Lionel Lincoln/Chapitre VIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 99-109).


CHAPITRE VIII.


Garde tes soupirs, fille infortunée, pour purifier l’air ; garde tes larmes pour en orner, au lieu de perles, les bracelets faits de tes cheveux.
Davenant.


Lionnel aurait rougi d’avouer l’influence secrète et inexplicable que Ralph, son mystérieux ami, exerçait sur ses sentiments ; mais l’entraînement était irrésistible, et il se hâta de quitter son appartement pour se rendre dans la partie basse de la ville, où se trouvait la demeure d’Abigaïl Prey. Il n’avait point visité le sombre réduit de cette femme depuis le soir de son arrivée ; mais sa proximité de Fanueil-Hall, aussi bien que l’architecture singulière du bâtiment en lui-même, le lui avait fait souvent remarquer pendant les longues promenades qu’il faisait dans une ville qui lui rappelait tous les souvenirs de son enfance. Connaissant donc parfaitement le chemin qui conduisait au vieux magasin, il se dirigea vers la place du marché. Lorqu’en sortant de chez lui Lionel se trouva dans la rue, il vit qu’une obscurité profonde enveloppait déjà la péninsule de Boston, comme si la nature elle-même eût voulu servir les desseins secrets du commandant anglais. Le son vif et aigu du fifre, accompagné du roulement du tambour, faisait retentir les collines nues qui entourent la ville ; par moments, le bruit éclatant du cor se faisait entendre dans la plaine, et, porté par la brise du soir, il venait mourir dans les rues étroites de l’autre côté de la ville. L’effet que produisaient ces trois instruments belliqueux fit tressaillir le jeune militaire, et le pénétra d’un triste plaisir, tandis qu’il marchait fièrement au son de la musique guerrière. Mais l’oreille la plus exercée n’aurait pu y distinguer autre chose que la retraite qu’on battait tous les soirs pour appeler les soldats au repos ; et, lorsque les échos des montagnes eurent répété pour la dernière fois les sons du cor, tout rentra dans le silence, et la ville parut dans un calme aussi parfait que si l’heure paisible de minuit eût déjà plongé tous ses habitants dans le sommeil.

Lionel s’arrêta un moment devant les portes de l’hôtel-de-ville de la province, et, après avoir jeté un coup d’œil rapide sur toutes les fenêtres, il adressa la parole au grenadier de garde, qui s’était arrêté à son tour pour l’observer.

— Il paraît qu’il y a compagnie là-dedans, sentinelle, dit-il, à en juger par la clarté dont toutes ces fenêtres sont éclairées ?

Les armes et l’uniforme de Lionel apprirent au grenadier qu’il parlait à son supérieur, et il répondit avec respect : — Il ne convient pas à un simple soldat comme moi de vouloir connaître ce que font ses chefs, Votre Honneur ; mais j’étais en faction devant le quartier du général Wolf la nuit même où nous partîmes pour les plaines d’Abraham ; et je crois qu’un vieux soldat peut juger qu’il se prépare quelque mouvement important, sans adresser à ses supérieurs d’impertinentes questions.

— Je suppose, d’après votre remarque, que le général tient conseil ce soir.

— Il n’est entré, depuis que je suis à mon poste, Monsieur, que le lieutenant-colonel du 10e, le grand lord de Northumberland[1], et le vieux major de marine : c’est un vrai lougre de guerre, Votre Honneur, que ce vétéran, et ordinairement ce n’est pas pour rien qu’il vient ici.

— Bonsoir, mon vieux camarade, dit Lionel en continuant son chemin ; il s’agit sûrement de quelque consultation sur les nouveaux exercices qu’on vous fait faire.

