Lionel Lincoln/Chapitre XXIX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 354-369).


CHAPITRE XXIX.


Ni les chants des ménestrels, ni les cris des soldats n’annonçaient leur marche.
Sir Walter Scott.



Cécile attendit que la nuit fût un peu avancée, avant de quitter Tremont-Street pour sortir de la ville, d’après la permission qu’elle en avait reçue du général, à la fin de l’entrevue rapportée dans le chapitre précédent. Il n’était pourtant pas encore bien tard quand elle fit ses adieux à miss Agnès pour commencer son expédition, toujours accompagnée de Meriton et de l’inconnu qu’on a déjà vu figurer plusieurs fois à sa suite. Elle descendit de voiture avant d’arriver au bout de la ville, et traversant quelques rues étroites et silencieuses, elle arriva au bord de l’eau. Les quais étaient tranquilles et solitaires ; elle marchait d’un pas léger en avant de ses compagnons, et foulait aux pieds sans hésiter les planches grossières qui formaient la jetée, quand elle fut arrêtée par le grand bassin qui la séparait de la seconde jetée régnant le long de l’autre rivage. Elle s’arrêta un moment avec un air d’inquiétude, comme si elle eût craint d’avoir commis quelque méprise, mais elle vit sur-le-champ s’avancer vers elle un jeune homme que l’ombre d’un magasin situé sur le quai avait caché jusque alors.

— Je crains que vous ne vous soyez trompée de chemin, lui dit-il en s’approchant d’elle et en l’examinant avec beaucoup d’attention ; puis-je vous demander qui vous cherchez ici et ce qui vous y amène ?

— Je cherche quelqu’un qui a dû être envoyé ici par ordre du général en chef.

— Je ne vois que deux personnes ; où est la troisième ?

— Vous pouvez l’apercevoir à quelque distance, répondit Cécile en lui montrant Meriton, qui marchait d’un pas plus circonspect que sa maîtresse ; nous devons être trois, et nous sommes tous présents.

— Je vous demande mille pardons, répliqua le jeune homme, qui portait une redingote de marin, sous laquelle on apercevait l’uniforme de midshipman de la marine royale ; mes ordres étaient d’agir avec la plus grande précaution, Madame, car comme vous l’entendez, les rebelles ne dorment guère cette nuit.

— Je quitte une scène véritablement terrible, dit Cécile, et plus tôt vous pourrez m’en éloigner, plus je vous en aurai d’obligation.

Le jeune homme la salua pour lui témoigner qu’il était prêt à la satisfaire, et se mettant en marche, il l’invita à le suivre avec ceux qui l’accompagnaient. Au bout de quelques instants, ils trouvèrent un escalier qu’ils descendirent et qui les conduisit au bord de l’eau, où une barque les attendait.

— En besogne, camarades, dit le midshipman avec un ton d’autorité, et maniez vos rames avec autant de précaution que si vous vouliez vous dérober à un ennemi. Ayez la bonté d’entrer dans la chaloupe, Madame, et vous ne tarderez pas à être déposée en sûreté sur l’autre rive, quel que puisse être l’accueil que vous recevrez des rebelles.

Cécile, l’inconnu et Meriton passèrent sur-le-champ dans la barque, qui partit avec une rapidité qui promettait de réaliser bientôt les promesses du jeune officier. Le plus profond silence régnait parmi les marins, et lorsqu’ils eurent ramé quelques minutes, Cécile perdit un instant le souvenir de sa situation, pour s’occuper de la scène qui s’offrait à ses yeux.

Par un de ces changements soudains particuliers à notre climat, la soirée était déjà plus douce, et commençait même à devenir agréable. La lumière de la lune, tombant sur la ville et sur le port, rendait tous les objets visibles, et leur prêtait un aspect séduisant. Les masses énormes des vaisseaux de guerre anglais reposaient sur les eaux, comme des léviathans endormis, sans qu’une seule barque voguant dans le port troublât la tranquillité de ce spectacle. D’une autre part, les hauteurs de Boston se dessinaient en relief sur un firmament d’azur, et l’on voyait çà et là un toit ou un clocher qui réfléchissait la pâle clarté de la lune. La ville semblait aussi tranquille que si tous les habitants en eussent été ensevelis dans le sommeil de minuit ; mais derrière les montagnes, dans un circuit qui s’étendait depuis les hauteurs de Charleston jusqu’à l’isthme, tout attestait une guerre affreuse. Depuis quelques nuits les Américains avaient fait des attaques plus sérieuses que de coutume ; mais dans celle qui avait lieu alors, ils semblaient faire usage de toute leur énergie. Ils épargnaient pourtant encore la ville, et ils dirigeaient leur feu contre les batteries qui défendaient les approches de la péninsule du côté de l’occident.

Les oreilles de Cécile étaient accoutumées depuis longtemps au tumulte des armes, mais c’était la première fois que ses yeux voyaient le spectacle imposant et terrible d’une canonnade nocturne. Se découvrant la tête, elle écarta de son front ses cheveux noirs, et s’appuyant sur le bord de la barque, elle écoutait le tonnerre de l’artillerie, et regardait les éclairs soudains dont la lumière éclipsait les rayons de la reine des nuits, avec une attention qui bannissait momentanément de son esprit toute autre idée. Les marins battaient la mer avec des rames enveloppées de linge pour faire moins de bruit, et la barque avançait dans un silence si complet qu’on entendait non seulement le ronflement du canon, mais le bruit de la destruction occasionnée par les boulets.

