Libre comme Liberté/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction en cours

Cette page est consacrée à la traduction en français de en:Free as in Freedom. Si vous souhaitez participer à la traduction, il vous suffit d’éditer cette page. Merci de corriger les erreurs que vous pourrez y trouver.

Chapitre V — Une flaque de liberté
◄  Chapitre 4 Chapitre 6  ►

Demandez à quelqu'un qui a passé plus d'une minute en présence de Richard Stallman et vous aurez la même impression : oubliez les cheveux longs. Oubliez l'attitude excentrique. La première chose que vous noterez est le regard. Un coup d'œil dans les yeux verts de Stallman et vous saurez que vous êtes en présence d'un vrai croyant.

Qualifier d'intense le regard de Stallman est un euphémisme. Les yeux de Stallman ne font pas que vous voir, ils regardent à travers vous. Même quand, momentanément, vos yeux s'égarent ailleurs par simple politesse, les yeux de Stallman restent fixés, comme deux faisceaux de photons crépitant sur votre visage.

C'est sans doute pour cela que l'on a souvent décrit Stallman en employant des qualificatifs à connotation religieuse. En 1998, dans un article de Salon.com intitulé Le saint du logiciel libre, Andrew Leonard décrit les yeux verts de Stallman comme « rayonnants du pouvoir d'un prophète de l'Ancien Testament [1] ». En 1999, un article du magazine Wired écrit que Stallman et sa barbe faisaient penser à Raspoutine [2] », tandis que le journal londonien The Guardian décrit son sourire comme celui « d'un disciple voyant Jésus [3] ».

De telles analogies faisaient mouche, mais rataient finalement la cible car elles ne parvenaient pas à rendre compte de la part vulnérable du personnage 'Stallman'. Observez le regard fixe de Stallman pendant un bon moment, et vous commencerez à noter des changements subtils. Ce qui semble au début une tentative d'intimider ou d'hypnotiser se révèle être, après le deuxième ou le troisième échange de regards, une tentative frustrée d'établir et maintenir le contact. Si, comme Stallman l'a supposé lui-même de temps en temps, sa personnalité est le produit de l'autisme ou du syndrome d'Asperger, ses yeux confirment certainement le diagnostic. Même à leur plus forte intensité, ils ont tendance à devenir nuageux et distants, comme les yeux d'un animal blessé se préparant à rendre l'âme.

Ma première rencontre personnelle avec le légendaire regard de Stallman remonte à mars 1999, au salon LinuxWorld de San Jose, en Californie. Étiquetée comme une « révélation » de la communauté Linux, cette convention était aussi reconnue comme l'événement ayant réintroduit Stallman dans la presse spécialisée. Déterminé à faire valoir sa véritable part de mérite, Stallman avait utilisé la convention pour enseigner aux spectateurs et journalistes rassemblés, l'histoire du Projet GNU et de ses objectifs ouvertement politiques.

En tant que journaliste envoyé pour couvrir l'évènement, je reçus ma propre documentation sur Stallman lors d'une conférence de presse annonçant la sortie de GNOME 1.0, une interface utilisateur graphique libre. Involontairement, j'appuyai sur toute une série de boutons d'alarme en lançant ma toute première question à Stallman lui-même : « Pensez-vous que la maturité de GNOME aura des conséquences sur la popularité commerciale du système d'exploitation Linux ? »

« Je vous demande s'il vous plaît d'arrêter d'appeler ce système d'exploitation 'Linux'», répondit Stallman, ses yeux zoomant immédiatement sur les miens. Le noyau Linux n'est qu'une petite partie du système d'exploitation. De nombreux programmes qui font partie du système d'exploitation que vous appelez Linux n'ont pas du tout été développés par Linus Torvalds. Ils ont été créés par les bénévoles du Projet GNU, contribuant au développement de ces programmes sur leur temps libre afin que les utilisateurs puissent avoir un système d'exploitation libre comme celui que nous avons aujourd'hui. Ne pas reconnaître les contributions de ces développeurs est, d'une part, impoli, et d'autre part, une mauvaise représentation de l'histoire. C'est pourquoi je vous demande, lorsque vous faites référence à ce système d'exploitation, de bien vouloir lui donner son véritable nom : GNU/Linux. »

Notant ces mots sur mon calepin, je remarquai un silence surnaturel dans la pièce où nous étions entassés. Quand je finis par lever les yeux, je trouvai ceux de Stallman qui m'attendaient, impassibles. Timidement, un second journaliste posa une question, en s'assurant d'utiliser le terme « GNU/Linux » au lieu de Linux. Miguel de Icaza, le leader du projet GNOME, répondit. Ce ne fut qu'à la moitié de la réponse d'Icaza que les yeux de Stallman se détachèrent des miens. A cette seconde, je sentis un léger frisson parcourir mon dos. Lorsque Stallman commença à faire la leçon à un autre journaliste sur une erreur de diction, je sentis une pointe de soulagement culpabilisante. Au moins, il n'était pas en train de me regarder, m'étais-je dit.

Pour Stallman, ce genre de face-à-face servait à quelque chose. Vers la fin de la première convention LinuxWorld, la plupart des journalistes savaient qu'il ne fallait pas utiliser le terme « Linux » devant lui, et wired.com était prêt à publier une histoire comparant Stallman à un révolutionnaire pré-stalinien effacé des livres d'histoire par les hackers et les entrepreneurs qui désiraient minimiser l'importance des objectifs trop politisés du Projet GNU [4]. D'autres articles suivirent, et bien que peu de journalistes utilisaient l'appellation GNU/Linux dans leurs écrits, la plupart étaient prompts à reconnaître Stallman comme l'instigateur du mouvement pour créer un système d'exploitation libre, 15 ans plus tôt.

