Lionel Lincoln/Chapitre IX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 109-125).


CHAPITRE IX.


Arborez la bannière sur les murs extérieurs. Le cri de guerre est toujours : Les voici !
Shakspeare. Macbeth.


Lincoln, en sortant de la maison de Mrs Lechmere, se dirigea vers Beacon-Hill, et il avait gravi une partie de la colline avant de s’être souvenu pourquoi il errait ainsi seul à une pareille heure. Il s’arrêta alors un instant, mais, n’entendant aucun bruit dans la direction des casernes, il céda sans le savoir aux sentiments divers qui lui faisaient rechercher la solitude, et il continua sa marche jusqu’à ce qu’il fût parvenu sur le sommet. De cette position élevée, ses yeux se promenèrent sur la scène de nuit qui se déployait à ses pieds, tandis que ses pensées, rejetant les flatteuses espérances dont il s’était plu à se bercer, se portaient toutes sur le moment actuel et sur les circonstances immédiates qui s’y rattachaient.

Du côté de la ville s’élevait un murmure sourd et confus, comme s’il régnait une agitation générale que chacun cherchait à cacher. Aux flambeaux qui se succédaient dans les rues, aux lumières qui allaient et venaient dans toutes les maisons, il était facile de reconnaître que l’expédition projetée n’était plus un mystère pour les habitants. Lionel tourna de nouveau la tête vers les casernes, et écouta longtemps avec une vive impatience ; mais rien n’annonçait qu’il se préparait aucun mouvement parmi les troupes. L’obscurité était alors profonde, et la nuit jetait ses teintes sombres et épaisses sur l’amphitliéàtre de rochers qui entourait la ville, tandis qu’elle couvrait d’un voile impénétrable les vallées et les plaines qui les séparaient, ainsi que l’étendue des eaux.

Il y avait des moments où il croyait entendre parmi les habitants de l’autre rive une vague rumeur qui lui faisait présumer qu’ils étaient instruits de la descente qu’on méditait ; mais en écoutant plus attentivement, il ne distingua rien que les beuglements des bestiaux dans les prairies et le bruit des rames produit par une ligne de barques qui, s’étendant le long des côtes, annonçaient la nature et l’étendue des précautions qui avaient été jugées nécessaires dans la circonstance.

Lionel restait debout sur le bord d’un petit terre-plein formé par l’aplanissement de la pointe du rocher terminé en cône. Il réfléchissait aux résultats probables de la mesure que ses chefs avaient résolu de prendre, lorsqu’une lueur d’abord faible, mais bientôt plus vive, se répandit sur la plaine ; et cette clarté vacillante augmenta de plus en plus, se projeta sur la colline, et sembla se jouer autour du fanal en reflets brillants et multipliés.

— Misérable ! s’écria un homme sortant de l’endroit où il s’était caché au pied du fanal, et le regardant face à face, oses-tu bien allumer le fanal ?

— Je vous répondrais en vous demandant de quel front vous osez vous-même m’appliquer une épithète aussi grossière, si je ne devinais la cause de votre erreur, répondit Lionel. Cette clarté qui vous cause tant d’alarmes n’est autre que celle de la lune qui se lève à l’instant même du sein de la mer.

— Ma foi, j’avais donc tort, reprit son brutal assaillant ; de par le ciel, j’aurais juré dans le premier moment que c’était le faual !

— Il faut alors que vous ajoutiez foi aux traditions de sortilèges répandues dans le pays ; car, à moins d’être un grand nécromancien, il serait assez difficile de l’allumer de la distance où j’en suis.

— Je n’en sais ma foi rien : c’est un peuple si étrange que celui parmi lequel nous vivons ! Il n’y a pas longtemps encore qu’ils ont trouvé moyen de nous dérober des canons jusque dans notre parc d’artillerie, chose que j’aurais jurée impossible. C’était avant votre arrivée, Monsieur, car je crois maintenant que c’est au major Lincoln, du 47e, que j’ai l’bouneur de parler.

— Vous êtes cette fois plus près de la vérité que vous ne l’étiez dans vos premières conjectures sur mes intentions, dit Lionel en souriant ; servez-vous aussi dans le 47e ?

Le militaire lui répondit qu’il était sous-officier dans un autre régiment, mais qu’il connaissait très-bien de vue M. le major. Il ajouta qu’il avait été mis en faction sur la colline pour empêcher aucun des habitants d’allumer le fanal, ou de faire tout autre signal qui pourrait donner connaissance aux paysans des environs de l’invasion projetée.

— Cette affaire prend un aspect plus sérieux que je ne l’avais cru, reprit Lionel lorsque le jeune militaire ent fini ses excuses et son explication ; le commandant en chef doit avoir des projets que nous ne connaissons point, pour employer ainsi des officiers à des factions qui ne sont jamais faites que par de simples soldats.

