Lettres persanes/Lettre 83

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 181-182).

Lettre 83

Rica à Ibben, à Smyrne.

Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu’on appelle chartreux. On dit qu’ils se coupent la langue en entrant dans le couvent, et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire. Ce sont ceux qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation, pendant deux heures de temps, sans qu’il soit possible de les déceler, d’être leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu’ils ont dit.

Ces sortes de gens sont adorés des femmes ; mais ils ne le sont pas tant que d’autres, qui ont reçu de la nature l’aimable talent de sourire à propos, c’est-à-dire à chaque instant, et qui portent la grâce d’une joyeuse approbation sur tout ce qu’elles disent.

Mais ils sont au comble de l’esprit lorsqu’ils savent entendre finesse à tout et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les plus communes.

J’en connais d’autres, qui se sont bien trouvés d’introduire dans les conversations des choses inanimées et d’y faire parler leur habit brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire écouter par le bruit du carrosse et du marteau, qui frappe rudement la porte : cet avant-propos prévient pour le reste du discours, et, quand l’exorde est beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui, par bonheur, arrivent trop tard.

Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et qu’un homme de bon sens ne brille guère devant eux.


De Paris, le 6 de la lune de Rébiab 2, 1715.