Lionel Lincoln/Chapitre X

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 125-140).


CHAPITRE X.


Tous les Grahams du clan de Nelerby montèrent à cheval, les Forsters, les Fenvick, les Musgraves accoururent : il y eut un bruit de chasse et de chevaux sur la plaine de Cannoby.
Sir Walter Scott.


La pompe militaire avec laquelle les troupes marchaient en sortant de Lexington, nom du petit village où s’étaient passés les événements que nous avons rapportés dans le chapitre qui précède, fit bientôt place à l’air tranquille et affairé de gens sérieusement occupés du soin d’accomplir l’objet qu’ils ont en vue. Ce n’était plus un secret que le détachement se rendait à deux milles plus loin dans l’intérieur pour détruire les munitions dont il a été déjà parlé, et qui, comme on l’avait appris, étaient réunies à Concorde, ville où le congrès des députés provinciaux, que les colons avaient substitué aux anciennes magistratures de la province, tenait ses séances. Comme la marche ne pouvait plus se cacher il devint nécessaire de doubler de vitesse pour assurer le succès de l’expédition.

L’officier vétéran de marine, dont nous avons si souvent parlé, reprit son poste à l’avant-garde ; et, à la tête des mêmes compagnies d’infanterie légère qui l’avaient accompagné auparavant, il marcha en avant des colonnes plus pesantes des grenadiers. Par suite de cet arrangement, Polwarth se vit encore du nombre de ceux sur l’agilité desquels on comptait réellement. Quand Lionel eut rejoint son ami, il le trouva à la tête de sa compagnie, marchant d’un air si grave, que le major lui fit l’honneur de croire qu’il éprouvait des regrets plus louables que ceux qui avaient rapport à sa détresse physique. Les rangs s’élargirent encore une fois pour mettre les soldats plus à l’aise et leur procurer l’air qui leur devenait nécessaire, le soleil commençant à dissiper les brouillards du matin et à exercer sur les hommes cette influence énervante qui est si particulière aux premières chaleurs du printemps en Amérique.

— Cette affaire au total a été un peu précipitée, major Lincoln, dit Polwarth, tandis que Lionel se mettait à côté de lui comme auparavant, et prenait machinalement le pas régulier de la troupe ; je ne sais pas s’il est tout à fait aussi légitime d’assommer un homme qu’un bœuf.

— Vous convenez donc avec moi que notre attaque a été précipitée, sinon cruelle.

— Précipitée, sans le moindre doute. On peut dire que la précipitation est le caractère distinctif de notre expédition ; et tout ce qui nuit à l’appétit d’un honnête homme peut passer pour un acte de cruauté. Croiriez-vous bien, Lionel, que je n’ai pas été en état d’avaler une bouchée de mon déjeuner ce matin ? Il faut avoir la faim enragée d’une hyène et l’estomac d’une autruche pour pouvoir manger et digérer quand on à une pareille besogne sous les yeux.

— Et cependant nos soldats ont l’air de triompher de ce qu’ils viennent de faire.

— Les chiens y sont dressés. Mais avez-vous vu quelle mine faisaient les recrues de la province ? Il faut tâcher de les adoucir et de les apaiser aussi bien que nous le pourrons.

— Ne mépriseront-ils pas tous nos efforts à cet égard ? Ne se chargeront-ils pas eux-mêmes de chercher des moyens de réparation et de vengeance ?

Polwarth sourit dédaigneusement avec un air d’orgueil qui, malgré son embonpoint, lui donnait une apparence d’élasticité.

— Cet événement est fâcheux, major Lincoln, dit-il ; c’est même un abus de la force, si vous le voulez ; mais croyez-en un homme qui connaît parfaitement le pays : on ne fera aucune tentative pour en tirer vengeance ; et quant à obtenir réparation à la manière militaire, la chose est impossible.

— Vous parlez avec une confiance, Monsieur, qui ne peut être justifiée que par une connaissance intime de la faiblesse de ce peuple.

— J’ai demeuré deux ans dans le cœur même du pays, major Lincoln, répondit Polwarth sans détourner ses yeux de la longue route qu’il voyait devant lui ; j’ai été à trois cents milles au-delà des districts habités, et je dois connaître le caractère de la nation, comme j’en connais les ressources. À l’égard de ces dernières, il n’existe dans toute l’étendue de ce pays aucune production alimentaire, depuis le moineau jusqu’au buffle, depuis l’artichaut jusqu’au melon d’eau, qui ne m’ait, de manière ou d’autre, passé par les mains en quelque occasion. Je puis donc parler avec confiance, et je n’hésite pas à dire que les colons ne se battront jamais, et que, quand même ils en auraient la disposition, ils n’ont pas les moyens de faire la guerre.