— Nous autres pauvres subalternes, nous ne savons que peu de choses, et nous ne nous inquiétons guère de ses projets, dit l’enseigne. J’avouerai cependant que je ne vois pas pourquoi des troupes anglaises feraient tant de façons pour marcher contre une poignée de paysans balourds, qui s’enfuiraient à la seule vue de nos uniformes, si, au lieu de les attaquer au milieu des ténèbres, nous allions droit à eux en plein jour. Si j’étais le maître, je voudrais que ce fanal qui est au-dessus de nous répandît une telle clarté, que tous les héros du Connecticut accourussent ici au secours de leurs compatriotes ; les pauvres diables baisseraient bien vite l’oreille devant deux de nos compagnies de grenadiers. Mais écoutez, Monsieur…, ce sont eux, ce sont nos grenadiers qui s’avancent ; je les reconnais à leur marche pesante et mesurée.

Lionel prêta une oreille attentive, et entendit distinctement le pas uniforme d’un corps de troupes régulières qui traversait la plaine, comme s’il se dirigeait vers le bord de l’eau. Il fit précipitamment ses adieux à son compagnon, descendit rapidement le penchant de la colline, et, suivant la direction du bruit, il arriva sur la rive en même temps que les troupes.

Deux masses compactes de soldats étaient arrêtées à quelque distance l’une de l’autre, et, en passant devant les colonnes, Lionel jugea facilement que les troupes qu’il voyait rassemblées devaient monter à près de mille hommes. Un groupe d’officiers était réuni sur la côte : il s’en approcha, pensant avec raison qu’ils entouraient le chef de l’expédition. C’était le lieutenant colonel du 10e, qui était en grande conversation avec le vieux vétéran de marine dont avait parlé la sentinelle placée devant l’hôtel-de-ville de la province. Lionel aborda le premier, et lui demanda la permission d’accompagner le détachement en qualité de volontaire. Après quelques mots d’explication, sa requète lui fut accordée, sans que ni l’un ni l’autre eussent fait la moindre allusion aux motifs secrets de expédition.

Lionel fut rejoint alors par son valet de chambre, qui avait suivi les troupes avec les chevaux de son maître. Après lui avoir donné ses ordres, il se mit à chercher son ami Polwarth, qu’il découvrit bientôt, placé, dans toute la raideur de l’exactitude militaire, à la tête du premier peloton d’infanterie légère. Comme il était évident, tant par la position qu’ils occupaient que par le nombre des barques qui avaient été rassemblées, que le détachement ne devait pas quitter la péninsule par le point de communication ordinaire avec le reste du pays, il n’y avait plus d’autre alternative que d’attendre patiemment le signal de l’embarquement.

Ce signal fut bientôt donné, et, comme l’ordre le plus parfait régnait parmi les troupes, en un instant ces troupes furent placées, et les barques commencèrent à s’éloigner lentement du rivage, précisément au moment où la lune, qui se jouait depuis quelque temps au milieu des collines, dorait les clochers de la ville, commençait à se refléter sur les eaux, et produisait en quelque sorte, sur ce tableau mouvant, l’effet du lever subit du rideau au commencement de quelque drame.

Polwarth s’était assis à côté de Lionel ; il avait trouvé moyen de caser ses jambes à merveille, et, à mesure que la barque avançait doucement, tous les pressentiments fâcheux qui avaient accompagné ses réflexions sur les embarras de tout genre d’une guerre de partisans, se dissipèrent devant la douce influence de la scène calme et paisible qu’il avait sous les yeux.

— Il y a des moments où j’aimerais assez la vie de marin, dit-il en s’étendant avec indolence et en jouant dans l’eau avec sa main ; il y a du plaisir à se sentir ainsi porté par l’eau sans avoir besoin de se donner du mouvement ; ce doit être excellent pour les digestions difficiles, car on a de l’air sans être obligé de faire un exercice violent. Vos soldats de marine doivent mener une vie délicieuse !

— Mais on prétend qu’ils n’en sont pas aussi enchantés que vous êtes porté à le croire, dit Lionel, et je les ai souvent entendus se plaindre de n’avoir pas de place pour se dégourdir un peu les jambes.

— Bah ! s’écria Polwarth, la jambe est la partie la moins nécessaire du corps humain, et pour moi, je n’en vois pas l’utilité. Je crois souvent qu’il s’est glissé une erreur matérielle dans la formation de l’animal ; car, par exemple, vous voyez qu’on n’a pas besoin de jambes pour être un excellent homme de mer ; en faut-il davantage pour être un violon de première force, un tailleur distingué, un docteur habile, un respectable ministre, un cuisinier fort passable, en un mot pour exercer toutes les professions, à l’exception pourtant de celle de maître à danser ? Je ne vois pas à quoi sert une jambe, si ce n’est à avoir la goutte. Après tout une jambe de douze pouces est tout aussi bonne qu’une jambe d’un mille de long, et le surplus pourrait être reporté avec avantage sur les parties plus nobles de l’animal, telles que la cervelle et l’estomac.

