à les lire, j’aime beaucoup mieux m’en servir que des exemplaires imprimés, qui ne sont pas si corrects, et que tout le monde a entre les mains. Quoique je ne sorte presque jamais, je ne laisse pas d’avoir une passion démesurée de connaître tous les anciens chemins qui étaient du temps des Romains. Il y en a un qui est près de chez moi, qu’un proconsul des Gaules fit faire, il y a environ douze cents ans ; lorsque je vais à ma maison de campagne, je ne manque jamais d’y passer, quoiqu’il soit très incommode, et qu’il m’allonge de plus d’une lieue. Mais ce qui me fait enrager, c’est qu’on y a mis des poteaux de bois de distance en distance pour marquer l’éloignement des villes voisines : je suis désespéré de voir ces misérables indices, au lieu des colonnes milliaires qui y étaient autrefois ; je ne doute pas que je ne les fasse rétablir par mes héritiers, et que je ne les engage à cette dépense par mon testament. Si vous avez, Monsieur, quelque manuscrit persan, vous me ferez plaisir de m’en accommoder ; je vous le paierai tout ce que vous voudrez, et je vous donnerai par-dessus le marché quelques ouvrages de ma façon, par lesquels vous verrez que je ne suis point un membre inutile de la république des lettres. Vous y remarquerez entre autres une dissertation où je fais voir que la couronne dont on se servait autrefois dans les triomphes était de chêne, et non pas de laurier. Vous en admirerez une autre où je prouve, par de doctes conjectures tirées des plus graves auteurs grecs, que Cambyse fut blessé à la jambe gauche, et non pas à la droite ; une autre où je démontre qu’un petit front était une beauté très recherchée par les Romains. Je vous enverrai encore un volume in-quarto, en forme d’explication d’un vers du sixième livre de l’Enéide de Virgile. Vous ne recevrez tout ceci que dans quelques jours, et, quant à présent, je me contente de vous envoyer ce fragment d’un ancien mythologiste grec qui n’avait point paru jusques ici, et que j’ai découvert dans la poussière d’une bibliothèque.

Je vous quitte pour une affaire importante que j’ai sur les bras : il s’agit de restituer un beau passage de Pline le naturaliste, que les copistes du cinquième siècle ont étrangement défiguré.

Je suis, etc. FRAGMENT D’UN ANCIEN MYTHOLOGISTE

Dans une île près des Orcades, il naquit un enfant qui avait pour père Eole, dieu des vents, et pour mère une nymphe de Calédonie. On dit de lui qu’il apprit tout seul à compter avec ses doigts, et que, dès l’âge de quatre ans, il distinguait si parfaitement les métaux que, sa mère ayant voulu lui donner une bague de laiton au lieu d’une d’or, il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.

Dès qu’il fut grand, son père lui apprit le secret d’enfermer les vents dans des outres, qu’il vendait ensuite à tous les voyageurs. Mais, comme la marchandise n’était pas fort prisée dans son pays, il le quitta et se mit à courir le monde en compagnie de l’aveugle dieu du hasard.

Il apprit dans ses voyages que, dans la Bétique, l’or reluisait de toutes parts ; cela fit qu’il y précipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne, qui régnait pour lors. Mais ce dieu ayant quitté la terre, il s’avisa d’aller dans tous les carrefours, où il criait sans cesse d’une voix rauque : "Peuples de Bétique, vous croyez être riches parce que vous avez de l’or et de l’argent. Votre erreur me fait pitié. Croyez-moi, quittez le pays des vils métaux ; venez dans l’empire de l’imagination, et je vous promets des richesses qui vous étonneront vous-mêmes." Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres qu’il avait apportées, et il distribua de sa marchandise à qui en voulut.

Le lendemain, il revint dans les mêmes carrefours, et il s’écria : "Peuples de Bétique, voulez-vous être riches ? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous l’êtes beaucoup aussi ; mettez-vous tous les matins dans l’esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous ensuite ; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé, et dites-leur d’imaginer à leur tour."

Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi : "Peuples de Bétique, je vois bien que votre imagination n’est pas si vive que les premiers jours. Laissez-vous conduire à la mienne. Je mettrai tous les matins devant vos yeux un écriteau qui sera pour vous la source des richesses ; vous n’y verrez que quatre paroles, mais elles seront bien significatives : car elles régleront la dot de vos femmes, la légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. Et quant à vous, dit-il à ceux de la troupe qui étaient le plus près de lui, quant à vous, mes chers enfants (Je puis vous appeler de ce nom : car vous avez reçu de moi une seconde naissance), mon écriteau décidera de la magnificence de vos équipages, de la somptuosité de vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses."

A quelques jours de là, il arriva dans le carrefour tout essoufflé, et, transporté de colère, il s’écria : "Peuples de Bétique, je vous avais conseillé d’imaginer, et je vois que vous ne le faites pas. Eh bien ! à présent, je vous l’ordonne." Là-dessus il les quitta brusquement ; mais la réflexion le rappela sur ses pas. "J’apprends que quelques-uns de vous sont assez détestables pour conserver leur or et leur argent. Encore passe pour l’argent ; mais pour de l’or… pour de l’or… Ah ! cela me met dans une indignation… Je jure, par mes outres sacrées, que, s’ils ne viennent pas me l’apporter, je les punirai sévèrement." Puis il ajouta d’un air tout à fait persuasif : "Croyez-vous que ce soit pour garder ces misérables métaux que je vous les demande ? Une marque de ma candeur, c’est que, lorsque vous me les apportâtes, il y a quelques jours, je vous en rendis sur-le-champ la moitié."

Le lendemain, on l’aperçut de loin, et on le vit s’insinuer avec une voix douce et flatteuse : "Peuples de Bétique, j’apprends que vous avez une partie de vos trésors dans les pays étrangers. Je vous prie, faites-les-moi venir : vous me ferez plaisir, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle."

Le fils d’Eole parlait à des gens qui n’avaient pas grande envie de rire ; ils ne purent pourtant s’en empêcher : ce qui fit qu’il s’en retourna bien confus. Mais, reprenant courage, il hasarda encore une petite prière : "Je sais que vous avez des pierres précieuses. Au nom de Jupiter, défaites-vous-en : rien ne vous appauvrit comme ces sortes de choses. Défaites-vous-en, vous dis-je. Si vous ne le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donnerai des hommes d’affaires excellents. Que de richesses vont couler chez vous, si vous faites ce que je vous conseille ! Oui, je vous promets tout ce qu’il y a de plus pur dans mes outres."

Enfin, il monta sur un tréteau, et, prenant une voix assurée, il dit : "Peuples de Bétique, j’ai comparé l’heureux état dans lequel vous êtes, avec celui où je vous trouvai lorsque j’arrivai ici : je vous vois le plus riche peuple de la terre ; mais, pour achever votre fortune, souffrez que je vous ôte la moitié de vos biens." A ces mots, d’une aile légère, le fils d’Eole disparut, et laissa ses auditeurs dans une consternation inexprimable ; ce qui fit qu’il revint le lendemain, et parla ainsi : "Je m’aperçus hier que mon discours vous déplut extrêmement. Eh bien ! prenez que je ne vous aie rien dit. Il est vrai, la moitié, c’est trop : il n’y a qu’à prendre d’autres expédients pour arriver au but que je me suis proposé : assemblons nos richesses dans un même endroit ; nous le pouvons facilement : car elles ne tiennent pas un gros volume." Aussitôt il en disparut les trois quarts.


De Paris, le 9 de la lune de Chahban 1720.