Je ne rencontrai Stallman que dix-sept mois plus tard. Pendant ce temps, Stallman visiterait la Silicon Valley une fois de plus en août pour la convention 1999 LinuxWorld Show. Bien qu'il ne fût pas invité à donner un discours, Stallman réussit tout de même à laisser la plus belle phrase de l'événement. Alors qu'il acceptait, au nom de la Free Software Foundation (Fondation pour le logiciel Libre ― FSF), le prix Linus Torvalds pour services rendus à la communauté ― un prix qui empruntait son nom à celui du créateur de Linux ―, Stallman ironisa : « Donner le prix 'Linus Torvalds' à la FSF est comme donner le prix 'Han Solo' à la Rébellion. »

Cette fois par contre, le commentaire ne trouva pas grand écho dans les médias. Au milieu de la semaine suivante, Red Hat inc., un acteur proéminent de GNU/Linux, entra à la bourse. La nouvelle confirma ce que plusieurs journalistes tels que moi soupçonnaient déjà : « Linux » était sur toutes les lèvres de Wall Street, tout comme « commerce électronique » [e-commerce] et « point-com » l'étaient auparavant. Alors que le marché boursier abordait le passage à l'an 2000 comme une hyperbole approche son asymptote verticale, toute discussion considérant la question des logiciels libres ou de l' open source sous son aspect politique tomba dans l'oubli.

Peut-être est-ce pour cela que lorsque le LinuxWorld enchaîna ses deux premières conventions par une troisième en août 2000, Stallman y était manifestement absent.

Ma deuxième rencontre avec Stallman et son regard légendaire eut lieu peu après ce troisième LinuxWorld. Apprenant que Stallman allait être dans la Silicon Valley, j'organisai une entrevue au déjeuner à Palo Alto en Californie. L'endroit de la rencontre semblait ironique, non seulement à cause de son absence à la convention, mais aussi à cause de la localité. Non loin de Redmond, dans l'état de Washington, peu de villes offrent un tel témoignage à la valeur économique du logiciel propriétaire. Je m'y rendis en voiture depuis Oakland, curieux de savoir comment, ayant passé le plus clair de sa vie à combattre une culture possédant une prédilection pour l'avarice et l'égoïsme, Stallman se débrouillait dans une ville où même les petites maisonnettes valent autour d'un demi-million de dollars.

Je suivis les indications que Stallman m'avait fournies jusqu'à ce que j'arrive au bureau directeur de Art.net, une « association d'artistes virtuels » à but non lucratif. Située dans une maison bordée de haies dans un coin du nord de la ville, les installations de Art.net étaient agréablement vétustes. Tout à coup, l'idée de voir Stallman tapi au cœur de Silicon Valley ne sembla plus si étrange.

Je retrouvai Stallman assis dans une pièce sombre en train de taper sur son ordinateur portable gris. Il me fixa aussitôt que j'entrai dans la pièce, me donnant ainsi le plein feu de son regard de 200 watts. Alors qu'il m'offrit un réconfortant « bonjour » je lui retournai la pareille. Avant même que ne sortent les mots cependant, ses yeux avaient déjà retrouvé l'écran du portable.

« Je termine un article sur l'esprit du 'hacking' », dit Stallman, ses doigts toujours au travail. « Regardez ».

Je jetai un coup d'œil. La pièce était faiblement éclairée, et le texte d'un blanc vert sur fond noir, l'inverse du jeu de couleurs que la plupart des logiciels de traitement de texte utilisent ; il fallut donc un moment pour que mes yeux s'y ajustent. Avant qu'ils ne le soient, j'étais en train de lire le compte rendu d'un récent dîner à un restaurant coréen. Avant le repas, Stallman fit une découverte intéressante : la personne responsable de mettre la table laissa six baguettes au lieu des deux habituelles devant la place de Stallman. Alors que la plupart auraient ignoré les paires supplémentaires, Stallman y releva un défi : trouver une façon d'utiliser les six baguettes à la fois. Comme beaucoup de logiciels bricolés par des hackers, la solution était tout aussi brillante que ridicule à la fois. C'est ainsi qu'il décida d'utiliser cet exemple pour bien l'illustrer.

Alors que je lisais l'extrait, je sentis que Stallman me regardait, absorbé. Je levai la tête pour lire un demi sourire fier et enfantin sur son visage. Alors que je le complimentais pour son texte, mon commentaire suscita à peine mieux que la levée d'un sourcil.

« Je serai prêt à partir dans un instant », dit-il.

Stallman reprit le clavier de son portable. Sa machine était un bloc gris, tout le contraire des modèles élancés des portables récents qui semblaient être les préférés des programmeurs à la récente convention LinuxWorld. Au-dessus du clavier s'en trouvait un plus léger et plus petit, témoin des mains vieillissantes de Stallman. À la fin des années 80, lorsque Stallman mettait de 70 à 80 heures de travail par semaine pour écrire les premiers outils et logiciels libres pour le Projet GNU, la douleur aux mains devenait si insoutenable qu'il lui fallut engager un dactylographe. Depuis ce moment-là, Stallman s'en remettait à un clavier qui nécessite moins de pression qu'un clavier d'ordinateur typique.

Stallman tend à ignorer tout stimuli extérieur lorsqu'il travaille. À observer ses yeux rivés à l'écran alors que dansent ses doigts, on en venait rapidement à penser à deux amis de vieille date pris dans une conversation intense.