Le grenadier secoua la tête d’un air de doute, et reprit sa marche lente et régulière. Quelques minutes après, Lionel se trouva près de la porte basse d’Abigaïl Pray, où il s’arrêta un instant, frappé du contraste qui existait entre le seuil triste et solitaire qu’il allait franchir et le brillant portique qu’il venait de quitter. Pressé cependant par son impatience, il frappa doucement à la porte ; après avoir recommencé plusieurs fois avec une force toujours croissante, ne recevant aucune réponse, il leva le loquet et entra dans le vieux magasin sans plus de cérémonie. Le grand appartement dans lequel Lionel se trouva était triste et silencieux, comme les rues obscures qu’il venait de parcourir. Après avoir quelque temps cherché son chemin à tâtons vers la petite chambre de la tour où il se rappelait que la mère de Job était lors de leur première entrevue, il la trouva, mais sombre et vide comme celle qu’il quittait. Il se disposait à sortir, assez mécontent, lorsqu’un faible rayon de lumière, qui s’échappait à travers une des fentes du plafond, vint éclairer le bas d’une espèce d’échelle qui conduisait à l’étage supérieur. Après avoir hésité un moment, Lionel céda au désir de trouver le vieillard, et monta le plus doucement possible ce qu’on ne pouvait appeler un escalier.

Le premier étage était divisé comme le rez-de-chaussée ; une grande chambre formait le milieu, et une plus petite était pratiquée dans chaque tourelle. En suivant la pâle clarté de la chandelle qui l’avait attiré jusque là, il se trouva sur le seuil d’une de ces petites pièces, et il y vit l’homme qu’il cherchait. Le vieillard était assis sur une chaise mutilée, la seule qui se trouvât dans la chambre, et devant lui, sur la botte de paille qui paraissait lui servir de lit, d’après les vêtements qui la couvraient, était déployée une grande carte de géographie qu’il semblait étudier avec la plus grande attention. Lionel hésita de nouveau, ne sachant s’il devait interrompre ses méditations, et contempla un moment les longs cheveux blancs qui couvraient le front et les tempes de Ralph tandis qu’il se baissait pour mieux voir la carte, et qui rendaient plus grave et plus imposante encore sa physionomie déjà si remarquable.

— Je viens vous chercher, dit à la fin Lionel, puisque vous ne me trouvez plus digne de vos soins.

— Vous venez trop tard, répondit Ralph sans paraître ému ni surpris de cette apparition subite, et même sans lever les yeux de dessus la carte qu’il regardait si attentivement ; trop tard au moins pour prévenir de grands malheurs, sinon pour y puiser d’utiles leçons.

— Vous connaissez donc les mouvements secrets qui se préparent pour cette nuit ?

— La vieillesse s’endort rarement, dit Ralph en regardant pour la première fois Lionel, car la nuit éternelle qui l’attend lui promet un assez long repos. Et moi aussi, j’ai fait dans ma jeunesse l’apprentissage de votre profession sanguinaire.

— Vos observations et votre expérience vous auront sans doute fait découvrir les préparatifs de la garnison ; mais vous ont-elles appris aussi le motif et les conséquences probables de l’entreprise ?

— L’un et l’autre me sont connus : Gage s’imagine en coupant de faibles branches étouffer le germe de la liberté qui a pris racine dans tous les cœurs américains. Il croit pouvoir anéantir les sentiments énergiques et le patriotisme qui animent tous les esprits, en détruisant quelques magasins de munitions.

— Il ne s’agit donc aujourd’hui que d’une mesure de précaution ?

Le vieillard secoua la tête d’un air triste, et répondit :

— Ce sera une mesure de sang.

— Je compte accompagner le détachement dans cette expédition, dit Lionel ; il se postera probablement à quelque distance dans l’intérieur, et je trouverai peut-être l’occasion de prendre ces informations, qui, vous le savez, me tiennent si fort à cœur, et pour lesquelles vous m’avez promis de m’aider. C’est pour vous consulter sur la marche que je dois suivre, que je suis venu vous chercher.