— Vous oubliez l’officier d’infanterie légère, dit Lionel en riant.

— Eh bien ! pour lui, ajoutez encore deux pouces, si vous voulez, quoiqu’en vérité, puisque dans ce monde pervers rien n’est excellent que par comparaison, cela dût revenir absolument au même, et, d’après mon système, un homme n’aurait nul besoin de jambes pour entrer dans l’infanterie légère. Pour le coup ce ’serait un service délicieux ! Il serait dispensé de la plupart de ces vilaines manœuvres, et surtout de ce nouveau genre d’exercice qui met à la torture. Ce serait le beau idéal de la vie militaire. Ni le corps ni l’imagination ne peuvent désirer de position plus agréable que celle où nous nous trouvons maintenant, et pourtant, je vous le demande, à quoi nous servent nos jambes ? S’il y a quelque chose à dire, elles ne font que nous gêner dans cette barque. Ici, nous avons la douce clarté de la lune, des siéges plus doux encore, une eau pure et limpide, un air vif et frais qui réveille l’appétit ; d’un côté une contrée charmante que nous apercevons à peine, mais que nous savons être riche et fertile, et de l’autre une ville pittoresque, où toutes les températures se trouvent réunies. Il n’y a point jusqu’à ces figures hétéroclites de soldats qui ne gagnent à être vues au clair de lune, avec leurs habits écarlates et leurs armes resplendissantes. — Dites-moi, avez-vous vu miss Danforth dans la visite que vous avez rendue à Tremont-Street, major Lincoln ?

— Ce plaisir ne m’a pas été refusé.

— Savait-elle quelque chose de cette expédition martiale ?

— Elle avait lhumeur extrêmement belligérante.

— Vous a-t-elle parlé de l’infanterie légère, ou de quelqu’un qui servît dans ce corps ?

— Votre nom a été prononcé en effet, reprit Lionel d’un air un peu railleur ; elle a fait entendre que les poulaillers allaient courir de grands dangers.

— Ah ! c’est une fille incomparable ! Ses plaisanteries les plus piquantes sont d’une douceur infinie. Il est certain que celui qui a formé son caractère n’y a pas épargné les épices ; il en a mis au moins une double dose. Oh ! que je voudrais qu’elle fût ici avec nous ! Cinq minutes de clair de lune pour un homme amoureux valent tout un été de soleil brûlant. Ce serait un coup de maître de l’attirer dans une de nos expéditions romanesques. C’est que je suis toujours le même, voyez-vous, toujours disposé à prendre tout par surprise, femmes et fortifications. Que font maintenant les compagnies restées dans la ville, votre artillerie et vos dragons, vos ingénieurs et votre état-major ? Ils ont tous le bonnet sur l’oreille et ronflent à qui mieux mieux, tandis que, nous, nous jouissons ici de la quintessence de la vie. Que ne donnerais-je pas pour entendre chanter un rossignol !

— N’entendez-vous pas ce whip-pour-will[1] solitaire dont les cris plaintifs semblent déplorer notre approche ?

— Fi ! c’est trop lugubre et par trop monotone ; j’aimerais autant manger du porc frais pendant un mois. Mais pourquoi nos fifres ne nous jouent-ils pas un petit air ?

— Jolie manière de tenir notre expédition secrète, après toutes les précautions qui ont été prises pendant la journée ! reprit Lionel ; votre enjouement l’emporte cette fois sur votre prudence. Je n’aurais pas cru que vous vous fussiez trouvé dans un tel accès de gaieté à la veille d’une marche longue et fatigante.

— Nargue de la fatigue ! s’écria Polwarth ; nous allons seulement prendre position aux Collèges pour protéger nos fourrageurs. Nous allons à l’école, Lionel ! figurez-vous que ces havresacs contiennent nos provisions d’écoliers, nos cahiers et nos livres, et, avec un peu d’illusion, vous pouvez vous croire encore enfant.

Il s’était opéré un changement total dans l’humeur de Polwarth, lorsque, au lieu des pénibles idées qui étaient venues l’assaillir à la première nouvelle d’une expédition nocturne, il s’était trouvé assis sur une bonne barque dans une position qui lui semblait tenir presque de la volupté, et il continua à parler sur le même ton jusqu’à ce que les barques fussent arrivées à un endroit où le rivage s’avançait en pointe dans cette partie de la baie qui baignait la partie occidentale de la péninsule de Boston. Les troupes débarquèrent alors, et furent formées de nouveau en peloton avec toute la diligence possible. La compagnie de Polwarth fut placée, comme auparavant, à la tête de la colonne d’infanterie légère, et eut ordre de suivre un officier d’état-major qui, monté à cheval, allait en avant à quelque distance. Lionel dit à Meriton de suivre avec les chevaux la même route que les troupes ; et se plaçant à côté du capitaine, il partit avec lui au signal donné.