La séance se termina avec quelques grands coups sur le clavier et le lent démontage du portable.

« Prêt pour le dîner ? », demanda Stallman.

Nous marchâmes jusqu'à ma voiture. Se plaignant d'une entorse, Stallman suivit lentement en boitant. Il blâma la blessure d'un tendon de son pied gauche. La blessure avait trois ans et avait empiré à un point tel que Stallman, grand amateur de danse folklorique, avait été obligé d'abandonner toute activité de danse. « J'aime intrinsèquement la danse folklorique », se lamenta-t-il. « Ne plus pouvoir danser est une vraie tragédie pour moi. »

Le corps de Stallman témoignait de cette tragédie. Le manque d'exercice le laissait joufflu et ventru, un ventre qui se voyait moins l'année précédente. On pouvait voir que le gain de poids était dramatique car lorsque Stallman marchait, il courbait son dos tel une femme enceinte qui essaie de s'accommoder du poids supplémentaire.

La marche fut davantage retardée lorsque Stallman s'arrêta pour sentir le parfum des roses. Visant une floraison particulièrement belle, il chatouilla les pétales centrales de son prodigieux nez, inspira profondément et recula avec un soupir de satisfaction.

« Hum, rhinophytophilia [5] », dit-il en se frottant le dos.

Le trajet jusqu'au restaurant dura moins de trois minutes. À la recommandation de Tim Ney, ancien directeur exécutif de la FSF, je laissais à Stallman le choix du restaurant. Alors que certains journalistes étaient prompts à viser le style de vie monacal de Stallman, à la vérité, il était un véritable épicurien lorsqu'il s'agissait de nourriture. L'un des avantages d'être un missionnaire voyageant pour la cause du logiciel libre est d'avoir droit aux différents mets délicieux de partout à travers le monde. « Visitez pratiquement n'importe quelle ville d'importance au monde, et il est fort probable que Richard connaisse le meilleur restaurant en ville », raconta Ney. « Richard est très fier de reconnaître ce qu'il y a sur le menu et ainsi commander pour tous. »

Pour le repas de ce jour, Stallman avait choisi un restaurant cantonnais dimsum à deux coins de University Avenue, la principale artère de Palo Alto. Le choix était influencé en grande partie par le voyage récent en Chine de Stallman qui incluait une conférence dans la province de Guangdong, et par son aversion pour la cuisine hunanaise et sichuanaise, plus épicées. « Je ne suis pas un grand amateur de cuisine épicée », admit Stallman.

Nous arrivâmes quelques minutes après 11h00 et nous fûmes déjà sujets à une attente de vingt minutes. Connaissant l'aversion des hackers pour le temps perdu, je retins mon souffle un moment, craignant un éclat d'émotions. Contre toute attente, Stallman prit la nouvelle avec complaisance.

« C'est dommage que nous n'ayons pu trouver quelqu'un pour se joindre à nous », me dit-il. « C'est toujours plus agréable de manger avec un groupe de personnes. »

Pendant cette attente, Stallman s'exerça à quelques pas de danse. Ses gestes étaient habiles. Nous discutâmes de l'actualité. La seule chose que regretta Stallman, en ayant raté la conférence LinuxWorld, était d'avoir manqué le lancement de la GNOME Foundation. Soutenue par Sun Microsystems et IBM, cette fondation était pour Stallman une bonne illustration du fait que l'économie du logiciel libre et l'économie libérale de marché n'ont pas besoin d'être mutuellement exclusives. Néanmoins, Stallman demeure insatisfait du message qui en était ressorti.

« De la manière dont ce fut présenté, les compagnies parlaient de Linux sans jamais mentionner le Projet GNU. », dit-il.

Ce genre de déception ne faisait que contraster avec l'accueil chaleureux rencontré outremer, surtout en Asie, nota Stallman. Un survol rapide des voyages de Stallman en l'an 2000 relatait bien la popularité grandissante du message porté par le mouvement du logiciel libre. Entre ses visites en Inde, en Chine et au Brésil, Stallman avait passé seulement 12 des 115 jours de ce périple sur le sol américain. Ses voyages lui donnèrent l'opportunité de voir comment le concept du logiciel libre se traduisait dans différentes langues et dans d'autres cultures.

« En Inde, beaucoup sont intéressés par les logiciels libres parce qu'ils y voient un moyen de construire une infrastructure informatique sans dépenser beaucoup », rapporta Stallman. « En Chine, le concept met du temps à s'enraciner. Comparer le logiciel libre à la liberté de parole est plus compliqué lorsqu'il n'y a justement pas de liberté de parole. Tout de même, le niveau d'intérêt porté au logiciel libre était profond lors de ma dernière visite. »

La conversation se tourna vers Napster, la compagnie de logiciels de San Mateo en Californie devenue une célébrité dans les médias ces derniers mois. La compagnie avait mis sur le marché un outil informatique controversé qui laissait les mordus de musique échantillonner et télécharger la musique d'autres mordus de musique. Grâce au pouvoir attractif de l'Internet, ce soi-disant logiciel pair-à-pair (peer-to-peer ou P2P) était devenu de facto un véritable juke-box en ligne, donnant le moyen à tout amateur de musique d'écouter de la musique en format MP3 sur son ordinateur sans payer de droits, au grand dam des compagnies de disques.