Tandis que Lionel parlait, le vieillard pâlit, et parut perdre jusqu’à la faculté de penser : ses yeux vagues et hagards erraient sur les murs dégradés qui l’entouraient, puis sur la carte de géographie ; enfin ils tombèrent sur les traits de Lionel étonné, et y restèrent quelque temps fixés, mornes et immobiles comme le regard de la mort. Lionel se disposait à lui prodiguer des secours, lorsque tout à coup la vie parut reprendre son empire sur le vieillard, comme le soleil dissipe en un instant l’obscurité en sortant de derrière un nuage.

— Vous êtes malade ? s’écria Lionel.

— Laissez-moi, dit le vieillard, laissez-moi.

— Je ne puis vous laisser seul et dans un tel moment.

— Je vous dis de me laisser ; nous nous rencontrerons, comme vous le désirez, dans l’intérieur du pays.

— Vous me conseillez donc d’accompagner les troupes et d’attendre votre arrivée ?

— Certainement.

— Pardonnez-moi, dit Lionel en baissant les yeux avec embarras et en parlant avec hésitation ; mais la demeure que vous avez choisie, l’état où je vous vois, les vêtements qui vous couvrent, tout me prouve que l’hiver est arrivé pour vous, sans que l’été vous ait donné les moyens d’adoucir ses rigueurs.

— Voudriez-vous m’offrir de l’argent ?

— Si vous daigniez l’accepter, c’est moi qui vous devrais de la reconnaissance.

— Lorsque mes besoins excéderont mes moyens, jeune homme, je me rappellerai votre offre. Allez, maintenant, il n’y a pas de temps à perdre.

— Mais je ne voudrais pas vous laisser seul. Où est Abigaïl ? cette vieille folle serait toujours mieux que rien.

— Elle est absente.

— Et Job ? Le pauvre idiot a des sentiments d’humanité, et il pourrait vous secourir au besoin.

— Il est occupé à quelque chose de mieux qu’à soutenir les pas d’un vieillard inutile. Partez à l’instant et laissez-moi, je vous en prie, Monsieur, et, s’il le faut, je vous l’ordonne.

La manière ferme et presque impérieuse dont le vieillard parlait apprit à Lionel qu’il n’y avait rien à gagner sur lui ; il obéit donc avec répugnance, et il retourna plus d’une fois la tête en se retirant. Des qu’il fut au bas de l’échelle, il se hâta de reprendre le chemin de son logement. En traversant le petit pont jeté sur le bassin étroit dont nous avons déjà parlé, ses réflexions furent interrompues par le son de plusieurs voix qui s’entretenaient tout bas et avec mystère à peu de distance. C’était un moment où tout ce qui n’était pas ordinaire devait éveiller l’attention, et Lionel s’arrêta pour examiner deux hommes qui près de là tenaient leur secret conciliabule. À peine avait-il eu le temps de les remarquer que les deux individus se séparèrent ; l’un, traversant la place, entra sous une des arcades de la place du marché, et l’autre monta sur le pont où se trouvait Lionel.

— Quoi ! Job, c’est vous que je surprends ici à chuchoter et à comploter ! s’écria Lionel ; quels secrets pouvez-vous avoir qui demandent la faveur de la nuit ?

— Job demeure ici dans le vieux magasin, répondit-il vivement ; Nab n’y manque pas de place, puisque le roi ne veut plus qu’on y apporte de marchandises.

— Mais vous vous apprêtiez à descendre dans l’eau, et le chemin qui conduit à votre lit ne peut être à travers le bassin.

— Nab a besoin de poisson pour se nourrir, aussi bien que d’un toit pour la garantir de la pluie, dit Job en sautant légèrement du pont dans une petite barque qui était attachée à un des poteaux ; et, puisque le roi a fermé le port de Boston, il faut bien que le poisson y vienne quand il fait noir ; mais il y viendra, et tous les actes du parlement ne sauraient l’en empêcher.

— Pauvre garçon ! s’écria Lionel, retournez chez vous et mettez-vous au lit ; voilà de l’argent pour acheter ce qui peut manquer à votre mère, si elle est souffrante : vous vous ferez envoyer quelque balle par une des sentinelles en courant ainsi le soir dans le port.