— Peut-être, Monsieur, dit Lionel avec un peu de vivacité, avez-vous étudié de trop près les règnes animal et végétal de ce pays, pour bien connaître l’esprit de ses habitants.

— Il existe entre eux une relation intime ; dites-moi de quoi un homme se nourrit, et je vous dirai quel est son caractère. Il est moralement impossible que des gens qui mangent leurs poudings avant le dîner, comme c’est l’usage de ces colons, puissent jamais faire de bons soldats ; parce que l’appétit se trouve apaisé avant qu’une nourriture plus succulente soit introduite…

— Assez ! assez ! épargnez-moi le reste ! On n’en a déjà que trop dit pour prouver la supériorité de l’animal européen sur celui de l’Amérique, et votre raisonnement est concluant.

— Il faudra que le parlement fasse quelque chose pour les familles des pauvres diables qui ont péri !

— Le parlement ! répéta Lionel avec emphase et amertume ; oui, nous serons invités à adopter des résolutions pour louer la décision du général et le courage des troupes, et après que nous aurons ajouté toutes les insultes possibles à l’injustice, dans la conviction de notre suprématie imaginaire, nous pourrons accorder aux veuves et aux orphelins quelques misérables secours, qu’on citera comme une preuve de la générosité sans bornes de la nation.

— La nourriture de six ou sept couvées de jeunes Yankees n’est pas une bagatelle, major ; et je suppose que cette malheureuse affaire se terminera là. Nous marchons maintenant vers Concorde, place dont le nom est de meilleur augure ; nous trouverons du repos dans ses murs, et un dîner tout préparé pour ce parlement provincial qui y est assemblé, et dont nous ferons notre profit. Ces considérations me soutiennent seules contre la fatigue de ce maudit pas redoublé auquel il plaît au vieux Pitcairn de nous faire trotter. Croit-il donc être à la chasse avec une meute de chiens courant sur ses talons ?

L’opinion qu’exprimait Polwarth sur les dispositions peu militaires des Américains était trop commune parmi les troupes anglaises pour exciter de la surprise chez Lionel ; mais ce sentiment peu libéral lui causant du dégoût, et se trouvant secrètement offensé de la manière dédaigneuse avec laquelle son ami manifestait des sentiments si injurieux à ses concitoyens, il continua sa route en silence, tandis que la fatigue qui accablait tous les membres et tous les muscles de Polwarth lui fit bientôt perdre son penchant à la loquacité.

Cette marche au pas redoublé, dont le capitaine se plaignait si souvent, ne fut pourtant pas sans utilité pour l’avant-garde. Il était évident que l’alarme avait été donnée à tout le pays, et de petits corps d’hommes armés se montraient de temps en temps sur les hauteurs qui flanquaient la route : cependant on ne fit aucune tentative pour venger la mort de ceux qui avaient été tués à Lexington. La marche des troupes fut même accélérée par la persuasion que les colons profiteraient du moindre délai pour cacher ou éloigner les munitions de guerre dont on voulait s’emparer, plutôt que par la crainte qu’ils fussent assez hardis pour attaquer les troupes d’élite de l’armée anglaise. La légère résistance des Américains, dans la rencontre qui avait eu lieu le matin, était déjà un objet de plaisanterie pour les soldats, qui remarquaient avec dérision que le terme d’hommes à la minute s’appliquait parfaitement à des guerriers qui avaient montré tant d’agilité pour lâcher le pied. En un mot, toutes les épithètes injurieuses que le mépris et l’ignorance pouvaient inventer étaient libéralement prodiguées à la patience et à la retenue des colons.

Les esprits étaient dans cette disposition quand les troupes arrivèrent à un point d’on le clocher modeste et les toits des maisons de Concorde se firent apercevoir. Un petit corps de colons sortit de la ville, ou pour mieux dire du village, par une extrémité, tandis que les Anglais y entraient par l’autre, ce qu’ils firent sans éprouver la moindre résistance, et avec l’air de conquérants. Lionel ne fut pas longtemps sans découvrir que, quoique l’approche du corps d’armée eût été connue depuis quelque temps, les habitants n’avaient pas encore appris les événements de la matinée. Des détachements d’infanterie furent envoyés de divers côtés, les uns pour chercher des munitions et des provisions, les autres pour garder les avenues conduisant à la place. L’un d’eux suivit le corps américain qui se retirait, et s’établit à peu de distance, sur un pont qui coupait toute communication du côté du nord.