Bien que basé sur la plate-forme d'un logiciel propriétaire, le système Napster attestait un argument longtemps soutenu par Stallman, à savoir qu'une fois qu'une oeuvre se retrouvait sous forme digitale ― en d'autres mots, lorsqu'il n'était plus question de dupliquer des sons ou des atomes mais de dupliquer de l'information ― la naturelle propension humaine à partager une œuvre devenait plus difficile à restreindre. Au lieu d'imposer des restrictions supplémentaires, les dirigeants de Napster avaient plutôt décidé de tirer avantage de cette propension. En donnant aux amateurs de musique un lieu central pour échanger des fichiers musicaux, la compagnie avait misé sur sa capacité à diriger le trafic des usagers vers d'autres opportunités commerciales.

Le succès soudain du modèle de Napster sema la crainte chez les compagnies de disques traditionnelles, et pour cause : quelques jours seulement avant ma rencontre avec Stallman à Palo Alto, la juge Marilyn Patel de le U.S. District Court émit une ordonnance contre le service d'échange de fichiers à la demande de la Recording Industry Association of America (Association Américaine de l'Industrie du Disque ― RIAA). Cette ordonnance fut par la suite suspendue par l' U.S. Ninth District Court of Appeals (Cour d'appel du 9ème district américain), mais vers le début de 2001 la cour d'appel trouva également la compagnie de San Mateo en bris avec la loi sur les droits d'auteur [6], une décision que la porte-parole de la RIAA, Hillary Rosen, déclara comme une « victoire pour la communauté créatrice et le commerce électronique licite [7]. »

Pour les hackers, tels Stallman, le modèle commercial de Napster était inquiétant sous plusieurs aspects. La volonté de la compagnie de s'approprier des principes hackers éprouvés comme le partage de fichiers et la propriété communautaire de l'information, alors que l'on vendait un service utilisant un logiciel propriétaire, renvoyait un message plutôt affligeant. Ayant déjà de la difficulté à passer son propre message bien articulé dans les médias, Stallman était plutôt ― on le comprend bien ― réticent quand vint le moment de parler de cette compagnie. Il admit tout de même avoir appris une chose ou deux du phénomène social Napster.

« Avant Napster, je croyais qu'il pouvait être acceptable pour les gens de ne distribuer qu'en privé des œuvres du domaine du divertissement », dit Stallman. « Le nombre de gens qui trouvent Napster utile, par contre, me montre bien que le droit de redistribuer des copies non seulement de voisin à voisin mais bien auprès du grand public, est essentiel et ne peut donc être retiré. »

À peine eut-il fini cette phrase que la porte du restaurant s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer par l'hôtesse. En quelques secondes, nous nous assîmes à côté d'un grand mur paré de miroirs dans un coin du restaurant.

Le menu était également un formulaire de commande, et Stallman en était à cocher les cases avant même que notre eau ne soit servie. « Rouleaux de crevettes frites enveloppés de tofu », fit Stallman à haute voix. « La texture du tofu est si intéressante. Je crois que nous devrions en commander. »

Ce dernier commentaire nous amena à une discussion sur la cuisine chinoise et sa récente visite en Chine. « La cuisine chinoise est absolument exquise », commenta Stallman, sa voix gagnant une pointe d'émotion pour la première fois depuis ce matin. « Il y a tellement de produits différents que je n'ai jamais vus aux États-Unis, des produits locaux faits de champignons et de légumes de la région. C'en était à un point tel que je tenais un journal pour retracer chaque repas merveilleux ! »

La conversation se tourna vers la cuisine coréenne. Durant le même mois de juin 2000 de sa tournée asiatique, Stallman alla visiter la Corée du Sud. Son arrivée enflamma les médias locaux en raison d'une conférence coréenne sur les logiciels à laquelle participait le fondateur de Microsoft, Bill Gates, cette même semaine. En dehors de sa photo au-dessus de celle de Gates sur la première page du plus grand journal de Séoul, Stallman rapporta que le summum du voyage était la nourriture. « J'avais un bol de naeng myun, qui sont des nouilles froides », dit-il. « Ces nouilles procurent une sensation intéressante. Dans la plupart des régions, on n'utilise pas tout à fait le même genre de nouilles pour le naeng myun, et je peux dire avec une certitude absolue que c'était le naeng myun le plus exquis que j'aie jamais goûté. »

Le terme « exquis » était toute une louange de la part de Stallman. Je le savais, car quelques instants après avoir entendu sa rhapsodie des naeng myun, je sentis les faisceaux lasers de ses yeux en train de brûler le dessus de mon épaule droite.

« Il y a une femme des plus exquises assise juste derrière vous », dit Stallman.

Je me tournai pour regarder, voyant en un clin d'œil le dos d'une femme. La dame était jeune, quelque part dans la mi-vingtaine, et portait une robe blanche cousue de paillettes. Elle et son compagnon de déjeuner étaient en train de finir de régler la note. Alors que les deux se levèrent de table pour quitter le restaurant, je pus me rendre compte, sans qu'il ne me vît, que ses yeux perdirent soudainement de leur intensité.

« Oh, non ! » dit-il. « Ils sont partis. Et dire que je ne la reverrai probablement jamais. »

Après un bref soupir, Stallman se recomposa. Cet instant me donna l'opportunité de discuter de sa réputation vis-à-vis du sexe opposé. C'était une réputation parfois contradictoire. Nombre de hackers rapportaient que Stallman accueillait les dames d'un baisemain [8]. Cependant, travaillant sur la connexion entre l'amour libre et le logiciel libre, la journaliste Annalee Newitz présente un Stallman rejetant les valeurs familiales traditionnelles. Dans un article du 26 mai 2000 paru dans Salon.com, elle dresse le portrait d'un hacker dans le genre Lothario, Stallman lui ayant affirmé : « Je crois en l'amour, mais pas en la monogamie »[9].

