Libre comme Liberté/6
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O’Reilly, (p. 68-88).
L'affection était quelque chose qui fuyait la vie de Richard Stallman, et il était péniblement sincère lorsque la question était soulevée. « Il n'y a vraiment pas eu beaucoup d'affection dans ma vie, sauf dans ma tête », dit-il. Dès lors, la discussion devint rapidement inconfortable. Après quelques réponses à un seul mot, Stallman finit par lever son menu, coupant court à l'interrogatoire.
« Voudriez-vous du shimai ? », demanda-t-il.
Lorsque le repas arriva, la conversation dura tout le temps des différents services. Nous discutions de l'affection notoire du hacker pour la cuisine chinoise, les excursions hebdomadaires dans le district de Chinatown de Boston pendant ses années de programmeur, embauché au AI Lab, et la logique sous-jacente des langues chinoises et de leurs systèmes d'écritures propres. Chacune de mes questions rencontrait une réponse bien informée de la part de Stallman.
« J'ai entendu des gens parler shanghaïen la dernière fois que j'étais en Chine », raconta-t-il. « C'était intéressant à entendre. C'était très différent [du mandarin]. Je leur ai fait dire des mots apparentés en mandarin et shanghaïen. Dans certains cas, vous voyez la ressemblance, mais une question qui me turlupinait était de savoir si l'intonation serait similaire. Elle ne l'est pas. Ça, ça m'intéresse parce qu'il y a une théorie qui dit que les tonalités ont évolué à la suite d'ajout de syllabes qui ont été perdues et remplacées. Les effets ont survécu dans les tons. Si cela est exact, et j'ai vu affirmer que cela s'est produit au cours de l'histoire, les dialectes doivent avoir divergé avant la perte de ces dernières syllabes. »
Le premier plat, une assiette de gâteaux aux navets sautés, arriva. Stallman et moi prenions un instant pour couper les larges rectangles qui sentaient le chou bouilli mais avaient le goût de beignets de pommes de terre frits dans du lard.
Je ramenai son exclusion sociale sur le plancher, en me demandant si l'adolescence de Stallman avait conditionné sa propension à prendre des positions impopulaires, surtout le combat qu'il mène depuis 1994 auprès des usagers informatiques pour qu'ils utilisent le terme « GNU/Linux » au lieu de « Linux ».
« Je crois que ça m'a aidé », répond-il, mâchant un dumpling. « Je n'ai jamais compris ce que la pression des pairs pouvait faire aux autres. Je pense que la raison est que je me sentais tellement rejeté que pour moi, il n'y avait rien à gagner à suivre les tendances. Ça n'aurait fait aucune différence. Je serais demeuré tout aussi exclu, alors je n'ai rien suivi. »
Stallman parla de ses goûts musicaux comme exemple de ses tendances anticonformistes. Adolescent, lorsque la plupart de ses collègues de classe écoutaient du Motown et de l' acid rock, Stallman préférait la musique classique. Le souvenir lui rappela un épisode comique de ses années estudiantines. Après le passage des Beatles à l'émission Ed Sullivan Show en 1964, la plupart des élèves s'étaient précipités pour acheter les plus récents singles et albums des Beatles. À ce moment précis, Stallman décida de boycotter les Fab Four.
« J'aimais quelques chansons populaires pré-Beatles», relata-t-il. « Mais je n'aimais pas les Beatles. Je détestais particulièrement la manière folle dont réagissaient les gens. C'était à qui aurait une panoplie Beatles pour les aduler le plus! »
Lorsque son boycott des Beatles n'eut prise sur personne, Stallman chercha d'autres moyens pour souligner la mentalité de troupeau de ses pairs. Stallman raconta avoir brièvement imaginé de créer un groupe musical dans le but de satiriser le groupe de Liverpool.
« Je voulais appeler ça Tokyo Rose and the Japanese Beetles. »
Étant donné son amour pour la musique folklorique internationale, je lui demandai s'il avait une affinité similaire pour Bob Dylan et les autres musiciens folkloriques du début des années 60. Stallman hocha la tête. « J'aimais Peter, Paul et Mary », dit-il. « Ça me rappelle un grand 'filk'. »
Lorsque je lui demandai une définition du filk, Stallman m'expliqua le concept : un filk, dit-il, est une chanson populaire dont les paroles ont été remplacées par des paroles parodiées. Le processus d'écriture d'un filk, appelé « filking », était une activité populaire chez les hackers et aficionados de science-fiction. Parmi les filks classiques, on retrouvait On Top of Spaghetti, une révision de On Top of Old Smokey, et Yoda du maître filk Al Yankovic, sa chanson reprenant Lola des Kinks et revue à la sauce Guerre des étoiles.
Stallman me demanda si je serais intéressé d'entendre un filk. Sitôt que je dis oui, la voix étonnamment claire de Stallman entonne :
- How much wood could a woodchuck chuck,
- If a woodchuck could chuck wood?
- How many poles could a polak lock,
- If a polak could lock poles?
- How many knees could a negro grow,
- If a negro could grow knees?
- The answer, my dear,
- Is stick it in your ear.
- The answer is to stick it in your ear...
- [Combien de bois pourrait couper une marmotte,
- Si une marmotte pouvait couper du bois ?
- Combien d'armes pourrait croiser un polonais,
- Si un polonais pouvait croiser les armes ?
- Combien de genoux pourrait faire pousser un nègre,
- Si un nègre pouvait faire pousser des genoux ?
- La réponse, très cher(e),
- C'est fous-toi le dans l'oreille.
- La réponse, c'est de se le foutre dans l'oreille...]
La chanson se termina et les lèvres de Stallman se courbèrent en un demi-sourire presque enfantin. Je regardai les tables environnantes. Les familles asiatiques qui se régalaient de leur déjeuner du dimanche faisaient peu de cas de cet alto barbu qui se trouvait parmi eux.[1] Après un moment d'hésitation, je finis par sourire également.