— Job peut voir un vaisseau de plus loin qu’un vaisseau ne peut apercevoir Job, reprit celui-ci, et, s’ils tirent sur Job, qu’ils ne croient pas tuer un enfant de Boston sans que cela fasse du remue-ménage.

Leur conversation finit là ; la petite barque glissa légèrement le long du bassin pour entrer dans le port, sans que le moindre bruit trahît l’exercice des rames, auquel il était évident que l’idiot s’était exercé depuis longtemps. Lionel reprit sa route, et il allait quitter la place du marché, lorsqu’il se trouva face à face et sous un réverbère, avec l’homme qu’il avait vu quelques minutes auparavant s’enfoncer sous les arcades. Le désir mutuel de s’assurer si leurs yeux ne les avaient pas trompés les engagea à se rapprocher encore.

— Nous nous rencontrons de nouveau, major Lincoln, dit le personnage mystérieux que Lionel se rappela avoir vu à l’assemblée nocturne ; nos entrevues paraissent devoir toujours avoir lieu dans des endroits mystérieux.

— Et Job Pray paraît être l’esprit qui y préside, reprit Lionel, car vous venez de le quitter à l’instant.

— J’espère, Monsieur, dit l’inconnu avec gravité, que nous ne sommes pas dans un pays et que le temps n’est pas encore venu où un honnête homme ne pourra parler à qui il lui plaira.

— Certainement, Monsieur, et ce n’est pas moi qui mettrai obstacle à vos conférences, répondit Lionel. Vous m’avez parlé de nos pères ; le mien paraît être bien connu de vous, quoique vous ne soyez encore qu’un étranger pour moi.

— Le temps n’est pas éloigné où les hommes feront connaître leur véritable caractère : jusque-là, major Lincoln, je vous fais mes adieux.

Sans attendre de réponse, l’inconnu prit un chemin différent de celui que suivait Lionel, et marcha avec précipitation, comme un homme qu’appellent des affaires urgentes. Lionel remonta dans la partie haute de la ville, avec l’intention de se rendre dans Tremont-Street, apprendre à ses parentes son projet d’accompagner l’expédition. Le jeune militaire crut apercevoir que le bruit s’était répandu dans le peuple que quelque mouvement se préparait parmi les troupes. À chaque coin de rue, il voyait des groupes de colons parlant à voix basse et avec vivacité : enfin il comprit qu’on se racontait avec terreur que l’isthme, le seul passage qui conduisît à Boston par terre, était gardé par une ligne de sentinelles, et que toutes les chaloupes des vaisseaux de guerre entouraient la péninsule, de manière à lui intercepter toute communication avec le pays environnant. Cependant rien n’annonçait encore une alerte militaire, quoique par intervalle un bourdonnement confus, semblable à celui qui accompagnerait des apprêts de départ, fût apporté jusqu’à lui par les brises humides du soir, et parut augmenter à mesure qu’il approchait des maisons.

Lionel ne remarqua dans Tremont-Street aucune trace de cette agitation qui s’était rapidement communiquée dans les quartiers plus populeux. Il arriva jusque dans sa chambre sans avoir rencontré personne de la famille, et après y avoir terminé quelques arrangements, il descendait pour chercher ses parentes, lorsqu’il entendit la voix de Mrs Lechmere dans un petit cabinet qui lui était exclusivement consacré. Désirant prendre congé d’elle, il approcha de la porte entr’ouverte et allait demander la permission d’entrer, lorsqu’il aperçut Abigail Pray, qui était en conférence très-animée avec la maîtresse de la maison.

— Un homme âgé et pauvre, dites-vous ? répétait alors Mrs Lechmere.

— Et un homme qui semble tout savoir, interrompit Abigail en jetant autour d’elle des regards où se peignait une terreur superstitieuse.