Le menu de Stallman s'abaissa un brin lorsque j'amenai le sujet. « Eh bien, La plupart des hommes semblent vouloir du sexe et ont une attitude plutôt méprisante envers les femmes », dit-il. « Même les femmes avec qui ils sont liés. Je ne comprends pas cela du tout. »

Je lui mentionnai le passage du livre de 1999, Open Sources, dans lequel il confessait avoir voulu nommer le défunt noyau GNU en l'honneur d'une amoureuse de l'époque. Elle s'appelait Alix, un nom qui cadrait parfaitement avec la convention des développeurs d'Unix voulant qu'un « x » termine le nom de tout noyau -- « Linux » par exemple. Comme la dame était une administratrice de système Unix, Stallman dit que cela aurait été un hommage plus touchant. Malheureusement, nota-t-il, le développeur principal renomma ce noyau HURD [10]. Bien que Stallman et son amoureuse rompirent, l'histoire instigue automatiquement une autre question : pour toutes les imageries médiatiques qui le dépeignent comme un fanatique au regard fou, Richard Stallman serait-il un grand romantique irrécupérable, un Don Quichotte chargeant sur des moulins à vent corporatifs dans le dessein d'impressionner une éventuelle Dulcinée?

« Je n'essayais pas vraiment d'être romantique », dit-il, au souvenir de l'épisode d'Alix. « C'était plutôt une taquinerie. Je veux dire... c'était romantique, mais c'était aussi une taquinerie, vous voyez? C'eût été une belle surprise. »

Pour la première fois de toute la matinée, Stallman sourit. J'abordai le sujet du baisemain. « Oui, je le fais », répondit-il. « Je trouve que c'est une manière d'offrir de l'affection que bien des femmes vont apprécier. C'est l'occasion de donner de l'affection et d'en être apprécié. »

L'affection était quelque chose qui fuyait la vie de Richard Stallman, et il était péniblement sincère lorsque la question était soulevée. « Il n'y a vraiment pas eu beaucoup d'affection dans ma vie, sauf dans ma tête », dit-il. Dès lors, la discussion devint rapidement inconfortable. Après quelques réponses à un seul mot, Stallman finit par lever son menu, coupant court à l'interrogatoire.

« Voudriez-vous du shimai ? », demanda-t-il.

Lorsque le repas arriva, la conversation dura tout le temps des différents services. Nous discutions de l'affection notoire du hacker pour la cuisine chinoise, les excursions hebdomadaires dans le district de Chinatown de Boston pendant ses années de programmeur, embauché au AI Lab, et la logique sous-jacente des langues chinoises et de leurs systèmes d'écritures propres. Chacune de mes questions rencontrait une réponse bien informée de la part de Stallman.

« J'ai entendu des gens parler shanghaïen la dernière fois que j'étais en Chine », raconta-t-il. « C'était intéressant à entendre. C'était très différent [du mandarin]. Je leur ai fait dire des mots apparentés en mandarin et shanghaïen. Dans certains cas, vous voyez la ressemblance, mais une question qui me turlupinait était de savoir si l'intonation serait similaire. Elle ne l'est pas. Ça, ça m'intéresse parce qu'il y a une théorie qui dit que les tonalités ont évolué à la suite d'ajout de syllabes qui ont été perdues et remplacées. Les effets ont survécu dans les tons. Si cela est exact, et j'ai vu affirmer que cela s'est produit au cours de l'histoire, les dialectes doivent avoir divergé avant la perte de ces dernières syllabes. »

Le premier plat, une assiette de gâteaux aux navets sautés, arriva. Stallman et moi prenions un instant pour couper les larges rectangles qui sentaient le chou bouilli mais avaient le goût de beignets de pommes de terre frits dans du lard.

Je ramenai son exclusion sociale sur le plancher, en me demandant si l'adolescence de Stallman avait conditionné sa propension à prendre des positions impopulaires, surtout le combat qu'il mène depuis 1994 auprès des usagers informatiques pour qu'ils utilisent le terme « GNU/Linux » au lieu de « Linux ».

« Je crois que ça m'a aidé », répond-il, mâchant un dumpling. « Je n'ai jamais compris ce que la pression des pairs pouvait faire aux autres. Je pense que la raison est que je me sentais tellement rejeté que pour moi, il n'y avait rien à gagner à suivre les tendances. Ça n'aurait fait aucune différence. Je serais demeuré tout aussi exclu, alors je n'ai rien suivi. »

Stallman parla de ses goûts musicaux comme exemple de ses tendances anticonformistes. Adolescent, lorsque la plupart de ses collègues de classe écoutaient du Motown et de l' acid rock, Stallman préférait la musique classique. Le souvenir lui rappela un épisode comique de ses années estudiantines. Après le passage des Beatles à l'émission Ed Sullivan Show en 1964, la plupart des élèves s'étaient précipités pour acheter les plus récents singles et albums des Beatles. À ce moment précis, Stallman décida de boycotter les Fab Four.

« J'aimais quelques chansons populaires pré-Beatles», relata-t-il. « Mais je n'aimais pas les Beatles. Je détestais particulièrement la manière folle dont réagissaient les gens. C'était à qui aurait une panoplie Beatles pour les aduler le plus! »

Lorsque son boycott des Beatles n'eut prise sur personne, Stallman chercha d'autres moyens pour souligner la mentalité de troupeau de ses pairs. Stallman raconta avoir brièvement imaginé de créer un groupe musical dans le but de satiriser le groupe de Liverpool.