« Voulez-vous cette dernière boulette de maïs? » demanda Stallman, les yeux étincelants. Avant même que je puisse briser son élan, Stallman s'en empara avec ses deux baguettes et la leva fièrement. « Peut-être devrais-je être celui qui prendra la boulette de maïs », poursuivit-il.
La nourriture disparue, notre conversation suivit la dynamique habituelle d'une entrevue. Stallman se cala bien dans sa chaise et prit sa tasse de thé. Nous reprîmes le sujet de Napster et sa relation avec le mouvement du logiciel libre. Les principes du logiciel libre devaient-ils s'appliquer à des domaines similaires telle que la publication musicale? demandai-je.
« C'est une erreur de transposer une réponse d'une chose à l'autre », répondit Stallman, différenciant les chansons et les logiciels. « La bonne approche c'est d'examiner chaque type d'œuvre et d'en tirer les conclusions que vous pouvez. »
Quand il s'agissait d'oeuvres protégées par les droits d'auteur, Stallman dit diviser le monde en trois catégories. La première suppose une œuvre « fonctionnelle » ― par exemple les logiciels informatiques, les dictionnaires et les manuscrits. La seconde catégorie comprend les oeuvres pouvant être décrites comme des « témoignages » ― comme des documents scientifiques ou historiques. De tels travaux ont une fonction qui pourrait être mise à mal si des auteurs autant que des lecteurs étaient libres de modifier l'oeuvre à volonté. La dernière catégorie comprend les oeuvres d'expression personnelle ― journal intime, autobiographie. Modifier de tels documents reviendrait à changer les souvenirs d'une personne ou son point de vue, ce que Stallman considérait injustifiable d'un point de vue éthique.
De ces trois catégories, la première devrait conférer aux utilisateurs le droit illimité d'en faire des versions modifiées, alors que la seconde et la troisième devraient moduler ce droit en accord avec les volontés de son auteur original. Peu importe la catégorie cependant, la liberté de copier et redistribuer de manière non commerciale devrait s'appliquer intégralement et en tout temps, insista Stallman. Si cela signifie de laisser le droit aux internautes d'imprimer une centaine de copies d'un article, d'une image, d'une chanson ou d'un livre et ensuite distribuer par courriel les copies à une centaine d'étrangers, alors qu'il en soit ainsi. « Il est évident que la redistribution privée doit être permise, parce que seul un état policier peut arrêter cela», dit-il. « Il est antisocial de s'immiscer dans les relations entre les personnes et leurs amis. Napster m'a convaincu que nous avons de même besoin de permettre ― nous devons permettre ― la redistribution non commerciale au grand public pour l'unique plaisir de la chose : il y a tant de gens qui veulent le faire et trouvent cela si utile! »
Lorsque je demandai si les cours de justice accepteraient un aspect si permissif, Stallman m'interrompit.
« La question n'est pas la bonne», dit-il. « C'est-à-dire que vous changez complètement de sujet en passant du point de vue éthique à l'interprétation de la loi. Et ce sont deux questions totalement différentes dans ce même champ. Il est inutile de sauter de l'une à l'autre. Les cours interpréteraient les lois existantes essentiellement de manière impitoyable, parce que c'est ainsi que les lois ont été achetées par les éditeurs. »
Le commentaire offrait une perspective sur la philosophie politique de Stallman : bien que le système judiciaire supportait la capacité des entreprises à traiter les droits d'auteurs comme une version adaptée au logiciel d'un titre de propriété, cela ne signifiait pas que les usagers devraient jouer le jeu selon ces règles. La liberté était une question éthique, pas une question de loi. « Je pose un regard au-delà de ce que les lois existantes sont, et tourne ce regard vers ce qu'elles devraient être », dit-il. « Je n'essaie pas de faire une ébauche de la loi. Je me demande ce que devrait faire la loi. Je considère que la loi prohibant le partage de copies avec vos amis comme étant l'équivalent moral des lois Jim Crow. Cela ne mérite pas le respect. »
L'évocation de Jim Crow amène une autre question. Quelle influence ou inspiration lui laissaient les leaders politiques du passé? Comme le mouvement des droits civils des années 1950 et 1960, ses tentatives de motiver un changement social se basent sur un appel à des valeurs intemporelles : la liberté, la justice et le fair-play.
Stallman partagea son attention entre mon analogie et une mèche de cheveux particulièrement emmêlée. Quand je prolongeais l'analogie au point où je le comparais au Dr Martin Luther King Jr, Stallman m'interrompit après avoir détaché une mèche qu'il mit dans sa bouche.
« Je ne fais pas partie de sa ligue, mais je joue au même jeu », dit-il tout en mâchant.
Je suggérai Malcolm X pour un autre point de comparaison. Comme l'ancien porte-parole de Nation of Islam, Stallman avait cultivé cette réputation de courtisan de la controverse, aliénant des alliés potentiels et prêchant l'autosuffisance au-delà de l'intégration culturelle.
Mâchant une autre mèche, Stallman rejeta la comparaison. « Mon message est plus proche de celui de King », dit-il. « C'est un message universel. C'est un message d'une ferme condamnation de certaines pratiques qui maltraitent les autres. Ce n'est pas un message de haine pour quiconque. Et cela ne vise pas un petit groupe de personnes. J'invite tout le monde à valoriser la liberté et à l'obtenir. »
Malgré cela, une attitude suspicieuse envers les alliances politiques demeurait un trait de caractère fondamental de Stallman. Concernant son dégoût notoire du terme open source, sa réticence à participer à des projets récents pour former des coalitions semblait compréhensible. Ayant passé les deux dernières décennies à faire campagne au nom du logiciel libre, le capital politique de Stallman semblait très investi dans ce sens. Toujours était-il que des commentaires ironiques du genre de celui d'« Han Solo » en 1999 lors du LinuxWorld n'avaient fait que renforcer sa réputation dans l'industrie du logiciel qui le dépeignait comme un conservateur à tout crin qui se refusait à suivre toute tendance politique ou du marché.