— Tout ! répéta Mrs Lechmere, les lèvres tremblantes d’émotion plutôt que de vieillesse ; et vous dites qu’il est arrivé avec le major Lincoln ?

— Dans le même vaisseau, et il semble que le ciel ait voulu qu’il choisît ma pauvre demeure pour me punir de mes péchés !

— Mais pourquoi souffrez-vous qu’il y reste, si cela vous gêne ? dit Mrs Lechmere ; vous êtes au moins la maîtresse chez vous.

— Dieu a voulu que ma demeure fût celle de tous ceux qui sont assez malheureux pour n’en pas avoir. Ce vieillard a autant de droit que moi de vivre dans le vieux magasin.

— Vous avez les droits d’une femme et de première possession, dit Mrs Lechmere avec cette sévérité inflexible que Lionel avait souvent remarquée en elle ; je le jetterais dans la rue comme un chien.

— Dans la rue ! répéta Abigail regardant de nouveau autour d’elle, agitée par une terreur secrète ; parlez plus bas, Madame, pour l’amour du ciel, parlez plus bas ! Je n’ose pas même le regarder en face, son œil perçant me rappelle le passé, me parle de tout ce que j’ai jamais fait, et cependant je ne saurais dire pourquoi. Job l’adore comme un Dieu, et si je l’offensais, le vieillard pourrait aisément savoir par lui tout ce que vous et moi nous avons tant d’intérêt à…

— Comment ! s’écria Mrs Lechmere d’une voix tremblante d’horreur, avez-vous été assez folle pour faire de ce fou votre confident ?

— Ce fou est l’enfant de mon sein, dit Abigail en levant les mains comme pour implorer le pardon de son indiscrétion. Ah ! Madame, vous qui êtes riche, respectée et heureuse, et qui avez une petite-fille si douce et si sensible, vous ne concevez pas qu’on puisse aimer un être comme Job ; mais lorsqu’un cœur brisé est chargé d’un pesant fardeau, il s’en décharge sur celui qui veut bien le porter avec lui, et Job est mon enfant, quoiqu’il ne soit guère plus qu’un idiot.

Mrs Lechmere fut quelque temps sans répondre, et Lionel en profita pour faire un violent effort sur lui-même, et s’arracher à une conversation qui l’intéressait vivement, mais qui n’était point faite pour son oreille. Il arriva dans le parloir, et se jeta sur un siège sans s’apercevoir qu’il n’était pas seul.

— Quoi ! le major Lincoln est déjà rentré ! s’écria la douce voix de Cécile Dynevor qui était assise de l’autre côté de la chambre ; et le voilà armé jusqu’aux dents comme un bandit.

Lionel tressaillit, et répondit en se frottant le front, comme un homme à demi éveillé :

— Oui, un bandit, ou tout autre nom qu’il vous plaira de me donner ; je les mérite tous.

— Certainement, dit Cécile en pâlissant, personne n’oserait parler ainsi du major Lincoln, et lui-même ne se rend pas justice.

— Quelle extravagance ai-je donc prononcée, miss Dynevor ? s’écria Lionel en revenant à lui ; j’étais tellement absorbé dans mes pensées, que j’ai entendu votre voix sans comprendre votre question.

— Cependant vous êtes armé ; je vois votre épée, et vous portez même des pistolets !

— Oui, répondit le jeune militaire en déposant ces armes dangereuses, j’accompagne cette nuit, comme volontaire, un détachement qui doit s’avancer dans l’intérieur des terres, et j’ai voulu me donner un air tout guerrier, quoique vous connaissiez bien mes intentions pacifiques.

— S’avancer dans le pays et dans l’ombre de la nuit ! dit Cécile en pâlissant encore davantage et en respirant à peine. Et comment le major Lincoln s’associe-t-il volontairement à une pareille entreprise ?

— Je ne compte faire autre chose que d’être témoin de ce qui peut arriver, et j’ignore autant que vous le but de l’expédition dont il s’agit.