« Je voulais appeler ça Tokyo Rose and the Japanese Beetles. »

Étant donné son amour pour la musique folklorique internationale, je lui demandai s'il avait une affinité similaire pour Bob Dylan et les autres musiciens folkloriques du début des années 60. Stallman hocha la tête. « J'aimais Peter, Paul et Mary », dit-il. « Ça me rappelle un grand 'filk'. »

Lorsque je lui demandai une définition du filk, Stallman m'expliqua le concept : un filk, dit-il, est une chanson populaire dont les paroles ont été remplacées par des paroles parodiées. Le processus d'écriture d'un filk, appelé « filking », était une activité populaire chez les hackers et aficionados de science-fiction. Parmi les filks classiques, on retrouvait On Top of Spaghetti, une révision de On Top of Old Smokey, et Yoda du maître filk Al Yankovic, sa chanson reprenant Lola des Kinks et revue à la sauce Guerre des étoiles.

Stallman me demanda si je serais intéressé d'entendre un filk. Sitôt que je dis oui, la voix étonnamment claire de Stallman entonne :

How much wood could a woodchuck chuck,
If a woodchuck could chuck wood?
How many poles could a polak lock,
If a polak could lock poles?
How many knees could a negro grow,
If a negro could grow knees?
The answer, my dear,
Is stick it in your ear.
The answer is to stick it in your ear...


[Combien de bois pourrait couper une marmotte,
Si une marmotte pouvait couper du bois ?
Combien d'armes pourrait croiser un polonais,
Si un polonais pouvait croiser les armes ?
Combien de genoux pourrait faire pousser un nègre,
Si un nègre pouvait faire pousser des genoux ?
La réponse, très cher(e),
C'est fous-toi le dans l'oreille.
La réponse, c'est de se le foutre dans l'oreille...]


La chanson se termina et les lèvres de Stallman se courbèrent en un demi-sourire presque enfantin. Je regardai les tables environnantes. Les familles asiatiques qui se régalaient de leur déjeuner du dimanche faisaient peu de cas de cet alto barbu qui se trouvait parmi eux.[11] Après un moment d'hésitation, je finis par sourire également.

« Voulez-vous cette dernière boulette de maïs? » demanda Stallman, les yeux étincelants. Avant même que je puisse briser son élan, Stallman s'en empara avec ses deux baguettes et la leva fièrement. « Peut-être devrais-je être celui qui prendra la boulette de maïs », poursuivit-il.

La nourriture disparue, notre conversation suivit la dynamique habituelle d'une entrevue. Stallman se cala bien dans sa chaise et prit sa tasse de thé. Nous reprîmes le sujet de Napster et sa relation avec le mouvement du logiciel libre. Les principes du logiciel libre devaient-ils s'appliquer à des domaines similaires telle que la publication musicale? demandai-je.

« C'est une erreur de transposer une réponse d'une chose à l'autre », répondit Stallman, différenciant les chansons et les logiciels. « La bonne approche c'est d'examiner chaque type d'œuvre et d'en tirer les conclusions que vous pouvez. »

Quand il s'agissait d'oeuvres protégées par les droits d'auteur, Stallman dit diviser le monde en trois catégories. La première suppose une œuvre « fonctionnelle » ― par exemple les logiciels informatiques, les dictionnaires et les manuscrits. La seconde catégorie comprend les oeuvres pouvant être décrites comme des « témoignages » ― comme des documents scientifiques ou historiques. De tels travaux ont une fonction qui pourrait être mise à mal si des auteurs autant que des lecteurs étaient libres de modifier l'oeuvre à volonté. La dernière catégorie comprend les oeuvres d'expression personnelle ― journal intime, autobiographie. Modifier de tels documents reviendrait à changer les souvenirs d'une personne ou son point de vue, ce que Stallman considérait injustifiable d'un point de vue éthique.

De ces trois catégories, la première devrait conférer aux utilisateurs le droit illimité d'en faire des versions modifiées, alors que la seconde et la troisième devraient moduler ce droit en accord avec les volontés de son auteur original. Peu importe la catégorie cependant, la liberté de copier et redistribuer de manière non commerciale devrait s'appliquer intégralement et en tout temps, insista Stallman. Si cela signifie de laisser le droit aux internautes d'imprimer une centaine de copies d'un article, d'une image, d'une chanson ou d'un livre et ensuite distribuer par courriel les copies à une centaine d'étrangers, alors qu'il en soit ainsi. « Il est évident que la redistribution privée doit être permise, parce que seul un état policier peut arrêter cela», dit-il. « Il est antisocial de s'immiscer dans les relations entre les personnes et leurs amis. Napster m'a convaincu que nous avons de même besoin de permettre ― nous devons permettre ― la redistribution non commerciale au grand public pour l'unique plaisir de la chose : il y a tant de gens qui veulent le faire et trouvent cela si utile! »

Lorsque je demandai si les cours de justice accepteraient un aspect si permissif, Stallman m'interrompit.