« J'admire et respecte Richard pour tout le travail qu'il a accompli », confia Robert Young, président de la compagnie Red Hat, résumant la nature politique paradoxale de Stallman. « Ma seule critique est que parfois Richard traite ses amis de pire manière que ses ennemis. »
Son refus de chercher des alliances rendait tout aussi perplexe lorsque l'on considérait les intérêts politiques de Stallman en dehors du mouvement du logiciel libre. Visitez ses bureaux au MIT, et vous trouverez aussitôt un magasin de liquidation d'articles de journaux de gauche couvrant les abus des droits civils à travers le globe. Visitez son site web, et vous y trouverez des diatribes sur le Digital Millenium Copyright Act [loi sur les droits d'auteur du millénaire numérique], la guerre des drogues et l'Organisation Mondiale du Commerce.
Considérant son penchant pour l'activisme, je lui demandai pourquoi il n'avait pas cherché une voix plus puissante ? Pourquoi n'avait-t-il pas utilisé sa vitrine dans le monde hacker pour donner plus de poids à sa voix politique plutôt que de la réduire.
Stallman laissa ses cheveux emmêlés tomber et considéra la question un moment.
« J'hésite à exagérer l'importance de cette petite flaque de liberté », répondit-il, « parce qu'il est très important de travailler à l'amélioration de la société et à la liberté dans des domaines plus connus et conventionnels. Je n'oserais dire que le logiciel libre est aussi important que ces domaines. C'est la responsabilité que j'ai prise parce que ça m'est tombé dans les bras et que j'y ai vu une façon de faire quelque chose. Mais, par exemple : mettre fin à la brutalité policière, gagner la guerre contre la drogue, mettre un terme aux racismes de tout poil toujours d'actualité, aider les gens à vivre une vie plus confortable, protéger les droits de ceux qui ont recours à l'avortement, nous protéger de la théocratie, ce sont toutes des causes importantes, beaucoup plus que ce que je fais. J'aurais aimé savoir quoi faire pour y prendre part. »
À nouveau, Stallman présentait son activité politique à la mesure de la confiance qu'il s'accordait à lui-même. Compte-tenu du temps qu'il lui avait fallu pour développer les principes fondamentaux du mouvement du logiciel libre, Stallman hésitait à s'embarquer pour une cause ou suivre une mode qui pouvaient l'emmener vers des terrains inconnus.
« J'aurais aimé savoir comment contribuer efficacement à ces causes plus importantes : j'en serais très fier si je le pouvais, mais elles sont très difficiles et bien des gens probablement meilleurs que moi y ont travaillé et y ont peu accompli », dit-il. « Mais de mon point de vue, pendant que certains se défendent contre ces grandes menaces visibles, j'en ai vu une autre qui restait délaissée. Alors je suis allé me battre contre elle. Elle n'est pas aussi grande, mais j'étais le seul à en découdre. »
Mâchant une dernière mèche de cheveux, Stallman proposa qu'on paie l'addition. Toutefois, avant que le serveur ne la retirât, Stallman sortit un billet de couleur blanche et le jeta par-dessus la pile. Le billet était de toute évidence contrefait, et je ne pus m'empêcher de l'examiner. Assurément, c'était un billet de contrefaçon. Au lieu d'arborer l'image de George Washington ou d'Abraham Lincoln, le côté frontispice du billet arborait l'image d'un cochon en caricature. Au lieu de la mention « États-Unis d'Amérique », la bannière au-dessus du cochon se lisait « États-Unis d'Avarice ». Le billet était de zéro dollar, et lorsque le serveur prit l'argent, Stallman prit bien soin de lui tirer sa manche.
« J'ai ajouté un zéro d'extra pour votre pourboire », dit Stallman, encore ce demi-sourire sur ses lèvres.
Le serveur, interdit ou troublé par l'allure du billet, sourit et repartit.
« Je crois que cela veut dire que nous sommes libres de partir », conclut-il.
Chapitre 6
La Commune d'Emacs
Le AI Lab des années 1970 était un endroit unique à tous les niveaux. Des projets d'avant-garde et des chercheurs de haut niveau lui donnaient une position hautement appréciée dans le monde des sciences informatiques. La culture hacker interne et sa politique anarchique lui conférèrent aussi une dimension rebelle mythique. C'est seulement plus tard, après que les scientifiques et superstars du logiciel eurent quitté l'endroit, que les hackers prirent pleinement conscience du monde unique et éphémère où ils vécurent autrefois.
« C'était un peu comme le jardin d'Éden », raconte Stallman dans un article de Forbes en 1998 pour résumer le laboratoire et sa philosophie de partage de logiciel . « Jamais nous n'avions pensé à ne pas coopérer »[2].
De telles analogies d'ordre mythique, bien qu'extrêmes, soulignent un fait important : le neuvième étage du 545 Tech Square était, pour beaucoup, plus qu'un lieu de travail. Pour les hackers comme Stallman, c'était un chez-soi.
Le mot « chez-soi » est un terme bien pesé dans le lexique de Stallman. Par moquerie à l'encontre de ses parents, Stallman, à ce jour, se refuse à nommer chez-soi tout autre domicile avant celui de Currier House, le dortoir où il vécut pendant son temps à Harvard. Notable est sa façon de décrire son départ de l'endroit en des termes tragi-comiques. Une fois, alors qu'il retraçait ses années là-bas, Stallman raconta que son seul regret était d'avoir été mis à la porte. Ce n'est que lorsque je lui demandai ce qui précipita ce départ que je réalisai que j'étais tombé dans un piège typique de Stallman.