Pendant ce temps, l’œuvre de destruction commençait dans l’intérieur, sous la direction principale du vieil officier de marine. Le nombre d’habitants qui étaient restés dans leurs maisons montraient nécessairement des dispositions pacifiques, quoique Lionel pût lire sur leurs joues enflammées et dans leurs yeux étincelants l’indignation secrète d’hommes qui, habitués à la protection des lois, se voyaient forcés de supporter les injures et tous les excès d’une soldatesque effrénée. Toutes les portes furent enfoncées, et aucun lieu ne fut regardé comme assez sacré pour être exempté des recherches insolentes des soldats. Ces recherches avaient commencé avec une sorte de modération, mais les insultes, les jurements et les exécrations les accompagnèrent bientôt, et des cris de triomphe se firent entendre, même parmi les officiers, quand on mit au jour graduellement le peu de munitions qu’avaient les colons.

Ce n’était pas dans un pareil moment que les droits de propriété pouvaient être respectés, et la licence des soldats était sur le point de devenir un peu plus sérieuse, quand on entendit tout à coup le bruit d’une décharge d’armes à feu, venant du côté du pont occupé par un détachement. Quelques coups de fusil isolés furent suivis de plusieurs décharges qui se répondaient avec la rapidité de l’éclair ; enfin tout annonça qu’un engagement très-vif avait lieu. Tous les bras restèrent suspendus, toutes les langues devinrent muettes de surprise ; et dès que ce son inattendu de guerre retentit aux oreilles des soldats, ils oublièrent tous ce qui les occupait auparavant. Les chefs tinrent conseil, et quelques cavaliers arrivèrent au grand galop pour annoncer ce qui se passait. Le rang du major Lincoln fit qu’il fut instruit de ce qu’on jugea impolitique de communiquer aux soldats. Quoiqu’il fût évident que ceux qui avaient apporté cette nouvelle cherchaient à lui donner les couleurs les plus favorables, il découvrit, bientôt que le corps d’Américains qui avait quitté la ville lorsque le corps d’armée s’en était approché, s’étant présenté devant le pont pour rentrer dans ses foyers, le détachement qui le gardait avait fait feu, et que, dans le combat qui s’en était suivi, les troupes régulières avaient été obligées de se retirer avec perte.

L’effet de cette conduite prompte et vigoureuse des colons fut de produire un changement soudain, non seulement dans les mouvements des soldats, mais dans les mesures de leurs chefs. Les détachements furent rappelés, les tambours battirent le rappel, et, pour la première fois, les officiers et les soldats parurent se rappeler qu’ils avaient six lieues à faire dans un pays où ils trouveraient à peine un ami. Cependant on ne voyait pas s’avancer d’ennemis, à l’exception des habitants de Concorde qui restaient en possession du pont, et qui avaient déjà fait couler le sang de ceux qui avaient envahi leurs pénates. On laissa les morts et les blessés où ils étaient tombés, et les esprits observateurs remarquèrent, comme un mauvais augure, qu’il se trouvait parmi les derniers un jeune officier, ayant un rang distingué et une grande fortune, qui resta à la merci des Américains courroucés. La contagion se communiqua des officiers aux soldats, et Lionel vit qu’au lieu de la confiance hautaine et insultante avec laquelle on était entré dans Concorde, chacun, lorsque l’ordre fut donné de se remettre en marche, regardait les hauteurs voisines avec inquiétude, d’un air qui annonçait qu’il sentait les dangers auxquels il pouvait être exposé pendant la longue route qu’il avait à faire.

Ces appréhensions n’étaient pas sans fondement. À peine les troupes étaient-elles en marche qu’elles furent saluées d’une décharge qui partit de derrière une grange, et de pareilles décharges partirent également de derrière tout ce qui pouvait servir d’abri aux Américains. D’abord on fit peu d’attention à ces attaques légères et momentanées ; une charge un peu vive et quelques coups de fusil ne manquaient jamais de disperser les ennemis, et alors les troupes continuaient à avancer quelque temps sans obstacle. Mais le bruit de l’engagement qui avait eu lieu à Lesington s’était déjà répandu dans l’intérieur du pays ; les habitants s’étaient réunis, et ceux qui étaient les plus voisins du théâtre de l’action accouraient déjà au secours de leurs amis. Il y avait peu d’ordre et point de concert parmi les Américains ; mais à mesure qu’un de leurs partis arrivait, il harcelait les flancs du corps d’armée anglaise, et faisait ds efforts soutenus, quoique inefficaces, pour en arrêter la marche. D’une autre part, la population des villes se pressait derrière eux et menaçait l’arrière-garde, tandis que celle des campagnes se réunissait en face, et grossissait comme une boule de neige.