— Alors restez où vous êtes, dit Cécile d’un ton ferme, et ne prenez point part à une entreprise qui peut être impie dans son but et dangereuse dans ses résultats.

— Quant au but, je n’ai rien à me reprocher, puisque je l’ignore, ma présence ou mon absence n’y saurait rien changer ; et il ne peut y avoir de danger à accompagner les grenadiers de l’infanterie légère de cette armée, miss Dynevor, lors même qu’il s’agirait de marcher contre un nombre triple de troupes choisies.

— D’après ce que vous venez de dire, s’écria Agnès Danforth en entrant dans le parloir, il paraît que notre ami Mercure, cet homme de plume, le capitaine Polwarth, doit faire partie de ces déprédateurs nocturnes ? En ce cas, gare aux poulaillers !

— Vous savez donc ce qu’on projette, Agnès ?

Agnès répondit, en s’efforçant de cacher son mécontentement sous un air d’ironie : — J’ai entendu dire que des hommes sont armés, et que des chaloupes entourent la ville dans toutes les directions, pour empêcher que personne puisse entrer dans Boston ou en sortir, comme nous avions coutume de le faire, Cécile, à telle heure et de telle manière que cela nous plaisait, à nous simples Américaines. Dieu seul sait à quoi aboutiront toutes ces mesures oppressives.

— Si vous ne comptez être que simple spectateur des déprédations des troupes, dit Cécile, n’avez vous pas tort de les sanctionner par votre présence ?

— J’ai encore à apprendre qu’il doive ne commettre aucune déprédation.

— Vous oubliez, Cécile, interrompit Agnès d’un air de mépris, que le major Lincoln n’est arrivé que depuis la fameuse marche de Boxbury à Dorchester ! Alors les troupes moissonnèrent leurs lauriers à la face du soleil ; mais il est aisé de concevoir combien leur gloire sera plus brillante encore, lorsque l’ombre de la nuit couvrira leur honte.

Le feu monta à la figure de Lionel, mais il se leva pour partir et dit en riant :

— Vous me forcez à battre en retraite, ma sémillante cousine ; mais si, comme vous le pensez, la valeur de mon ami ne s’exerce que sur les poulaillers, je ne doute pas qu’il ne vienne déposer à vos pieds les trophées de sa victoire. Je me hâte de vous quitter, pour vous épargner la vue d’un uniforme qui vous déplaît.

Lionel tendit la main à Cécile, qui lui donna la sienne avec franchise, et souffrit que tout en parlant il la conduisît jusqu’à la porte de la rue.

— Combien je voudrais que vous restassiez ici, Lincoln ! dit-elle lorsqu’ils s’arrêtèrent sur le seuil ; comme militaire vous n’êtes pas forcé de partir, et comme homme, ne devriez-vous pas être plus sensible aux malheurs de vos compatriotes ?

— C’est comme homme que je pars, Cécile, répondit Lionel : j’ai pour cela des motifs que vous ne pouvez soupçonner.

— Et votre absence doit-elle être longue ?

— Si elle ne dure quelques jours mon but ne sera pas rempli ; mais, ajouta-t-il en lui pressant doucement la main, vous ne pouvez douter de mon empressement à revenir dès que cela me sera possible.

— Allez donc, dit-Cécile vivement et en dégageant sa main qu’il tenait encore ; allez, puisque vous avez des raisons pour agir ainsi ; mais rappelez-vous que tous les yeux sont ouverts sur les moindres mouvements d’un officier de votre rang.

— Vous défiez-vous de moi, Cécile ?

— Non ! non ! je ne me défie de personne, major Lincoln ; allez, allez…, et… et venez nous voir, Lionel, dès que vous serez de retour.

Il n’eut pas le temps de lui répondre, car elle rentra si vite dans la maison que Lionel eut à peine le temps de remarquer qu’au lieu de rejoindre sa cousine, Cécile monta le grand escalier avec la grâce et la légèreté d’une sylphide.



  1. Le compte de Percy, fils du duc de Northumberland.