« À Harvard, il ont cette politique de vous inviter à partir si vous réussissez trop de cours », répondit Stallman.
Sans dortoir ni désir de retourner à New York, Stallman suivit le chemin tracé par Greenblatt, Gosper, Sussman et bien d'autres hackers avant lui. S'inscrivant au MIT en tant qu'étudiant diplômé, Stallman loua un appartement près de Cambridge, mais considéra rapidement le AI Lab lui-même, comme son réel domicile. Lors d'un discours en 1986, Stallman évoqua ses souvenirs de cette époque :
- J'ai peut-être habité au laboratoire plus souvent que d'autres, parce que chaque année ou deux, pour une raison quelconque, j'étais sans domicile et je passais donc quelques mois à y vivre. Et je l'ai toujours trouvé très confortable, ainsi qu'agréable et frais durant l'été. Mais il n'était pas inhabituel d'y voir des gens s'endormir, encore une fois, à cause de leur enthousiasme : vous restez éveillé aussi longtemps que possible à programmer, parce que vous ne voulez pas vous arrêter. Et, lorsque vous êtes complètement épuisé, vous vous hissez sur la plus proche surface horizontale douillette. Une atmosphère très décontractée.[3]
L'atmosphère familière du lieu pouvait poser problème à l'occasion. Ce que certains voyaient comme un dortoir, d'autres le considéraient comme une fumerie électronique d'opium. Dans le livre de 1976 « Computer Power and Human Reason » [le pouvoir informatique et la raison humaine], le chercheur Joseph Weizenbaum offre une critique cinglante de l'informaticien-clochard [computer bum], le terme qu'il utilisait pour les hackers peuplant les salles d'informatique comme le AI Lab. « Leurs vêtements défraîchis, les cheveux malpropres et leurs visages barbus, ainsi que leurs coiffures défaites témoignent qu'ils sont oublieux de leur corps et du monde dans lequel ils évoluent », écrit Weizenbaum. « [Les informaticiens-clochards] n'existent, du moins engagés à ce point, que pour et par l'ordinateur ».[4]
Près d'un quart de siècle après cette publication, Stallman se hérisse lorsqu'il entend la description de cet « informaticien-clochard » par Weizenbaum, en parlant alors au présent comme si Weizenbaum lui-même était dans la pièce. « Il veut que les gens ne soient que des professionnels, le faisant pour l'argent et voulant ensuite s'éloigner et oublier dès que possible », raconte Stallman. « Ce qu'il voit comme un état normal des choses, je le vois comme une tragédie. »
La vie de hacker, cependant, n'était pas sans tragédie. Stallman voit sa transition de hacker du dimanche à celle d'habitant permanent du AI Lab comme une série d'infortunes ne pouvant être soulagées que dans l'euphorie de la programmation. Comme il le dit lui-même, sa première malchance fut son diplôme de Harvard. Déterminé à continuer ses études de physique, il s'inscrivit alors au second cycle du MIT. Le choix de l'école était tout naturel. Non seulement cela lui fournit l'opportunité de suivre les pas des étudiants renommés du MIT : William Shockley (1936), Richard P. Feynman (1939), et Murray Gell-Mann (1951), mais cela le rapprocha aussi de deux miles du AI Lab et de son nouvel ordinateur, le PDP-10. « Mon attention se tournait vers la programmation, mais je continuais à penser que, peut-être, je pourrais faire les deux », confie-t-il.
Travaillant dur de jour dans les domaines scientifiques du second cycle universitaire, et programmant le soir dans les confins monastiques du AI Lab, Stallman essaya de maintenir un parfait équilibre. L'évasion de ce jeu de bascule était sa séance hebdomadaire avec la troupe de danse folklorique, sa seule sortie sociale lui garantissant au moins un minimum d'interaction avec le sexe opposé. Mais vers la fin de cette première année au MIT, un désastre se produisit. Une blessure au genou le força à abandonner la troupe. D'abord, Stallman vit cela comme un problème temporaire, et consacra le temps qu'il aurait passé à danser, ainsi libéré, à travailler davantage au AI Lab. À la fin de l'été, alors que son genou lui faisait toujours mal et que les cours recommençaient, il commença à s'inquiéter. « L'état de mon genou ne s'améliorait pas », se souvient-il, « ce qui voulait dire que je devais complètement arrêter la danse. J'étais désespéré. »
Sans dortoir ni danse, l'univers social de Stallman venait d'imploser. Tel un astronaute subissant les effets de l'apesanteur, il réalisa que sa capacité à interagir avec des non-hackers, en particulier les non-hackers féminins, s'était manifestement dégradée. Après seize semaines dans l'AI Lab, la confiance construite tranquillement durant ses 4 ans à Harvard s'était pratiquement volatilisée.
« Je sentais que j'avais perdu toute mon énergie », se souvient Stallman. « J'avais perdu l'énergie de vouloir faire quoi que ce soit hormis ce qui était tentant dans l'immédiat. L'énergie de vouloir faire autre chose était annihilée. J'étais au désespoir total. »
Stallman se retira encore plus du monde, consacrant entièrement son énergie à son travail au AI Lab. En octobre 1975, il abandonna ses études au MIT pour ne plus y revenir. La programmation, autrefois un passe-temps, était devenue sa vocation.