Avant qu’on fût à mi-chemin de Concorde à Lexington, Lionel s’aperçut que les troupes anglaises, malgré leur jactance, allaient se trouver dans un grand danger. Pendant la première heure de marche, et tandis que les attaques étaient encore faibles, momentanées et mal concertées, il était resté à côté de Mac-Fuse, qui secouait la tête avec dédain toutes les fois qu’une balle sifflait à ses oreilles, et faisait quelques commentaires sur la folie de commencer prématurément une guerre susceptible, disait-il, si on la nourrissait convenablement, d’amener quelque chose de joli et d’intéressant.

— Vous devez voir, major Lincoln, ajouta-t-il, que ces colons connaissent déjà les premiers éléments de la guerre ; car les drôles sont excellents tireurs, en prenant en considération la distance à laquelle ils se tiennent : six mois ou un an d’exercice, et ils seraient en état de faire une charge assez régulière ; ils ajustent bien, leur balle prend la bonne direction, et, s’ils savaient faire feu par pelotons, ils pourraient, dès à présent, faire quelque impression sur l’infanterie légère ; mais dans un an ou deux, major, ils ne seraient pas indignes des faveurs des grenadiers.

Lionel écouta ces discours et beaucoup d’autres semblables avec distraction ; mais quand les attaques devinrent, plus fréquentes et plus sérieuses, son sang commença à circuler plus rapidement dans ses veines, et enfin, excité par le danger qui devenait plus pressant, il monta à cheval et courut offrir ses services comme volontaire au commandant du corps, n’écoutant plus en ce moment que l’ardeur martiale et l’orgueil militaire.

Il reçut sur-le-champ l’ordre de se rendre à l’avant-garde, et faisant sentir l’éperon à son cheval, il courut à toute bride à travers les soldats combattants et harassés, et arriva au poste qui lui avait été assigné. Il y trouva plusieurs compagnies chargées de frayer un chemin au corps d’armée, et il ne se passait pas cinq minutes sans que de nouveaux ennemis se montrassent. À l’instant où Lionel arrivait, une décharge partit du clos d’une grange, dirigée contre les premiers rangs, et envoyant des messagers de mort jusqu’au centre de l’avant-garde.

— Capitaine Polwarth, s’écria le vieux major de marine, qui combattait vaillamment au premier rang, prenez une compagnie d’infanterie légère, et débusquez ces lâches vagabonds de leur embuscade.

— Par les douceurs du repos, et l’espoir d’une halte ! répondit l’infortuné capitaine, c’est une autre tribu de ces sauvages blancs. En avant, mes braves ! Escaladez le mur sur votre gauche. Point de quartier à ces coquins ! feu d’abord, et l’arme blanche ensuite.

Tandis que la force des circonstances arrachait des ordres si terribles au pacifique capitaine, Lionel vit son ami disparaître au milieu d’un nuage de fumée, entre les bâtiments de la ferme, suivi par ses soldats. Quelques minutes après, pendant que la troupe gravissait péniblement une hauteur sur laquelle cette scène se passait, Polwarth reparut, le visage noir de poudre ; et une colonne de flamme qui s’élevait par derrière annonça l’incendie qui dévorait les bâtiments du malheureux fermier.

— Ah ! major Lincoln ! s’écria-t-il en s’approchant de son ami, appelez-vous cela des mouvements de l’infanterie légère ? Moi, je dis que ce sont les tourments des damnés. Allez, vous qui avez de l’influence, et un cheval, ce qui vaut encore mieux, allez dire à Smith que, s’il veut ordonner une halte, je m’engage à m’asseoir à la tête de ma compagnie, dans telle position qu’il voudra choisir, et de tenir en respect ces maraudeurs pendant une heure, pour que le détachement puisse se reposer et satisfaire son appétit, me flattant qu’il accordera ensuite à ses défenseurs le temps nécessaire pour en faire autant. Une marche de nuit, point de déjeuner, un soleil brûlant, je ne sais combien de milles, point de halte, et toujours feu ! feu ! Croire qu’un homme puisse endurer tant de fatigues, c’est ce qui est contraire à tous les principes de physique et même d’anatomie.

Lionel tâcha d’encourager son ami à faire de nouveaux efforts ; mais de nouvelles attaques étant survenues en ce moment, il se tourna vers les soldats, leur parla d’un ton martial et encourageant, et ils coururent contre leurs ennemis en poussant de grands cris. Les Américains n’étaient pas encore assez disciplinés pour résister à une charge à la baïonnette, et ils cédèrent toujours, quoique non sans se défendre.