— Ah ! nous serons bientôt à couvert dans l’antique Harvard, dit Polwarth en se frottant les mains et en montrant du doigt les humbles bâtiments de l’université ; tandis que vous vous repaîtrez cette nuit de belles réflexions, moi je ferai un repas plus subs… En bien ! ce quartier-maître est-il aveugle ? Quel chemin prend-il donc ? Ne voit-il pas que les prairies sont à moitié couvertes d’eau ?

— Avancez, avancez, infanterie légère ! s’écria la voix rauque du vieil officier de marine qui les suivait à cheval à peu de distance ; la vue de l’eau vous fait-elle peur ?

— Nous ne sommes pas des rats d’eau, dit Polwarth.

Lionel le saisit par le bras, et, avant que le capitaine interdit eût le temps de revenir de sa stupeur, il fut entraîné au milieu d’un marais d’eau stagnante, où il enfonçait jusqu’à mi-jambe.

— Prenez garde que vos réflexions ne vous coûtent votre brevet, lui dit son ami, tandis que Polwarth barbotait au milieu du marécage ; voici un incident qui du moins pourra figurer avec avantage sur le journal de votre campagne.

— Ah ! Lionel, dit Polwarth avec une sorte de regret comique ; je crains bien qu’il ne faille renoncer à aller faire notre cour aux muses par ce beau clair de lune !

— Vous pouvez en être certain ; ne voyez-vous pas que nous laissons les toits académiques à notre gauche ? Nos guides prennent la grande route.

Ils étaient alors sortis des prairies marécageuses, et se dirigeaient du côté d’un chemin qui conduisait dans l’intérieur du pays.

— Vous feriez bien d’appeler votre valet et de monter à cheval, major Lincoln, dit Polwarth d’un ton douloureux ; il faut faire provision de forces, à ce que je vois.

— Ce serait une folie à présent ; je suis trempé, et, par prudence, il faut que je continue à marcher.

La bonne humeur de Polwarth était passée ; la conversation commença à languir un peu. Ils ne s’adressaient plus que quelques mots par moments sur les incidents que pouvait offrir le voyage. Il n’y eut bientôt plus lieu de douter, par la direction donnée aux colonnes, ainsi que par les pas précipités de leur guide, que la marche ne dût être forcée et de quelque longueur. Mais, comme l’air commençait à se rafraîchir, Polwarth lui-même ne fut pas très-fâché de réchauffer ses membres engourdis par un exercice plus qu’ordinaire. Les colonnes s’élargirent pour donner plus d’aisance aux soldats, quoiqu’ils continuassent à garder leurs rangs et à marcher au pas avec leurs camarades. De cette manière le détachement s’avançait rapidement et en silence, comme si chacun eût senti l’importance de l’entreprise qui lui était confiée.

D’abord tout le pays semblait plongé dans un profond sommeil ; mais, à mesure que les troupes allèrent en avant, les aboiements des chiens et le bruit des pas des soldats attirèrent à leurs fenêtres les habitants des fermes, qui, dans un muet étonnement, regardèrent défiler les troupes sur lesquelles la lune jetait une vive clarté. Lionel tournait la tête pour observer la surprise peinte sur les traits des membres d’une de ces familles qui avaient été troublées dans leur sommeil, lorsque le bruit sourd et lointain d’une cloche d’église vint frapper son oreille ; elle sonnait coup sur coup, évidemment pour donner le signal d’alarme. Ce bruit retentissait avec une sorte de majesté le long de la vallée dans laquelle ils venaient d’entrer.

Tous les soldats penchèrent aussitôt la tête pour écouter avec attention, et bientôt des décharges d’armes à feu se firent entendre au milieu des collines ; les cloches commencèrent à se répondre dans toutes les directions, et les sons, répétés par les échos d’alentour, allèrent se perdre dans l’éloignement. On n’entendit alors de tous côtés que les instruments et les carillons de toute espèce que le peuple avait à sa disposition, ou qu’il sut inventer pour appeler la population aux armes. Des feux furent allumés sur toutes les hauteurs. Le bruit des cornemuses et des trompettes marines se mêlait à celui des décharges de mousqueterie et aux sons variés des cloches, tandis qu’on entendait retentir des pas de chevaux, comme si ceux qui les montaient passaient au grand galop le long des flancs du bataillon.