Rétrospectivement, Stallman juge inévitable cette transition d'étudiant à hacker. Tôt ou tard, croit-il, l'appel des sirènes de la programmation aurait été plus puissant que ses autres intérêts professionnels. « Avec la physique et les mathématiques, je ne pouvais jamais trouver le moyen de contribuer », dit-il en se souvenant de ses combats avant sa blessure au genou. « J'aurais bien été fier d'avancer dans l'un ou l'autre de ces domaines, mais je ne voyais jamais comment. Je ne savais pas par où commencer. Avec les logiciels, je voyais immédiatement comment écrire des programmes qui fonctionneraient et seraient utiles. Le plaisir que me procurait ce savoir m'amena à vouloir en faire plus. »
Stallman n'était pas le premier à assimiler programmation et plaisir. Beaucoup de hackers employés au AI Lab possédaient un tel curriculum universitaire incomplet. La plupart venaient compléter un diplôme en mathématiques ou en génie électrique et finalement troquaient carrière universitaire et ambition professionnelle pour l'exaltation pure et simple accompagnant la résolution de problèmes jusque-là inédits. Comme Saint Thomas d'Aquin, scolastique réputé pour avoir travaillé si longuement à son traité théologique qu'il en avait des visions spirituelles, les hackers parvenaient à des états transcendants à force de concentration mentale et d'épuisement physique. Bien que Stallman évitât les drogues, comme la majorité des hackers, il appréciait cette euphorie qui venait vers la fin d'une session de programmation de vingt heures.
Cependant, l'émotion la plus agréable était probablement la sensation d'accomplissement personnel. S'agissant de programmation, c'était l'élément naturel de Stallman. Une enfance remplie de longues soirées d'études lui a donné la faculté de travailler de longues heures avec peu de sommeil. Désadapté social depuis l'âge de 10 ans, il avait peu de difficultés à oeuvrer seul. De plus, en tant que mathématicien doté d'un don pour la logique et la prévoyance, il avait cette capacité à contourner les difficultés de conception, laissant la majorité des hackers tourner en rond.
« Il était particulier », se souvient Gerald Sussman, enseignant au MIT et ancien chercheur au AI Lab.. Le décrivant comme « un penseur clair et un concepteur clair », Sussman employa Stallman en qualité d'assistant de projet de recherche à partir de 1975. Le projet était complexe, nécessitant la création d'un programme d'intelligence artificielle qui pourrait analyser des diagrammes de circuits. Non seulement fallait-il un expert en commandes Lisp, un langage de programmation construit spécifiquement pour des applications d'I.A., mais également comprendre comment un être humain aborderait la même tâche.
Lorsqu'il ne travaillait pas à des études officielles comme le programme d'analyse de circuit automatisé de Sussman, Stallman consacrait son temps à d'autres projets préférés. C'était l'intérêt majeur d'un hacker d'améliorer les infrastructures logicielles du laboratoire, et l'un de ses plus gros sujets favoris à cette époque était l'éditeur logiciel TECO.
L'histoire du travail de Stallman sur TECO est intimement liée à son futur leadership du mouvement du logiciel libre. C'est également un stade important dans l'histoire de l'évolution informatique, à un tel point qu'un bref résumé de celle-ci s'impose. Durant les années cinquante et soixante, alors que les ordinateurs commençaient à apparaître dans les universités, la programmation informatique était une procédure incroyablement abstraite. Pour communiquer avec la machine, les programmeurs créaient une série de cartes perforées où chacune représentait une commande logicielle unique. Ces derniers passaient ensuite ces cartes à un administrateur du système central qui les insérait une à une dans la machine, attendant qu'en ressorte une nouvelle série que le programmeur déchiffrait alors comme données de sortie. Cette procédure appelée « traitement par lots » (batch processing) était lourde et très longue. Elle était aussi sujette aux abus de pouvoir. Un des facteurs instinctif motivant l'aversion des hackers envers la centralisation était le pouvoir détenu par les opérateurs système qui dictaient l'ordre de priorité des lots à exécuter.
En 1962, les informaticiens et hackers participant au projet MAC du MIT, un précurseur du AI Lab, prirent des mesures pour alléger cette frustration. Le partage du temps, originellement appelé « vol de temps », donnait la possibilité à de multiples programmes de profiter des capacités opératoires de la machine. Les interfaces télétypes rendaient possible la communication avec un ordinateur, non pas avec des séries de cartes perforées, mais avec du texte. Un programmeur tapait les commandes et lisait ligne par ligne le résultat généré par la machine.
À la fin des années soixante, la conception des interfaces fit de grands bonds en avant. Lors d'une célèbre conférence en 1968, Doug Engelbart, scientifique travaillant alors au Stanford Research Institute, dévoila un prototype d'interface graphique moderne. Branchant un téléviseur à l'ordinateur ainsi qu'un dispositif de pointage qu'Englebart appelait une "souris", le scientifique créa un système encore plus interactif que celui à temps partagé développé au MIT. En utilisant l'affichage vidéo comme une imprimante très rapide, le procédé d'Engelbart permit à l'utilisateur de déplacer le curseur à l'écran et voir sa position mise à jour par l'ordinateur en temps réel. L'usager avait tout à coup la possibilité de placer du texte n'importe où à l'écran.
De telles innovations mettraient deux décennies supplémentaires avant de se retrouver sur le marché. Bientôt, dans les années 1970, les écrans vidéo allaient commencer à remplacer les télétypes comme terminaux d'affichage, créant ainsi le potentiel d'une édition en plein écran (par opposition au ligne par ligne).
Un des premiers programmes à profiter de l'édition à l'écran était le TECO du AI Lab, Acronyme de Text Editor and COrrector [éditeur et correcteur de texte], le programme fut optimisé par des hackers à partir du vieil éditeur télétype de la machine PDP-6.[5]
TECO représentait une amélioration substantielle des vieux éditeurs, mais avait encore ses inconvénients. Pour créer et éditer un document, un programmeur devait entrer une série de commandes logicielles spécifiant chaque édition. C'était un procédé abstrait. Contrairement aux traitements de texte modernes, qui mettent à jour le texte à chaque frappe au clavier, TECO demandait à l'utilisateur d'entrer une grande série d'instructions d'édition suivie d'une séquence de « fin de commande » simplement pour changer le texte. Avec le temps, un hacker devenait suffisamment habile pour écrire un document entier en mode d'édition, mais comme Stallman le soulignerait plus tard, la procédure nécessitait « une faculté mentale équivalente à jouer aux échecs les yeux bandés ».[6]
Pour faciliter la procédure, les hackers du AI Lab avaient élaboré un système qui affichait les modes « source » et « affichage » sur un écran divisé. En dépit de cette innovation, passer d'un mode à l'autre était tout de même fastidieux.
