Lettres persanes/Lettre 73

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 162-163).

Lettre 73

Rica à***.

J’ai ouï parler d’une espèce de tribunal qu’on appelle l’académie française. Il n’y en a point de moins respecté dans le monde : car on dit qu’aussitôt qu’il a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu’il est obligé de suivre.

Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, il donna un code de ses jugements. Cet enfant de tant de pères était presque vieux quand il naquit, et, quoiqu’il fût légitime, un bâtard, qui avait déjà paru, l’avait presque étouffé dans sa naissance.

Ceux qui le composent n’ont d’autres fonctions que de jaser sans cesse ; l’éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel, et, sitôt qu’ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique vient les saisir et ne les quitte plus.

Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures, de métaphores et d’antithèses ; tant de bouches ne parlent que par exclamation ; ses oreilles veulent toujours être frappées par la cadence et l’harmonie. Pour les yeux, il n’en est pas question : il semble qu’il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n’est point ferme sur ses pieds : car le temps, qui est son fléau, l’ébranle à tous les instants et détruit tout ce qu’il a fait. On a dit autrefois que ses mains étaient avides. Je ne t’en dirai rien, et je laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.

Voilà des bizarreries, que l’on ne voit point dans notre Perse. Nous n’avons point l’esprit porté à ces établissements singuliers et bizarres ; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples et nos manières naïves.


De Paris, le 27 de la lune de Zilhagé 1715.