— En avant ! Messieurs, en avant ! s’écria le vétéran de marine au milieu de ce tintamare ; les Yankies sont réveillés, et ils se remuent ; nous avons encore une longue route à faire. En avant ! l’infanterie légère ; les grenadiers sont sur vos talons !

L’avant-garde doubla le pas, et tout le détachement s’avança avec autant de vitesse que la nécessité d’observer les rangs pouvait le permettre. Ils continuèrent à marcher pendant plusieurs heures sans s’arrêter, et Lionel calcula qu’ils avaient dû faire plusieurs lieues dans l’intérieur du pays. Ces sons d’alarme avaient alors cessé ; ils s’étaient perdus dans les terres, et se répétaient sans doute à une trop grande distance pour qu’ils pussent parvenir jusqu’à eux ; mais le bruit des chevaux qui se précipitaient le long des bas-côtés de la route annonçait que des hommes continuaient à les dépasser pour courir les premiers au lieu où ils s’attendaient qu’il y aurait un engagement. Au moment où la clarté vacillante de la lune s’affaiblissait de plus en plus devant les premiers feux du jour, le cri de halte ! parti de l’arrière-garde, retentit jusqu’à la tête de la colonne de l’infanterie légère.

— Halte ! répéta Polwarth avec la ponctualité la plus scrupuleuse et d’une voix qui se fit aisément entendre sur toute la ligne.

— Halte ! et donnons à l’arrière-garde le temps de nous rejoindre ; si mon jugement pour apprécier les distances vaut seulement un anchois, ils doivent être encore à plus d’un mille derrière nous. Diable ! il faudrait avoir les ailes d’une perdrix pour continuer à aller un pareil train ! Le premier commandement que nous recevrons à présent sera sans doute de rompre le jeûne. — Tom, avez-vous apporté les bagatelles que je vous ai envoyées de chez le major Lincoln ?

— Oui, Monsieur, répondit son laquais elles sont sur les chevaux du major à l’arrière-garde ; j’ai cru…

— Les chevaux du major à l’arrière-garde, bélître que vous êtes, lorsqu’en tête on a un besoin si urgent de vivres ! Dites-moi, Lionel, ne croyez-vous pas qu’on pourrait trouver quelque chose dans cette ferme que j’aperçois là-bas ?

— Vite, relevez-vous et faites aligner vos hommes, dit le major à Polwarth qui s’était déjà installé sur une pierre ; voici Pitcairn qui nous rejoint à la tête du bataillon.

Lionel avait à peine fini de parler que l’ordre fut donné aux troupes d’infanterie légère d’examiner leurs armes, et aux grenadiers d’amorcer et de charger. La présence du vétéran, qui s’avança en tête de la colonne, et la précipitation du moment, étouffèrent les plaintes de Polwarth, qui au fond était un excellent officier pour tout ce qui avait rapport à ce qu’il appelait lui-même les détails paisibles du service. Trois ou quatre compagnies d’infanterie furent détachées du corps principal, et le vieil officier de marine, se plaçant à leur tête, leur fit prendre le nouvel ordre de marche qu’on leur avait appris, et donna le signal du départ.

La route passait alors à travers une vallée, et, à la faible lueur du crépuscule, on apercevait à quelque distance un petit groupe de maisons qui s’élevaient autour d’un de ces temples simples, mais vénérés, qui sont si communs dans le Massachusetts. La halte et les apprêts qui l’avaient suivie avaient excité un intérêt puissant dans le cceur de tous les soldats ; ils s’avancèrent intrépidement, suivant de près leur vieux guide qui avait mis son cheval au petit trot.

L’air était imprégné de la douce odeur du matin ; l’œil commençait à découvrir distinctement les objets ; les troupes reprenaient un nouveau courage et oubliaient tout ce qu’elles avaient souffert pendant la nuit en marchant au milieu d’une obscurité profonde le long d’une route inconnue et qui semblait interminable. Le but de leur expédition semblait alors se rapprocher d’eux ; ils redoublaient d’ardeur pour l’atteindre plus vite, et leur enthousiasme ardent, mais silencieux, paraissait défier tous les obstacles. L’architecture simple de l’église et des humbles demeures qui l’environnaient attirait l’attention des troupes, lorsque trois ou quatre cavaliers armés, s’élançant d’un sentier de traverse, s’efforcèrent de passer en tête de la colonne.

— Rendez-vous ! s’écria un officier qui était en avant, rendez-vous, ou fuyez à l’instant.

