Lettres persanes/Lettre 30

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 67-68).

LETTRE xxx.

Rica au même.
À Smyrne.


Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avois été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient me voir. Si je sortois, tout le monde se mettoit aux fenêtres ; si j’étois aux Tuileries, je voyois aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entouroit ; si j’étois aux spectacles, je trouvois d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriois quelquefois d’entendre des gens qui n’étoient presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre eux : Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. Chose admirable ! Je trouvois de mes portraits partout ; je me voyois multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyois pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très-bonne opinion de moi, je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étois point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connoître ce que je valois réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avoit fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenoit à la compagnie que j’étois Persan, j’entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?

À Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.