TECO n'était pas le seul éditeur en mode plein écran existant dans le monde de l'informatique à cette époque. Pendant une visite au laboratoire d'intelligence artificielle de Stanford (le Stanford Artificial Intelligence Lab) en 1976, Stallman découvrit un programme d'édition appelé E. Le logiciel contenait une fonction interne donnant la possibilité à son utilisateur de mettre l'affichage à jour à chaque frappe d'une commande. Dans le langage informatique des années 1970, E était un des premiers logiciels rudimentaires d'édition WYSIWYG. Contraction de « ce que vous voyez est ce que vous obtenez » (What You See Is What You Get), WYSIWYG signifiait qu'un usager pouvait manipuler le fichier en naviguant dans le texte à l'écran, contrairement au travail avec un logiciel d'édition en arrière-plan.[7]
Impressionné par cette trouvaille, Stallman chercha une manière identique d'améliorer les fonctionnalités de TECO à son retour au MIT. Il trouva une fonction dénommée Control-R, écrite par Carl Mikkelson et nommée d'après la combinaison de clés qui la déclenchait. Le bidouillage de Mikkelson fit passer TECO de son mode d'exécution abstrait à un mode plus intuitif de touche par touche. Stallman améliora cette fonction de manière subtile mais significative. Il rendit d'autres commandes TECO, ou macros, accessibles par de nouvelles combinaisons à deux clés. Alors que les usagers entraient une série de commandes qui s'évaporaient de suite, le hack de Stallman donnait la possibilité de sauvegarder des macros sur un fichier et ensuite les solliciter à nouveau et à volonté. Le bidouillage de Mikkelson éleva TECO au rang d'éditeur WYSIWYG. « Ç'était une réelle avancée », relate Guy Steele, hacker au AI Lab à cette période.[8]
Au souvenir de Stallman, ce hack de macro déclencha une véritable explosion d'innovations. « Chacun écrivait sa propre collection de commandes d'édition à l'écran, une commande pour tout ce qu'il aimait normalement faire », se souviendra-t-il plus tard. « Les gens se les passaient et les amélioraient, les rendant plus puissantes et plus générales. Les séries de redéfinitions devinrent elles-mêmes peu à peu des programmes du système d'exploitation.[9] »
Tant de personnes trouvèrent l'innovation de la macro utile qu'ils l'incorporèrent à leurs propres programmes TECO et l'éditeur TECO devint secondaire devant la passion des macros qu'il avait inspiré. « Nous commencions à le classer mentalement comme langage de programmation plutôt qu'éditeur », raconte Stallman. Les utilisateurs ressentaient du plaisir à expérimenter leurs propres améliorations du logiciel et échanger de nouvelles idées.[10]
Deux ans après l'explosion, le taux d'innovations commençait à montrer des effets secondaires dangereux. La croissance explosive avait confirmé l'approche collaboratrice des hackers, suscitant l'enthousiasme, mais elle avait aussi conduit à un excès de complexité. « Nous avions un effet Tour de Babel », raconte Guy Steele.
L'effet menaçait de tuer l'esprit qui l'avait animé, poursuit Steele. Les hackers avaient conçu l'ITS pour faciliter l'aptitude des programmeurs à partager les connaissances et améliorer le travail de chacun. Cela signifiait pouvoir s'asseoir au bureau d'un autre programmeur, ouvrir son travail et faire commentaires et modifications directement dans le programme. « Parfois, la manière la plus simple de montrer à quelqu'un comment programmer ou déboguer était simplement de s'asseoir au terminal et de le faire à sa place », explique Steele.
La fonction de macro, après sa deuxième année, commençait à miner cette capacité. Avec leur volonté d'utiliser les nouvelles fonctionnalités du mode plein écran, les hackers avaient transformé leurs versions de TECO au point qu'en utilisant le terminal d'un autre, on devait habituellement passer la première heure à trouver ce que faisait telle ou telle macro.
Frustré, Steele pris sur lui de régler le problème. Il rassembla les quatre ensembles de macros et établit un diagramme des commandes les plus utiles. Alors qu'il implémentait le concept spécifié par ce diagramme, Steele dit qu'il attira l'attention de Stallman.
« Il commençait à regarder par-dessus mon épaule et demandait ce que je fabriquais », se souvient Steele.
Pour Steele, hacker discret qui interagissait rarement avec Stallman, ce souvenir se détache toujours. Au A.I.Lab., qu'un hacker regarde par-dessus l'épaule d'un autre pendant son travail était chose commune. Stallman, mainteneur TECO au laboratoire, jugea le travail de Steele « intéressant » et se mit rapidement à l'ouvrage pour l'achever.
« Comme j'aime le souligner, j'ai complété le premier 0,001 pourcent de la mise en oeuvre et Stallman fit le reste », dit Steele en riant.
Le nouveau nom du projet, Emacs, vint de l'aimable autorisation de Stallman. Acronyme de "édition de macros" [editing macros], il signifiait la transcendance de l'évolution qui avait eu lieu durant l'explosion des macros deux ans auparavant. Il profitait aussi d'une faille présente dans le lexique informatique. Notant le manque de programme de l'ITS commençant avec la lettre "e", Stallman choisit Emacs rendant ainsi possible sa référence avec une seule lettre. Encore une fois, le goût du hacker pour l'efficacité laissa sa marque.[11]
En développant un système standardisé de commandes macros, Stallman et Steele durent traverser une corde raide politique. Créant un programme standard, Stallman violait un principe hacker fondamental : « promouvoir la décentralisation ». Il menaçait également d'entraver la grande flexibilité qui avait alimenté en premier lieu l'explosion des innovations de TECO.