Les hommes tournèrent bride aussitôt, et s’éloignèrent en toute hâte. L’un d’eux essaya de tirer un coup en l’air pour donner l’alarme, mais son fusil fit long feu. L’ordre circula à voix basse dans les rangs de marcher en avant, et au bout de quelques minutes ils entrèrent dans le hameau, et se trouvèrent en face de l’église, auprès de laquelle s’étendait une petite prairie. Quelques hommes la traversèrent rapidement au bruit du son d’un tambour qui se faisait entendre à peu de distance, et bientôt on aperçut un petit corps de milices provinciales rangées fièrement en ordre, comme si elles allaient passer une revue.

— En avant l’infanterie légère ! s’écria le chef en piquant des deux, suivi de ses officiers, et avec tant de rapidité qu’il disparut bientôt derrière un angle de l’église.

Lionel s’empressa de s’élancer sur ses traces. Son cœur battait violemment, et mille images affreuses se présentaient en foule à son imagination, lorsque la voix rauque du major retentit avec force sur toute la ligne :

— Dispersez-vous, rebelles ! s’écria-t-il ; dispersez-vous ! Mettez bas les armes et dispersez-vous !

Ces paroles mémorables furent suivies à l’instant de plusieurs coups de pistolet et de l’ordre fatal de faire feu ! Aussitôt le cri du carnage fut poussé par tous les soldats, qui s’élancèrent sur la prairie et firent une décharge terrible sur tout ce qui se trouvait devant eux.

— Grand Dieu ! s’écria Lionel, que faites-vous ? Vous tirez sur des hommes qui ne se défendent point, comme s’il n’y avait de loi que la force ! Arrêtez-les, Polwarth, faites cesser le feu.

— Halte ! s’écria Polwarth en brandissant son épée au milieu de sa troupe d’un air menaçant ; rentrez dans l’ordre, ou je vous passe mon épée au travers du corps.

Mais l’ardeur entraînante qui animait les soldats, et que leur marche forcée avait accrue, l’animosité qui couvait sourdement depuis si longtemps entre les troupes et le peuple, ne pouvaient pas se calmer en un instant. Ce ne fut que lorsque Pitcairn lui-même s’élança au milieu d’eux, et que, aidé de ses officiers, il leur fit baisser les armes, que le tumulte s’apaisa graduellement et que l’ordre se rétablit en partie. Avant qu’il y fût parvenu, quelques coups furent tirés au hasard par les provinciaux en fuite ; mais ils ne firent presque aucun mal aux Anglais.

Lorsque le feu eut cessé, les officiers et les soldats se regardèrent quelque temps en silence, comme s’ils eussent prévu déjà une partie des événements terribles qui devaient être la suite de ce premier engagement. La fumée s’élevait lentement de la prairie, et ce voile vaporeux, se mêlant au brouillard du matin, s’étendit sur tout l’horizon, comme pour répandre au loin la funeste nouvelle que l’appel aux armes avait été fait. Tous les yeux étaient fixés avidement sur la prairie fatale, et Lionel éprouva un sentiment d’angoisse inexprimable à la vue de quelques hommes qui, mutilés et couverts de blessures, faisaient d’horribles contorsions, tandis que cinq ou six cadavres étaient étendus sur l’herbe, dans l’effrayante immobilité de la mort.

Ne pouvant supporter ce pénible spectacle, Lionel détourna la tête et revint sur ses pas, tandis que le reste des troupes, alarmées par le bruit des décharges de mousqueterie, accouraient de l’arrière-garde au pas redoublé pour rejoindre leurs camarades. Il s’approcha de l’église sans savoir où il allait, et il ne sortit de la profonde rêverie où il était plongé qu’à la vue aussi subite qu’extraordinaire de Job Pray, qui sortait de l’édifice sacré, et dont les traits égarés annonçaient tout à la fois le ressentiment et la crainte.

L’idiot montra du doigt le cadavre d’un homme qui, ayant été blessé, avait fait un dernier effort pour se traîner jusqu’à la porte du temple, dans lequel il avait si souvent adoré celui à qui il était envoyé si inopinément rendre ses derniers comptes, et il dit d’un ton solennel :

— Vous avez tué une créature de Dieu, et Dieu s’en souviendra.

— Plût à Dieu qu’il n’y en eût qu’une ! dit Lionel ; mais, hélas ! j’en ai vu plusieurs, et personne ne peut dire où s’arrêtera le carnage.

— Pensez-vous, dit Job en regardant furtivement autour de lui pour s’assurer que personne autre ne pouvait l’entendre, pensez-vous que le roi puisse tuer des hommes dans la colonie de Boston comme il le fait à Londres ? Ceci va faire du bruit dans Fanueil-Hall, et plus d’une cloche sonnera encore d’un bout de la province à l’autre. Ah ! vous ne les connaissez pas !

