Lettres persanes/Lettre 48

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 96-103).

Lettre 48

Usbek à Rhédi, à Venise.

Ceux qui aiment à s’instruire ne sont jamais oisifs quoique je ne sois chargé d’aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner, j’écris le soir ce que j’ai remarqué, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu dans la journée. Tout m’intéresse, tout m’étonne : je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets.

Tu ne le croirais pas peut-être, nous sommes reçus agréablement dans toutes les compagnies et dans toutes les sociétés ; je crois devoir beaucoup à l’esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait qu’il recherche tout le monde, et qu’il en est également recherché. Notre air étranger n’offense plus personne ; nous jouissons même de la surprise où l’on est de nous trouver quelque politesse : car les Français n’imaginent pas que notre climat produise des hommes. Cependant, il faut l’avouer, ils valent la peine qu’on les détrompe.

J’ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris, chez un homme de considération, qui est ravi d’avoir de la compagnie chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.

Etranger que j’étais, je n’avais rien de mieux à faire que d’étudier cette foule de gens qui y abordait sans cesse, et qui me présentait toujours quelque chose de nouveau. Je remarquai d’abord un homme dont la simplicité me plut ; je m’attachai à lui, il s’attacha à moi ; de sorte que nous nous trouvions toujours l’un auprès de l’autre.

Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes : "Vous trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de politesse ; mais je vous supplie d’agréer que je vous fasse quelques questions : car je m’ennuie de n’être au fait de rien et de vivre avec des gens que je ne saurais démêler. Mon esprit travaille depuis deux jours : il n’y a pas un seul de ces hommes qui ne m’ait donné deux cents fois la torture, et je ne les devinerais de mille ans : ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque. — Vous n’avez qu’à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez ; d’autant mieux que je vous crois homme discret, et que vous n’abuserez pas de ma confiance.

"- Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu’il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, qu’on me dit d’être d’un accès si difficile ? Il faut bien que ce soit un homme de qualité ; mais il a la physionomie si basse qu’il ne fait guère honneur aux gens de qualité ; et, d’ailleurs, je ne lui trouve point d’éducation. Je suis étranger ; mais il me semble qu’il y a en général une certaine politesse commune à toutes les nations ; je ne lui trouve point de celle-là. Est-ce que vos gens de qualité sont plus mal élevés que les autres ? — Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier. Il est autant au-dessus des autres par ses richesses, qu’il est au-dessous de tout le monde par sa naissance. Il aurait la meilleure table de Paris, s’il pouvait se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme vous le voyez ; mais il excelle par son cuisinier. Aussi n’en est-il pas ingrat : car vous avez entendu qu’il l’a loué tout aujourd’hui.

"- Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait placer auprès d’elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air si gai et un teint si fleuri ? Il sourit gracieusement dès qu’on lui parle ; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos femmes. — C’est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris. Il connaît le faible des femmes ; elles savent aussi qu’il a le sien. — Comment ? dis-je. Il parle toujours de quelque chose qu’il appelle la grâce. — Non pas toujours, me répondit-il. A l’oreille d’une jolie femme, il parle encore plus volontiers de sa chute. Il foudroie en public ; mais il est doux comme un agneau en particulier. — Il me semble, dis-je, qu’on le distingue beaucoup, et qu’on a de grands égards pour lui. — Comment ! si on le distingue ? C’est un homme nécessaire, il fait la douceur de la vie retirée : petits conseils, soins officieux, visites marquées ; il dissipe un mal de tête mieux qu’homme du monde ; il est excellent.

"- Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé ; qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des autres ; qui n’a pas d’esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de l’esprit ? — C’est, me répondit-il, un poète, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là disent qu’ils sont nés ce qu’ils sont. Cela est vrai, et aussi ce qu’ils seront toute leur vie, c’est-à-dire presque toujours les plus ridicules de tous les hommes. Aussi ne les épargne-t-on point : on verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer celui-ci dans cette maison, et il y est bien reçu du maître et de la maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l’égard de personne. Il fit leur épithalame, lorsqu’ils se marièrent. C’est ce qu’il a fait de mieux en sa vie ; car il s’est trouvé que le mariage a été aussi heureux qu’il l’a prédit.

"Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous l’êtes des préjugés de l’Orient : il y a parmi nous des mariages heureux, et des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée ; ils sont aimés et estimés de tout le monde. Il n’y a qu’une chose : c’est que leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde ; ce qui fait qu’ils ont quelquefois mauvaise compagnie. Ce n’est pas que je les désapprouve : il faut vivre avec les hommes tels qu’ils sont ; les gens qu’on dit être de si bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont les vices sont plus raffinés ; et peut-être en est-il comme des poisons, dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.

"- Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l’air si chagrin ? je l’ai pris d’abord pour un étranger car, outre qu’il est habillé autrement que les autres, censure tout ce qui se fait en France, et n’approuve pas votre gouvernement. — C’est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé, ou qu’on vante un siège où il n’ait pas monté à la tranchée. Il se croit si nécessaire à notre histoire, qu’il s’imagine qu’elle finit où il a fini : il regarde quelques blessures qu’il a reçues, comme la dissolution de la monarchie, et, à la différence de ces philosophes qui disent qu’on ne jouit que du présent, et que le passé n’est rien, il ne jouit, au contraire, que du passé, et n’existe que dans les campagnes qu’il a faites : il respire dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans ceux qui passeront après eux. — Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service ? — Il ne l’a point quitté, me répondit-il ; mais le service l’a quitté : on l’a employé dans une petite place, où il racontera ses aventures le reste de ses jours ; mais il n’ira jamais plus loin : le chemin des honneurs lui est fermé. — Et pourquoi ? lui dis-je. — Nous avons une maxime en France, me répondit-il : c’est de n’élever jamais les officiers dont la patience a langui dans des emplois subalternes. Nous les regardons comme des gens dont l’esprit s’est rétréci dans les détails, et qui, par l’habitude des petites choses, sont devenus incapables des plus grandes. Nous croyons qu’un homme qui n’a pas les qualités d’un général à trente ans, ne les aura jamais ; que celui qui n’a pas ce coup d’œil qui montre tout d’un coup un terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations différentes, cette présence d’esprit qui fait que, dans une victoire, on se sert de tous ses avantages, et, dans un échec, de toutes ses ressources, n’acquerra jamais ces talents. C’est pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands et sublimes que le ciel a partagés non seulement d’un cœur, mais aussi d’un génie héroïque, et des emplois subalternes pour ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure : ils ne réussissent tout au plus qu’à faire ce qu’ils ont fait toute leur vie, et il ne faut point commencer à les charger dans le temps qu’ils s’affaiblissent."

Un moment après, la curiosité me reprit, et je lui dis : "Je m’engage à ne vous plus faire de questions, si vous voulez encore souffrir celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d’esprit et tant d’impertinence ? D’où vient qu’il parle plus haut que les autres et se sait si bon gré d’être au monde ? — C’est un homme à bonnes fortunes", me répondit-il. A ces mots, des gens entrèrent, d’autres sortirent, on se leva ; quelqu’un vint parler à mon gentilhomme, et je restai aussi peu instruit qu’auparavant. Mais, un moment après, je ne sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi, et, m’adressant la parole : "Il fait beau. Voudriez-vous, Monsieur, faire un tour dans le parterre ? " Je lui répondis le plus civilement qu’il me fut possible, et nous sortîmes ensemble. "Je suis venu à la campagne, me dit-il, pour faire plaisir à la maîtresse de maison, avec laquelle je ne suis pas mal. Il y a bien certaine femme dans le monde qui ne sera pas de bonne humeur. Mais qu’y faire ? Je vois les plus jolies femmes de Paris ; mais je ne me fixe pas à une, et je leur en donne bien à garder : car entre vous et moi, je ne vaux pas grand-chose. — Apparemment, Monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou quelque emploi qui vous empêche d’être plus assidu auprès d’elles. — Non, Monsieur, je n’ai d’autre emploi que de faire enrager un mari ou désespérer un père ; j’aime à alarmer une femme qui croit me tenir, et la mettre à deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens qui partageons ainsi tout Paris, et l’intéressons à nos moindres démarches. — A ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus considéré qu’un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de tous ces avantages : vous deviendriez plus propre à garder nos dames qu’à leur plaire." Le feu me monta au visage, et je crois que pour peu que j’eusse parlé, je n’aurais pu m’empêcher de le brusquer.

Que dis-tu d’un pays où l’on tolère de pareilles gens, et où l’on laisse vivre un homme qui fait un tel métier ? où l’infidélité, la trahison, le rapt, la perfidie et l’injustice conduisent à la considération ? où l’on estime un homme parce qu’il ôte une fille à son père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et les plus saintes ? Heureux les enfants d’Hali, qui défendent leurs familles de l’opprobre et de la séduction ! La lumière du jour n’est pas plus pure que le feu qui brûle dans le cœur de nos femmes ; nos filles ne pensent qu’en tremblant au jour qui doit les priver de cette vertu qui les rend semblables aux anges et aux puissances incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette ses premiers regards, tu n’es point souillée par les crimes horribles qui obligent cet astre à se cacher dès qu’il paraît dans le noir Occident !


De Paris, le 5 de la lune de Rhamazan 1713.