« D'un côté, nous tentions de créer encore un ensemble de commandes uniforme, de l'autre, nous voulions le garder entièrement ouvert parce que la capacité de programmation était importante », se souvient Steele.
Pour résoudre le problème, Stallman, Steele et les collègues hackers Dan Moon et Dan Weinreb limitèrent leurs efforts de standardisation aux commandes WYSIWYG qui contrôlaient l'apparence du texte à l'écran. Le reste de l'effort Emacs serait dédié à conserver son extensibilité de style 'jeu expérimental'.
Stallman se trouvait maintenant devant une énigme : si les usagers faisaient des changements sans les communiquer au reste de la communauté, l'effet Tour de Babel apparaîtrait ailleurs. S'en remettant à la doctrine hacker de partage d'innovation, Stallman incorpora un message dans le code source pour établir les conditions d'utilisation. Les utilisateurs étaient libres de modifier et redistribuer le code à la condition qu'ils donnent en retour les extensions qu'ils écrivaient. Stallman appela cela la "Mise en commun Emacs" (Emacs Commune). Tout comme TECO était devenu plus qu'un simple éditeur, Emacs était devenu plus qu'un simple logiciel. Pour lui, il s'agissait d'un contrat social. Dans une première note documentant le projet, Stallman décrit les termes du contrat. « EMACS », écrit-il, « a été distribué sur la base du partage communautaire, ce qui signifie que toute amélioration doit m'être retournée pour être incorporée et redistribuée.[12] »
Tout le monde n'accepta pas le contrat. L'innovation explosive continua au cours de la décennie, résultant en une foule de programmes identiques à Emacs avec différents degrés d'inter-compatibilité. Certains évoquaient leur relation avec l'Emacs original de Stallman au moyen d'appellations récursives humoristiques : SINE ( Sine Is Not Emacs ), Eine (Eine is not Emacs) et Zwei (Zwei Was Eine Initially). En tant que chef de file fidèle à l'éthique hacker, Stallman ne vit pas de raisons de stopper cette innovation par un harcèlement judiciaire. Néanmoins, le fait que quelques personnes prennent si avidement un logiciel du dépôt communautaire, le modifient et flanquent un nouveau nom au programme en résultant, montrait un manque stupéfiant de courtoisie.
Un tel comportement inconvenant reflétait l'image d'un autre comportement qui perturbait les développements dans la communauté hacker. La décision de Brian Reid en 1979 d'implémenter des « bombes à retardement » (« time Bomb ») dans Scribe, rendant possible à Unilogic de limiter l'accès au logiciel aux utilisateurs n'ayant pas payé, était un sombre présage pour Stallman. « Il considérait cela comme la chose la plus 'nazi' qu'il ait vue dans sa vie », se rappelle Reid. Malgré une renommée postérieure sur Internet en tant que co-créateur de la hiérarchie Usenet « alt », Reid assure qu'il doit toujours faire oublier cette décision de 1979, au moins aux yeux de Stallman. « Il disait que tous les logiciels devraient être libres et que la perspective de faire payer un programme était un crime contre l'humanité.[13] »
Quoique Stallman ait été impuissant pour influer sur les ventes de Reid, il possédait la capacité de contrer les autres formes de comportements jugées contraire à l'éthique hacker. Comme principal mainteneur du code source pour la « Communauté » Emacs, Stallman commença à exercer son pourvoir à des fins politiques. Au cours de l'étape finale de son conflit avec les administrateurs du laboratoire d'informatique au sujet des mots de passe, il entreprit une « grève »[14] du logiciel refusant d'envoyer la dernière version d'Emacs aux membres jusqu'à ce qu'ils rejettent le système de sécurité présent sur les ordinateurs. Le mouvement améliora peu la réputation grandissante qui qualifiait Stallman d'extrémiste, mais il passa le message : on pouvait compter sur les membres de la « Communauté » pour défendre les valeurs fondamentales du hacker.
« Beaucoup de gens étaient en colère contre moi, disant que je tentais de les prendre en otage ou de les faire chanter, ce que je faisais dans un sens », dirait plus tard Stallman à l'auteur Steven Levy. « Je m'étais violemment engagé contre eux car je pensais qu'ils s'étaient violemment engagés contre tout un chacun en général.[15] »
Avec le temps, Emacs devint un argument de vente de l'éthique hacker. Non seulement la flexibilité implémentée par Stallman dans le logiciel encourageait la collaboration, mais elle l'exigeait aussi. Les usagers qui ne suivaient pas les derniers développements de l'évolution d'Emacs ou qui ne renvoyaient pas leurs contributions à Stallman couraient le risque de manquer les derniers aboutissements, et il y en avait beaucoup. Vingt ans plus tard, les utilisateurs avaient modifié Emacs pour tant d'usages différents ( l'utilisant comme tableur, calculateur, base de donnée et navigateur Web ) que les derniers développeurs Emacs adoptèrent un lavabo plein à ras bord pour représenter sa fonctionnalité polyvalente. « C'est l'idée que nous voulions communiquer » dit Stallman, « la quantité de trucs qu'il contient est à la fois merveilleuse et effrayante ».