— Que peuvent-ils faire, après tout, mon pauvre garçon ? dit Lionel, oubliant un instant que l’être auquel il parlait n’avait pas la faculté du raisonnement ; la puissance de l’Angleterre est trop grande pour que ces colonies éparses et sans moyens de défense puissent entrer en lutte avec elle ; la prudence devrait leur conseiller de renoncer à tout projet de résistance pendant qu’il en est temps encore.

— Le roi pense-t-il qu’il y ait plus de prudence à Londres que dans Boston ? reprit l’idiot ; qu’il n’aille pas croire que, parce que le peuple est resté tranquille pendant le massacre, cela se passera ainsi. Vous avez tué une créature de Dieu, et il s’en souviendra.

— Comment vous trouvez-vous ici, petit drôle ? demanda Lionel revenant tout à coup à lui ; ne m’aviez-vous pas dit que vous alliez pêcher du poisson pour votre mère ?

— Et pourquoi non ? reprit l’autre d’un air de mauvaise humeur ; n’y a-t-il point du poisson dans les étangs aussi bien que dans la baie ? Nab ne peut-elle pas avoir changé de goût ? Job ne connaît point d’acte du parlement qui défende de prendre une truite.

— Malheureux ! vous cherchez à me tromper ! quelqu’un abuse de votre ignorance, et sachant que vous n’êtes qu’un idiot, il vous emploie à des commissions qui pourraient un jour vous coûter la vie.

— Le roi ne saurait envoyer Job faire ses commissions, dit l’enfant d’un ton fier ; car il n’y a point de loi pour cela, et Job n’irait pas.

— Vos grandes connaissances vous perdront, Job. Qui donc vous apprend ces subtilités de la loi ?

— Quoi ! pensez-vous bonnement que le peuple de Boston soit assez simple pour ne pas connaître la loi ? demanda Job avec un étonnement marqué ; et Ralph aussi connaît la loi aussi bien que le roi. Il m’a dit qu’il n’y avait point de loi qui permît de tirer sur les hommes à la minute, à moins qu’ils ne fissent feu les premiers, parce que la colonie a le droit de faire l’exercice quand cela lui plaît.

— Ralph ! s’écria vivement Lionel ; Ralph est-il donc ici avec vous ? c’est impossible ; je l’ai laissé malade à Boston. D’ailleurs, à son âge, il ne viendrait pas se mêler à une affaire telle que celle-ci.

— Je crois que Ralph a vu d’autres armées que votre infanterie légère, vos grenadiers, et tous vos soldats restés à Boston, mis ensemble, dit Job d’un ton évasif.

Lionel avait des sentiments trop généreux pour abuser de la simplicité de Job, dans la vue de lui arracher aucun secret qui pût mettre en danger sa liberté ; mais l’intérêt profond qu’il prenait au sort de ce pauvre diable, qui s’était mis sous sa protection, comme nous l’avons déjà dit, lui fit poursuivre cet entretien, dans le double but de détourner Job par ses conseils de toute association dangereuse, et en même temps d’éclaircir ses propres craintes au sujet du malheureux vieillard. Il lui fit donc de nouvelles questions ; mais l’idiot y répondit toujours avec une réserve qui montrait que, s’il n’était pas doué d’une intelligence supérieure, il n’était dénué ni de malice, ni de finesse.

— Je vous répète, dit Lionel perdant patience, qu’il est important pour moi de parler à l’homme que vous appelez Ralph, et je voudrais savoir s’il est près d’ici.

— Ralph dédaigne le mensonge, répondit Job ; allez où il vous a promis de se trouver, et vous verrez s’il n’y vient point.

— Mais il ne m’a point assigné de lieu. Ce malheureux événement peut lui causer de l’embarras, de la frayeur…

— De la frayeur ! répéta Job en branlant la tête d’un air d’incrédulité ; Ralph n’est point de ces hommes qu’on effraie !

— Son audace peut l’entraîner à sa perte. Enfant, je vous demande pour la dernière fois si le vieillard…

S’apercevant que Job baissait les yeux, et se retirait timidement en arrière, Lionel s’arrêta, et jetant un regard derrière lui, il aperçut le capitaine de grenadiers, qui, debout, les bras croisés, regardait en silence le cadavre de l’Américain.

— Auriez-vous la bonté de m’expliquer, major Lincoln, dit Mac-Fuse, lorsqu’il reconnut Lionel, pourquoi cet homme est étendu mort ici ?

— Ne voyez-vous pas la blessure qu’il a reçue à la poitrine ?

— Je ne vois que trop que c’est un coup de fusil qui l’a couché là. Mais pourquoi ? dans quel dessein ?

— C’est une question à laquelle nos chefs peuvent seuls répondre, Mac-Fuse, reprit Lionel. Le bruit court cependant que le but de l’expédition est de saisir certains magasins de vivres et d’armes que les colons ont rassemblés, à ce qu’on craint, dans des intentions hostiles.