L’avant-garde s’étant remise en marche, Lionel se détourna pour contempler la scène qu’il laissait derrière lui. Depuis deux heures on marchait en combattant presque sans interruption, et il n’était que trop évident que les forces des Américains augmentaient à chaque instant, et que leur audace croissait comme leur nombre ; des deux côtés de la route, sur les lisières de chaque bois, derrière toutes les haies, toutes les maisons, toutes les granges, des décharges d’armes à feu partaient continuellement, tandis que le découragement se mettait parmi les Anglais, et que leurs efforts devenaient plus faibles de moment en moment. Des nuages de fumée s’élevant sur la vallée dont on venait de sortir, et se mêlant à la poussière occasionnée par la marche, plaçaient un voile impénétrable devant les yeux ; mais lorsque le vent l’entrouvrait, on apercevait tantôt des soldats anglais divisés par pelotons et épuisés de fatigués, tantôt repoussant une attaque avec courage, tantôt cherchant à éviter le combat, avec un désir mal dissimulé de changer leur retraite en fuite.

Le major Lincoln, quelque jeune qu’il fût, connaissait assez sa profession pour voir qu’il ne manquait aux Américains qu’un concert d’opérations et l’unité du commandement, pour effectuer la destruction totale du corps anglais. Les attaques se faisaient avec ardeur ; on combattait quelquefois corps à corps, et le sang coulait des deux côtés ; mais la discipline des troupes anglaises les mettait en état de se défendre encore contre cette guerre d’escarmouches. Enfin ce fut avec un plaisir qu’il ne put cacher que Lionel entendit partir des premiers rangs de l’avant-garde des cris de joie annonçant qu’un nuage de poussière, qu’on voyait en face, était produit par la marche d’une brigade d’élite de l’armée anglaise, qui arrivait fort à temps à leur secours, sous les ordres de l’héritier de la maison de Northumberland. Les Américains se retirèrent quand les deux corps furent sur le point de faire leur jonction, et l’artillerie qu’amenaient les troupes fraîches, tonnant contre les colons dispersés, procura quelques minutes de repos à leurs compagnons. Polwarth s’étendit par terre, tandis que Lionel descendait de cheval près de lui, et son exemple fut suivi par tous ses camarades, qui haletaient de fatigue et de chaleur, comme le daim poursuivi par les chasseurs, et qui a réussi à mettre les chiens en défaut[1].

— Major Lincoln, dit le capitaine, aussi vrai que je suis un homme de mœurs simples et innocent de tout cette effusion de sang, je déclare que faire faire une pareille marche à des troupes, c’est abuser des ressources de la nature humaine. J’ai fait au moins cinq lieues depuis ce lieu de discorde, si mal à propos nommé Concorde jusqu’ici, en moins de deux heures, et cela, au milieu de la fumée, de la poussière et de mille cris infernaux qui feraient cabrer le cheval le mieux dressé de toute l’Angleterre, et en respirant un air si brillant qu’il cuirait un œuf en deux minutes et quinze secondes.

— Vous exagérer la distance, Polwarth. D’après les pierres milliaires, nous n’avons encore fait que deux lieues.

— Les pierres ! les pierres mentent. J’ai ici deux jambes qui savent compter les lieues, les milles, les pieds, et même les pouces ; mieux que toutes les pierres du monde.

— Il est inutile de contester ce point, car je vois que les troupes S’occupent à manger un morceau à la hâte, et nous n’avons pas un moment à perdre pour rentrer à Boston avant la nuit.

— Manger ! Boston ! la nuit ! répéta lentement Polwvarth en s’appuyant sur un coude. Comment ! j’espère qu’il n’y a parmi nous personne qui soit assez enragé pour vouloir rentrer à Boston avant huit jours. Il nous faudrait la moitié de ce temps pour recevoir les rafraîchissements intérieurs nécessaires au maintien de notre système physique, et le surplus suffirait à peine pour nous reposer.

— Tels sont pourtant les ordres du comte Percy ; il vient de m’apprendre que tout le pays est soulevé en face de nous.

— Oui, mais ces drôles ont dormi tranquillement dans leur lit la nuit dernière, et j’ose dire qu’il n’y a pas un chien parmi eux qui n’ait mangé à son déjeuner sa demi-livre de lard, avec tous les accessoires convenables, avant de sortir de chez lui ; mais il n’en est pas de même de nous. Deux mille hommes de troupes anglaises ne doivent pas courir comme s’ils étaient en fuite, quand ce ne serait que pour l’honneur des armes de Sa Majesté. Non, non, le brave Percy connaît trop bien ce qu’il doit à son illustre naissance et au nom qu’il porte, pour vouloir que les troupes qu’il commande aient l’air de fuir un rassemblement de goujats séditieux.