Les contemporains de Stallman au AI Lab sont plus charitables. Hal Abelson, un étudiant du MIT qui travailla avec lui durant les années soixante-dix et l'assisterait plus tard comme membre fondateur du conseil d'administration de la Free Software Foundation (FSF), décrit Emacs comme « une création absolument géniale ». En donnant aux programmeurs la possibilité d'ajouter de nouvelles bibliothèques et fonctions logicielles sans endommager le programme, déclare Abelson, Stallman à ouvert la voie à de futurs projets informatiques en collaboration à grande échelle. « Sa structure était si robuste que vous aviez des gens du monde entier qui collaboraient et contribuaient assez librement », dit Abelson, « je ne sais pas si cela avait été réalisé avant.[16] »
Guy Steele exprime une admiration identique. Actuellement chercheur pour Sun Microsystems, il se rappelle Stallman principalement comme un « programmeur génial à la capacité de générer du code relativement absent de bogue ». Quoique leurs personnalités ne s'accordassent pas exactement, ils collaborèrent suffisamment longtemps pour que Steele ait un aperçu du style intense de codage de Stallman. Il se rappelle un épisode notable à la fin des années soixante-dix quand les deux programmeurs firent équipe pour écrire la fonction « beau caractère » ( pretty print ) de l'éditeur. À l'origine conçue par Steele, la fonction « beau caractère » était une nouvelle propriété de frappe de touche qui reformatait le code source d'Emacs pour qu'il soit plus lisible et prenne moins de place tout en soulignant les qualités WYSIWYG du programme. La fonction était suffisamment stratégique pour susciter l'intérêt actif de Stallman et il fallut peu de temps pour que Steele écrivît que lui et Stallman préparaient une version améliorée.
« Nous nous sommes assis un matin », se rappelle Steele. « J'étais au clavier et lui à mes côtés », dit il. « Il voulait effectivement me laisser taper, mais il me disait aussi quoi taper. »
La session de programmation dura dix heures. Pendant tout ce temps, Steele raconte que ni lui ni Stallman n'ont fait une pause ou échangé quelques mots. À la fin de la séance, ils avaient réussi à réduire le code source de « beau caractère » juste en dessous de cent lignes. « Mes doigts étaient tout le temps sur le clavier », se souvient Steele, « C'était comme si nos deux pensées s'écoulaient vers l'écran. Il me disait ce que je devais taper et je le tapais. »
La durée de la réunion se révéla d'elle même quand Steele quitta finalement l'AI Lab Se tenant en dehors du bâtiment du 545 Tech Square, il fut surpris de se retrouver dans l'obscurité de la nuit. En tant que programmeur, Steele était habitué aux sessions marathon de codage. Mais il y avait quelque chose de différent dans cette séance. Travailler avec Stallman avait obligé Steele à inhiber tous les stimuli externes et focaliser son entière énergie mentale sur la tâche du moment. Avec le recul, Steele dit qu'il trouva la force d'esprit de Stallman à la fois exaltante et effrayante. « Ma première pensée, après coup, fut que c'était une grande expérience, très intense, et que je ne voulais plus jamais la reproduire au cours de ma vie. »
- ↑ Pour d'autres filks de Stallman, visitez http://www.stallman.org/doggerel.html. Pour entendre Stallman chanter la chanson The Free Software Song [La chanson du logiciel libre] visitez http://www.gnu.org/music/free-software-song.html
- ↑ Josh McHugh, For the Love of Hacking, Forbes (10 août 1998). http://www.forbes.com/forbes/1998/0810/6203094a.html
- ↑ Stallman, 1986.
- ↑ Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason: From Judgment to Calculation, W. H. Freeman, 1976, p.116.
- ↑ D'après le Jargon File, le nom TECO est originellement tiré de « Tape Editor and Corrector ». http://www.tuxedo.org/~esr/jargon/html/entry/TECO.html.
- ↑ Richard Stallman, EMACS: The Extensible, Customizable, Display Editor, AI Lab Memo (1979). Une version mise à jour de ce mémo au format HTML, de laquelle je tire cette citation, est trouvable à cette adresse : http://www.gnu.org/software/emacs/emacs-paper.html.
- ↑ Richard Stallman, Emacs the Full Screen Editor (1987). http://www.lysator.liu.se/history/garb/txt/87-1-emacs.txt
- ↑ Ibidem.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Stallman, 1979, section 34 (#SEC34): http://www.gnu.org/software/emacs/emacs-paper.html#SEC34
- ↑ Dans un interview du magazine online MEME, Stallman qualifia de rebutante la commercialisation de Scribe, mais il hésita à mentionner Reid nominativement. « Le problème est que personne n'a censuré ni puni cet étudiant pour ce qu'il a fait », affirma Stallman. « Au final, d'autres furent tentés de suivre son exemple ». Cf MEME 2.04 : http://memex.org/meme2-04.html.
- ↑ Steven Levy, Hackers, Penguin USA, 1984, p.419.
- ↑ Ibidem.
- ↑ En écrivant ce chapitre, j'ai été amené à insister davantage sur la dimension sociale de EMACS que sur son aspect logiciel. Pour en savoir plus sur la partie logicielle, je recommande la lecture du mémo de 1979, et tout particulièrement la section intitulée « Research Through Development of Installed Tools » (#SEC27 : http://www.gnu.org/software/emacs/emacs-paper.html#SEC27). Non seulement cette partie est accessible pour les non spécialistes, mais elle illustre aussi dans quelle mesure interfèrent fortement, chez Stallman, la pensée politique et la conception de logiciels. En voici un exemple : « On ne serait pas parvenu à créer EMACS par des procédés aussi soignés soient-ils. En effet, par de tels procédés, on arrive seulement au but que l'on s'était fixé dès le départ. Ni moi ni personne n'avait imaginé un éditeur extensible jusqu'à ce que j'en crée un, et n'avait non plus mesuré sa valeur jusqu'à ce qu'on puisse l'essayer. EMACS existe parce que je me sentais libre de faire individuellement de petites améliorations utiles en suivant un chemin dont on ne voyait pas le bout ».