« La question n'est pas la bonne», dit-il. « C'est-à-dire que vous changez complètement de sujet en passant du point de vue éthique à l'interprétation de la loi. Et ce sont deux questions totalement différentes dans ce même champ. Il est inutile de sauter de l'une à l'autre. Les cours interpréteraient les lois existantes essentiellement de manière impitoyable, parce que c'est ainsi que les lois ont été achetées par les éditeurs. »

Le commentaire offrait une perspective sur la philosophie politique de Stallman : bien que le système judiciaire supportait la capacité des entreprises à traiter les droits d'auteurs comme une version adaptée au logiciel d'un titre de propriété, cela ne signifiait pas que les usagers devraient jouer le jeu selon ces règles. La liberté était une question éthique, pas une question de loi. « Je pose un regard au-delà de ce que les lois existantes sont, et tourne ce regard vers ce qu'elles devraient être », dit-il. « Je n'essaie pas de faire une ébauche de la loi. Je me demande ce que devrait faire la loi. Je considère que la loi prohibant le partage de copies avec vos amis comme étant l'équivalent moral des lois Jim Crow. Cela ne mérite pas le respect. »

L'évocation de Jim Crow amène une autre question. Quelle influence ou inspiration lui laissaient les leaders politiques du passé? Comme le mouvement des droits civils des années 1950 et 1960, ses tentatives de motiver un changement social se basent sur un appel à des valeurs intemporelles : la liberté, la justice et le fair-play.

Stallman partagea son attention entre mon analogie et une mèche de cheveux particulièrement emmêlée. Quand je prolongeais l'analogie au point où je le comparais au Dr Martin Luther King Jr, Stallman m'interrompit après avoir détaché une mèche qu'il mit dans sa bouche.

« Je ne fais pas partie de sa ligue, mais je joue au même jeu », dit-il tout en mâchant.

Je suggérai Malcolm X pour un autre point de comparaison. Comme l'ancien porte-parole de Nation of Islam, Stallman avait cultivé cette réputation de courtisan de la controverse, aliénant des alliés potentiels et prêchant l'autosuffisance au-delà de l'intégration culturelle.

Mâchant une autre mèche, Stallman rejeta la comparaison. « Mon message est plus proche de celui de King », dit-il. « C'est un message universel. C'est un message d'une ferme condamnation de certaines pratiques qui maltraitent les autres. Ce n'est pas un message de haine pour quiconque. Et cela ne vise pas un petit groupe de personnes. J'invite tout le monde à valoriser la liberté et à l'obtenir. »

Malgré cela, une attitude suspicieuse envers les alliances politiques demeurait un trait de caractère fondamental de Stallman. Concernant son dégoût notoire du terme open source, sa réticence à participer à des projets récents pour former des coalitions semblait compréhensible. Ayant passé les deux dernières décennies à faire campagne au nom du logiciel libre, le capital politique de Stallman semblait très investi dans ce sens. Toujours était-il que des commentaires ironiques du genre de celui d'« Han Solo » en 1999 lors du LinuxWorld n'avaient fait que renforcer sa réputation dans l'industrie du logiciel qui le dépeignait comme un conservateur à tout crin qui se refusait à suivre toute tendance politique ou du marché.

« J'admire et respecte Richard pour tout le travail qu'il a accompli », confia Robert Young, président de la compagnie Red Hat, résumant la nature politique paradoxale de Stallman. « Ma seule critique est que parfois Richard traite ses amis de pire manière que ses ennemis. »

Son refus de chercher des alliances rendait tout aussi perplexe lorsque l'on considérait les intérêts politiques de Stallman en dehors du mouvement du logiciel libre. Visitez ses bureaux au MIT, et vous trouverez aussitôt un magasin de liquidation d'articles de journaux de gauche couvrant les abus des droits civils à travers le globe. Visitez son site web, et vous y trouverez des diatribes sur le Digital Millenium Copyright Act [loi sur les droits d'auteur du millénaire numérique], la guerre des drogues et l'Organisation Mondiale du Commerce.

Considérant son penchant pour l'activisme, je lui demandai pourquoi il n'avait pas cherché une voix plus puissante ? Pourquoi n'avait-t-il pas utilisé sa vitrine dans le monde hacker pour donner plus de poids à sa voix politique plutôt que de la réduire.

Stallman laissa ses cheveux emmêlés tomber et considéra la question un moment.

« J'hésite à exagérer l'importance de cette petite flaque de liberté », répondit-il, « parce qu'il est très important de travailler à l'amélioration de la société et à la liberté dans des domaines plus connus et conventionnels. Je n'oserais dire que le logiciel libre est aussi important que ces domaines. C'est la responsabilité que j'ai prise parce que ça m'est tombé dans les bras et que j'y ai vu une façon de faire quelque chose. Mais, par exemple : mettre fin à la brutalité policière, gagner la guerre contre la drogue, mettre un terme aux racismes de tout poil toujours d'actualité, aider les gens à vivre une vie plus confortable, protéger les droits de ceux qui ont recours à l'avortement, nous protéger de la théocratie, ce sont toutes des causes importantes, beaucoup plus que ce que je fais. J'aurais aimé savoir quoi faire pour y prendre part. »

À nouveau, Stallman présentait son activité politique à la mesure de la confiance qu'il s'accordait à lui-même. Compte-tenu du temps qu'il lui avait fallu pour développer les principes fondamentaux du mouvement du logiciel libre, Stallman hésitait à s'embarquer pour une cause ou suivre une mode qui pouvaient l'emmener vers des terrains inconnus.