La nouvelle de Lionel était pourtant vraie, car, après une courte halte, qui permit à peine aux soldats de satisfaire leur besoin le plus pressant, les tambours donnèrent le signal du départ, et Polwarth, comme plusieurs centaines d’autres, fut forcé de se lever et de se remettre en marche, sous peine de rester abandonné à la fureur des Américains courroucés.

Tant que les troupes s’étaient reposées, les pièces d’artillerie de campagne avaient tenu les colons à une distance respectueuse ; mais dès qu’on se remit en marche, ils se rapprochèrent, et les attaques recommencèrent avec plus d’impétuosité que jamais. Les excès commis par les soldats, qui, chemin faisant, avaient pillé et incendié plusieurs maisons, avaient aigri encore davantage les esprits de leurs ennemis ; et il ne se passa pas vingt minutes avant que plusieurs attaques simultanées fussent dirigées sur leurs flancs de droite et de gauche, avec plus d’acharnement que jamais.

— Plût au ciel que Percy voulût nous former en ordre de bataille et nous donner le champ libre avec ces Yankees ! dit Polwarth en se traînant péniblement avec l’avant-garde ; ce serait l’affaire d’une demi-heure, et l’on aurait alors la satisfaction de se voir victorieux, ou du moins d’être tranquillement détendu parmi les morts.

— Bien peu de nous verraient le soleil se lever demain, dit Lionel, si nous laissions une nuit aux Américains pour se rassembler en plus grand nombre, et une halte d’une heure pourrait nous faire perdre tous les avantages d’une marche forcée. Mais courage, mon ancien camarade, vous allez vous faire une réputation éternelle d’activité ; voici un parti qui descend de cette hauteur pour vous donner de l’occupation.

Polwarth jeta sur Lionel un regard de découragement, et lui dit en soupirant :

— De l’occupation ! Dieu sait qu’il n’y a pas dans tout mon corps un muscle, un nerf, une jointure, qui ait été dans un état de repos salutaire depuis vingt-quatre heures ! Se tournant alors vers ses soldats, il leur cria d’un ton si vif et si animé, en marchant à leur tête à la rencontre de l’ennemi, qu’il semblait que ce fût le dernier effort de la nature épuisée :

— Dispersez ces chiens, mes braves ! chassez-les comme des cousins, comme des mosquites, comme des sangsues qu’ils sont. Donnez-leur une indigestion de plomb et d’acier !

— En avant l’avant-garde ! cria le vieux major de marine, qui vit le premier rang s’arrêter.

La voix de Polwarth se faisait entendre au milieu du tumulte et il ne lui fallut qu’une charge pour repousser des ennemis indisciplinés.

— En avant ! en avant l’avant-garde ! crièrent plus loin une cinquantaine de voix au milieu d’un tourbillon de fumée qui partait du penchant d’une colline où la rencontre avait eu lieu.

Cette guerre de partisans continua ainsi pendant plusieurs milles, l’ennemi harcelant sans cesse les flancs du corps d’armée et suivant les pas lourds et fatigués des soldats anglais, qu’il laissaient partout sur leur route des traces sanglantes de leur passage. En portant les yeux du côté du nord, on distinguait de larges taches rouges, tant sur la route que dans les champs où quelque engagement partiel avait eu lieu.

Pendant quelques intervalles de repos, Lionel trouva le temps de remarquer la différence qui existait entre les combattants. Toutes les fois que le terrain ou les circonstances permettait une attaque régulière, la confiance des soldats anglais semblait renaître, et ils marchaient à la charge avec cette hardiesse qu’inspire la discipline, en faisant retentir l’air de leurs cris, tandis les Américains se retiraient en silence, mais non sans se servir de leurs armes à feu avec une dextérité qui les rendait doublement dangereuses. La direction des colonnes faisait quelquefois partir le corps d’armée sur un terrain qui avait été disputé à l’avant-garde, et l’on y trouvait les victimes de ces courtes escarmouches. Il fallait pourtant fermer l’oreille aux plainte set aux prières des blessés qui voyaient avec horreur et désespoir leurs camarades s’éloigner. Au contraire, l’Américain baigné dans son sang semblait oublier ses souffrances pour jeter sur les soldats qui passaient un regard d’indignation et de fierté. Lionel arrêta son cheval qui allait fouler aux pieds un homme étendu, et le regarda un instant. C’était le corps inanimé d’un vieillard dont les cheveux blancs, les joues creuses et le corps décharné prouvaient que la balle qui lui avait ôté la vie n’avait fait que prévenir de quelques jours les décrets irrésistibles du temps. Il était tombé sur le dos ; son œil fier, même après sa mort, exprimait le ressentiment qui l’avait animé en combattant, et sa main était encore serrée autour d’un mousquet rouillé, aussi vieux que lui-même, dont il s’était armé pour prendre la défense de ses concitoyens.

