Lettres persanes/Lettre 71

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 160-161).

Lettre 71

Usbek à Zélis.


Je plains Soliman, d’autant plus que le mal est sans remède, et que son gendre n’a fait que se servir de la liberté de la loi. Je trouve cette loi bien dure d’exposer ainsi l’honneur d’une famille aux caprices d’un fou.

On a beau dire que l’on a des indices certains pour connaître la vérité, c’est une vieille erreur dont on est aujourd’hui revenu parmi nous ; et nos médecins donnent des raisons invincibles de l’incertitude de ces preuves. Il n’y a pas jusqu’aux chrétiens qui ne les regardent comme chimériques, quoiqu’elles soient clairement établies par leurs livres sacrés et que leur ancien législateur en ait fait dépendre l’innocence ou la condamnation de toutes les filles.

J’apprends avec plaisir le soin que tu te donnes de l’éducation de la tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure que Fatima. Qu’elle ait dix eunuques pour la garder ; qu’elle soit l’honneur et l’ornement du sérail où elle est destinée ; qu’elle n’ait sur sa tête que des lambris dorés et ne marche que sur des tapis superbes ; et, pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans toute sa gloire !


De Paris, le 5 de la lune de Chalval 1714.