« J'aurais aimé savoir comment contribuer efficacement à ces causes plus importantes : j'en serais très fier si je le pouvais, mais elles sont très difficiles et bien des gens probablement meilleurs que moi y ont travaillé et y ont peu accompli », dit-il. « Mais de mon point de vue, pendant que certains se défendent contre ces grandes menaces visibles, j'en ai vu une autre qui restait délaissée. Alors je suis allé me battre contre elle. Elle n'est pas aussi grande, mais j'étais le seul à en découdre. »

Mâchant une dernière mèche de cheveux, Stallman proposa qu'on paie l'addition. Toutefois, avant que le serveur ne la retirât, Stallman sortit un billet de couleur blanche et le jeta par-dessus la pile. Le billet était de toute évidence contrefait, et je ne pus m'empêcher de l'examiner. Assurément, c'était un billet de contrefaçon. Au lieu d'arborer l'image de George Washington ou d'Abraham Lincoln, le côté frontispice du billet arborait l'image d'un cochon en caricature. Au lieu de la mention « États-Unis d'Amérique », la bannière au-dessus du cochon se lisait « États-Unis d'Avarice ». Le billet était de zéro dollar, et lorsque le serveur prit l'argent, Stallman prit bien soin de lui tirer sa manche.

« J'ai ajouté un zéro d'extra pour votre pourboire », dit Stallman, encore ce demi-sourire sur ses lèvres.

Le serveur, interdit ou troublé par l'allure du billet, sourit et repartit.

« Je crois que cela veut dire que nous sommes libres de partir », conclut-il.

Notes

  1. Andrew Leonard, The Saint of Free Software [Le saint du logiciel libre] Salon.com (août 1998)
  2. Leander Kahney, Linux's Forgotten Man [L'Homme oublié de Linux], Wired News (5 mars 1999)
  3. Programmer on moral high ground; Free software is a moral issue for Richard Stallman believes in freedom and free software [Un programmeur aux valeurs morales élevées ; le logiciel libre est un sujet d'ordre moral car Richard Stallman croit à la liberté et au logiciel libre], London Guardian (6 novembre 1999). Ce ne sont que quelques extraits de nombreuses comparaisons religieuses. À cette date, la comparaison la plus extrême doit être créditée à Linus Torvalds qui, dans son autobiographie, écrit : « Richard Stallman est le dieu du logiciel libre » ― Cf. Linus Torvalds et David Diamond, Just for Fun: The Story of an Accidental Revolutionary, Harper Collins Publisher Inc, 2001, p. 58 [Il était une fois Linux. L'extraordinaire histoire d'une révolution accidentelle, Paris, Eyrolles, 2001]. Une mention honorable ira à Larry Lessig qui, dans une description de Richard Stallman en pied de page, ― Larry Lessig, The Future of Ideas, Random House, 2001, p. 270 ― le compare à Moïse :
    [...] tel Moïse, il y eut un autre leader, Linus Torvalds, qui finalement emmena le mouvement vers la terre promise en facilitant le développement de la dernière partie de ce casse-tête qu'était le système d'exploitation. Tel Moïse, également, Stallman est tout autant respecté que vivement critiqué par les alliés du mouvement. Il ne pardonne pas, et il est de surcroît une inspiration pour certains, un leader d'importance critique pour la culture moderne. J'ai un profond respect pour les principes et l'engagement de cet individu extraordinaire, bien que j'aie aussi un grand respect pour ceux qui ont assez de courage pour mettre en doute ses préceptes et ensuite en subir sa colère.
    Lors d'une dernière entrevue avec Stallman, je lui demandai ce qu'il pensait des comparaisons religieuses. « Certaines personnes me comparent en effet à un vieux prophète de l'Ancien Testament, et la raison en est que ces prophètes dénonçaient certaines pratiques sociales inadéquates. Ils ne faisaient aucun compromis à la moralité. Ils ne pouvaient être achetés, et ils étaient habituellement méprisés. »
  4. Cf note 2.
  5. À cet instant, je croyais que Stallman s'en référait au nom scientifique de la fleur. Des mois plus tard, j'apprenais que rhinophytophilia est en fait une référence humoristique à l'activité sexuelle, c'est-à-dire Stallman mettant son nez dans une fleur et savourant cet instant. Pour une autre histoire de fleur, tout aussi comique, voyez : http://www.stallman.org/texas.html.
  6. Cecily Barnes et Scott Ard, Court Grants Stay of Napster Injunction, [La justice entérine l'injonction contre Napster] News.com (28 juillet 2000). http://news.cnet.com/news/0-1005-200-2376465.html
  7. A Clear Victory for Recording Industry in Napster Case, [Une nette victoire pour l'industrie du disque dans l'affaire Napster] communiqué de presse (12 février 2001) de la RIAA. http://www.riaa.com/PR_story.cfm?id=372
  8. Mae Ling Mak, A Mae Ling Story [Une histoire de Mae Ling](17 décembre 1998). http://www.crackmonkey.org/pipermail/crackmonkey/1998q4/003006.html. À cette date, Mak est la seule personne que j'aie trouvée qui veuille être citée à l'égard de cette pratique, bien que j'aie également entendu la même chose de sources féminines différentes. Mak, en dépit de son aversion à l'exprimer, s'est tout de même résolue à mettre ses appréhensions de côté et a ainsi dansé avec Stallman lors de la convention LinuxWorld de 1999. http://www.linux.com/interact/potd.phtml?potd_id=44.
  9. Annalee Newitz, If Code is Free Why Not Me? [Si le code (informatique) est libre, pourquoi pas moi?] Salon.com (26 mai 2000). http://www.salon.com/tech/feature/2000/05/26/free_love/print.html.
  10. Richard Stallman, The GNU Operating System and the Free Software Movement, [Le système d'exploitation GNU et le mouvement du logiciel libre] Open Sources (O'Reilly & Associates, Inc., 1999) p. 65
  11. Pour d'autres filks de Stallman, visitez http://www.stallman.org/doggerel.html. Pour entendre Stallman chanter la chanson The Free Software Song [La chanson du logiciel libre] visitez http://www.gnu.org/music/free-software-song.html