— Je ne m’étais donc pas trompé en pensant que c’était quelque expédition aussi glorieuse qu’on nous destinait, dit Mac-Fuse, tandis que l’expression d’un froid mépris se peignait sur ses traits durs et prononcés. Dites-moi, major Lincoln, car, quoique vous soyez encore bien jeune, vous êtes plus initié que nous dans les secrets de nos généraux ; Gage pense-t-il qu’il soit possible d’avoir une guerre lorsque les armes et les munitions sont toutes du même côté ? Dieu merci, voilà assez longtemps que la paix dure, et lorsqu’il semble se présenter une occasion d’amener tout doucement une petite affaire, voici justement qu’en brusquant les choses on nous fait manquer le but que nous allions atteindre.

— Je ne sais, Monsieur, si je vous comprends bien, dit Lionel. Assurément des troupes telles que les nôtres ne peuvent acquérir que peu de gloire dans une lutte contre des habitants sans armes et sans expérience de l’art militaire.

— C’est exactement ce que je veux dire, Monsieur. Il est évident que nous nous entendons parfaitement l’un et l’autre sans avoir besoin de circonlocutions. Ces miliciens sont sur la bonne route ; et si on leur laissait encore quelques mois pour se former, alors il pourrait y avoir du plaisir à se battre avec eux. Vous savez comme moi, major Lincoln, qu’il faut du temps pour former un soldat ; et si on les prend au dépourvu et sans qu’ils soient préparés, autant vaudrait alors disperser un rassemblement de la populace sur Ludgate-Hill, pour l’honneur qu’il nous en reviendra. Un officier qui saurait son métier mitonnerait un peu cette petite affaire, au lieu de montrer tant de précipitation. Selon moi, Monsieur, tuer un homme de cette manière, ajouta-t-il en montrant le cadavre de l’Américain, ce n’est plus un combat honorable, c’est une boucherie.

— Il y a tout lieu de craindre que d’autres n’emploient la même expression en parlant de cet engagement, reprit Lionel ; Dieu sait combien nous aurons peut-être à déplorer la mort de ce malheureux !


— Quant à cela, c’était un compte qu’il fallait que cet homme réglât tôt ou tard, et du moins il n’aura plus à s’en occuper, dit le capitaine avec beaucoup de sang-froid ; quelque résultat que sa mort puisse avoir pour nous, ce n’est pas du moins un grand malheur pour lui. Mais dites-moi, si ces hommes à la minute, et ma foi ! ils méritent bien leur nom, car on ne peut jamais les voir plus d’une minute en face ; si donc ces hommes à la minute vous barraient le chemin, c’était à coups de houssine qu’il fallait les chasser de la prairie.

— Voici quelqu’un qui pourra vous apprendre qu’il ne faut pas non plus les traiter en enfants, dit Lionel en se tournant vers la place où Job lui avait parlé l’instant auparavant, mais qu’à sa grande surprise il trouva vide.

Tandis qu’il regardait autour de lui, ne pouvant concevoir par où l’idiot s’était échappé si subitement, les tambours battirent le rappel, et le mouvement général qui se fit parmi les soldats annonça qu’on allait se remettre en marche. Les deux officiers rejoignirent à l’instant leurs compagnons, pensant tous deux à l’affaire qui venait d’avoir lieu, quoique les réflexions qu’elle leur inspirait fussent d’une nature bien différente.

Pendant le peu de temps qu’avait duré la halte, les troupes avaient pris à la hâte un léger repas. L’espèce d’étourdissement que produit toujours une première affaire avait fait place parmi les officiers à un orgueil militaire capable de les soutenir dans des circonstances plus difficiles. Une ardeur nouvelle et plus martiale que jamais brillait sur toutes les figures, tandis que l’épée à la main, les bannières déployées, et mesurant leur marche sur le son bruyant de la musique, ils s’éloignaient de la prairie fatale, et, d’un pas fier et uniforme, marchaient de nouveau, à la tête de leurs compagnies respectives, le long de la grande route.

Si tel était le résultat d’une première rencontre sur l’esprit des officiers, les effets qu’elle produisit sur les simples soldats étaient encore plus révoltants. Leurs plaisanteries grossières, les regards insultants qu’ils jetaient en passant sur les déplorables victimes de leur expérience militaire, la brutalité des expressions que la plupart d’entre eux employaient pour peindre l’ivresse de leur triomphe, ne témoignaient que trop clairement qu’après s’être plongés une fois dans le sang, ils étaient prêts, comme des tigres altérés, à s’en repaître de nouveau, jusqu’à ce que leur soif fût assouvie.



  1. Espèce d’émerillon. Voyez, sur cet oiseau, d’Amérique, une note dans le Dernier des Mohicans.