— Comment finira une lutte à laquelle de pareils champions croient devoir prendre part ? s’écria Lionel en voyant l’ombre d’un autre spectateur tomber sur les traits pâles du défunt. Qui peut dire où s’arrêtera ce torrent de sang, et combien il entraînera de victimes ?

Ne recevant pas de réponse, il leva les yeux, et vit qu’il avait, sans le savoir, adressé cette question embarrassante à l’homme dont la précipitation bouillante avait causé ce commencement d’hostilité : c’était le major de marine, qui regarda un instant ce spectacle d’un œil presque égaré, et qui, sortant tout à coup de cette stupeur momentanée, se redressa sur son cheval, lui enfonça ses éperons dans les flancs, et disparut dans un brouillard de fumée, brandissant son sabre et s’écriant : — En avant l’avant-garde ! en avant !

Le major Lincoln le suivit plus lentement, réfléchissant sur la scène qu’il venait de voir ; mais, à sa grande surprise, il vit Polwarth, assis sur un fragment de rocher bordant la route, et qui, d’un air indolent et tranquille, regardait le corps d’armée continuer sa retraite. Il retint son cheval, et lui demanda s’il était blessé.

— Non, major Lincoln, répondit le capitaine, je ne suis que fondu. J’ai fait aujourd’hui plus qu’il n’est au pouvoir d’un homme, et je ne puis en faire davantage. Si vous voyez jamais quelques-uns de mes amis en Angleterre, dites-leur que j’ai subi mon destin comme le doit un soldat stationnaire. Je fonds littéralement en ruisseaux comme la neige en avril.

— Juste ciel, Polwarth ! vous ne resterez pas ici pour vous faire tuer par les Américains ! Vous voyez qu’ils nous enveloppent de toutes parts.

— Je prépare un discours pour le premier Yankie qui s’approchera de moi ; s’il a dans le cœur quelque chose d’humain, il versera des larmes au récit de tout ce que j’ai souffert aujourd’hui ; si c’est un sauvage, il épargnera à mes héritiers les frais de mes funérailles.

Lionel aurait continué ses remontrances, mais une rencontre entre deux partis avait lieu à quelque distance ; il vit les Anglais fuir devant les Américains ; il courut à la hâte, rallia les soldats, et changea la fortune du combat. Cependant la résistance fut vive, et, pendant les vicissitudes de l’action, il se trouva seul tout à coup dans le voisinage dangereux d’un petit bois. L’ordre qu’il entendit : — Feu sur cet officier ! l’avertit du danger imminent qu’il courait. Il se baissait sur le cou de son cheval pour tâcher d’éviter la volée de balles dont il était menacé, quand une voix, partant du milieu des Américains, s’écria d’un ton qui le fit tressaillir.

— Épargnez-le ! pour l’amour du dieu que vous adorez, épargnez-le !

Accablé d’une sensation indéfinissable, il ne songea pas à fuir, et levant les yeux, il vit le vieux Ralph, courant avec agilité le long de la lisière du bois, abaissant les fusils d’une vingtaine d’Américains, et répétant ses cris d’une voix qui ne semblait os appartenir à un être humain. Au même instant, et dans la confusion de ses idées, il se crut prisonnier, car un jeune homme, qui s’était glissé hors du bois, saisit la bride de son cheval, et lui dit :

— C’est un jour de sang, major Lincoln, et Dieu ne l’oubliera pas. Mais si vous voulez descendre la colline en droite ligne, vous ne risquez rien, parce qu’on ne tirera pas sur vous de peur de blesser Job ; et quand Job tirera, ce sera sur ce grenadier qui monte par-dessus la muraille, et personne n’en entendra jamais parler dans Funnel-Hall.

Lionel partit plus vite que la pensée, et fit prendre le grand galop à son cheval : tout en descendant la hauteur, il entendit les cris que les Américains poussaient derrière lui, le bruit du coup de mousquet que tira Job, et le sifflement de la balle qui prenait la direction qu’il avait annoncée. Lorsqu’il fut arrivé dans un endroit où il était moins en danger, il vit Pitcairn qui descendait de cheval, car les attaques personnelles des colons faisaient qu’il était imprudent à un officier de se montrer ainsi, de manière à pouvoir servir de point de mire. Lionel attachait beaucoup de prix à son coursier, mais il avait eu de si bonnes preuves du danger que sa situation élevée lui faisait courir, qu’il se vit obligé de suivre cet exemple, quoique à son grand regret, et d’abandonner ce noble animal à son sort. Il sa joignit ensuite à une autre troupe de combattants, et continua à les animer à de nouveaux efforts pendant tout le reste du chemin.

Du moment que les clochers de Boston se montrèrent aux yeux des soldats, la lutte devint plus animée. Cette vue sembla rendre de nouvelles forces à leurs corps exténués de fatigue, et, reprenant un air martial, ils soutinrent toutes les attaques avec une nouvelle intrépidité. De leur côté, les Américains semblaient sentir que les instants accordés à la vengeance s’écoulaient rapidement, et les jeunes gens, les vieillards, même les blessés, se pressaient autour de leurs agresseurs comme pour leur porter un dernier coup. On vit même les paisibles ministres de Dieu se mettre en campagne en cette occasion mémorable, se joindre à leurs paroissiens, et partager leurs dangers dans une cause qu’ils regardaient comme d’accord avec les devoirs de leur saint ministère.

Le soleil allait quitter l’horizon, et la situation du corps d’armée devenait presque désespérée, quand Percy renonça au projet qu’il avait conçu de regagner le Neck, qu’il avait traversé si fièrement le matin en sortant de Boston, et il fit les derniers efforts pour ramener les restes de ses troupes dans la péninsule de Charlestown. Le sommet et la rampe de chaque hauteur étaient couverts d’Américains armés, et, l’ombre de la nuit arrivant, l’espoir d’anéantir entièrement ce corps d’armée fit battre leur cœur, quand ils virent que l’excès de la fatigue forçait les soldats anglais à ralentir leur feu. Cependant la discipline l’emporta, sauva les débris des deux détachements réunis, et leur permit d’atteindre l’étroit passage qui pouvait seul les mettre en sûreté, à l’instant où les ténèbres allaient déterminer leur perte.

Lionel s’appuya contre une haie, et regarda défiler lentement et pesamment devant lui ces hommes qui, quelques heures auparavant, se seraient crus en état d’imprimer la terreur à toutes les colonies[2], et qui maintenant traînaient péniblement leurs membres fatigués en gravissant Bunker-Hill. Les yeux hautains de la plupart des officiers étaient baissés avec un air de honte, et les soldats, quoique alors en lieu de sûreté, jetaient encore des regards inquiets en arrière, comme s’ils eussent craint que ces colons, qu’ils avaient si longtemps méprisés, ne continuassent à les poursuivre.

Un peloton succédait à un autre, chacun de ceux qui les composaient paraissant également fatigué. Enfin Lionel vit, à quelque distance, un cavalier qui s’avançait au milieu des rangs de l’infanterie, et quand il le vit de plus près, ce fut avec autant de plaisir que de surprise qu’il reconnut Polwarth, monté sur le coursier qu’il avait lui-même abandonné. Le capitaine s’avança vers lui avec un air de calme et de satisfaction. Ses habits étaient déchirés, la housse de la selle du cheval était coupée en rubans, et quelques taches de sang caillé sur les flancs du noble animal, annonçaient que celui qui le montait avait attiré l’attention particulière des Américains.

Le capitaine raconta alors ses aventures. Il avait senti renaître en lui le désir de suivre ses compagnons d’armes, quand il avait vu le cheval du major courir à l’abandon dans la campagne. Il avoua même qu’il lui en avait coûté sa montre pour se le faire amener. Mais, une fois qu’il s’était trouvé en selle, ni dangers, ni remontrances, n’avaient pu le décider à quitter une position où il se trouvait si à son aise, et qui le consolait de toutes les fatigues qu’il avait éprouvées dans cette malheureuse journée où il avait été obligé de partager les calamités de ceux qui avaient combattu pour la couronne d’Angleterre dans le mémorable combat de Lexington[3].


  1. C’est un fait historique qu’une brigade de troupes légères de l’armée anglaise vint se joindre au centre du renfort, et que les soldats s’étendirent par terre, comme cela est décrit ici. Ce récit est exact, à l’exception des événements qui ont rapport aux personnages du roman.
  2. Il est bon de ne pas oublier qu’un officier anglais de haut rang avança dans le parlement, dont il était membre, que 2,000 soldats anglais pourraient se frayer un chemin à travers toutes les provinces américaines.
  3. Ce nom de Lexington est devenu presque un cri de liberté, non seulement en Amérique, mais aussi en Europe : on se rappelle l’admirable passage de M. de Chateaubriand dans l’Essai sur les révolutions : « J’ai vu les champs de Lexington ; je m’y suis arrêté en silence, comme le voyageur aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des Deux-Mondes qui moururent les premiers pour obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philosophique qui me disait dans sa muette éloquence comment les empires se perdent et relèvent, j’ai confessé mon néant devant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la poussière. »