— Je ne puis concevoir, Madame, dit Meriton, que tant de généraux anglais et tant de braves gens qui sont à Boston s’opiniâtrent à rester dans une petite péninsule si resserrée, pour y être exposés aux boulets et aux balles d’un tas de paysans, quand il y a une ville comme Londres, qui est en ce moment aussi paisible et aussi tranquille que l’est ordinairement un cimetière à minuit.

La chaîne des idées de Cécile se trouvant interrompue, elle leva les yeux, et vit le midshipman la regarder d’un air exprimant la plus vive admiration. Elle tira de nouveau son capuchon en rougissant, pour cacher ses traits, et détourna ses regards de la scène qui l’avait occupée quelques instants.

— Les rebelles ne ménagent pas leur poudre cette nuit, dit le jeune officier de marine. Il faut que leurs croiseurs aient encore pris quelqu’un de nos bâtiments de transport chargé de munitions, sans quoi M. Washington ne songerait pas à faire tant de bruit, quand tous les honnêtes gens ne pensent qu’à dormir. Ne croyez-vous pas, Madame, que si l’amiral faisait remonter trois ou quatre vaisseaux de ligne dans le canal sur le derrière de la ville, ce serait un excellent moyen pour rabattre l’orgueil de ces Yankies ?

— En vérité, Monsieur, répondit Cécile en souriant malgré ses inquiétudes, mes connaissances militaires sont si bornées que mon opinion, si je me hasardais à l’énoncer, ne mériterait aucune attention.

— Comment, mon jeune Monsieur, dit Meriton, ne savez-vous pas que les rebelles ont chassé du canal une grande galère l’avant-dernière nuit ? J’en puis parler savamment, car j’étais caché derrière un bon parapet de briques, d’où j’ai vu toute l’affaire, et elle a été supérieurement conduite.

— C’est une place qui convenait sans doute parfaitement à un homme comme vous, Monsieur, dit le midshipman sans chercher à cacher le mépris que lui inspirait Meriton. Savez-vous ce que c’est qu’une galère, Madame ? Ce n’est qu’une espèce de bâtiment de bas bord, chargé de quelques lourds canons. L’affaire eût été toute différente avec une frégate ou un vaisseau à deux ponts. Voyez seulement la beauté de ce navire, Madame ; c’est celui à bord duquel je sers. Une si belle dame doit savoir admirer un beau vaisseau : là ! là ! celui qui se trouve en ligne avec la seconde île.

Par complaisance pour le jeune officier, Cécile tourna la tête du côté qu’il indiquait, et murmura quelques mots d’approbation. Mais le midshipman avait suivi avec attention la direction de yeux de Cécile, et il l’interrompit en s’écriant avec un air de désappointement manifeste :

— Quoi ! cette laide carcasse qui est à la hauteur du château ! C’est une prise hollandaise, une flûte plus vieille que ma grand-mère, bonne chère âme ! On pourrait monter son beaupré à la poupe ou à la proue, indifféremment. Un de mes camarades d’école, Jack Willoughby, sert sur son bord, et il m’a dit que sur une eau tranquille, et avec une bonne brise, on ne peut en obtenir plus de six nœuds. Jack a dessein de s’en débarrasser dès que l’amiral prendra le large, car les Graves sont voisins des Willoughbys en Angleterre, et il sait comment s’y prendre pour faire du vieux marin tout ce qu’il veut. Oui, oui, Madame, Jack donnerait tout ce qu’il peut faire sonner dans sa poche pour pouvoir suspendre son hamac entre deux solives de notre frégate. Excusez ma liberté. Et prenant la main de Cécile avec un air respectueux, il la dirigea vers son vaisseau favori. — Voilà notre frégate, Madame ; oui, vous la voyez maintenant, celle dont tous les agrès sont en si bon état, avec son joli clin-foc, toutes ses vergues de perroquet attachées avec les haubans. Nous les abaissons tous les soirs quand on tire le coup de canon qui annonce la nuit, et nous les relevons chaque matin aussi régulièrement que la cloche sonne huit heures. N’est-ce pas quelque chose de charmant, Madame, car je vois qu’elle a fixé vos regards enfin, et je suis sûr que vous ne désirez voir aucun des autres vaisseaux qui sont dans le port ?

Cécile ne put se dispenser d’ajouter quelques louanges à cet éloquent panégyrique ; mais le moment d’après elle aurait été bien embarrassée pour distinguer la frégate si vantée, du bâtiment de transport si méprise.

— Oui, oui, Madame, s’écria le midshipman enchanté ; je savais qu’elle vous plairait dès que vous en auriez bien examiné les proportions. Et cependant elle ne paraît pas avec autant davantage, vue en poupe, que si vous la voyiez de côté, particulièrement de bâbord. — Touchez l’eau bien doucement, vous autres, et donnez ensuite un coup de rame vigoureux et prolongé : ces Yankies ont l’oreille longue comme des ânes, et nous approchons du rivage. — Cette attaque sur l’isthme de Dorchester vous fera faire une longue promenade pour arriver à Cambridge, Madame ; mais il était impossible de toucher ce soir à un autre point du territoire occupé par les rebelles, où, comme vous le voyez, nous aurions été obligés de marcher en face de leurs canons.

Cécile, se prêtant à la conversation pour remercier le jeune officier du désir qu’il montrait évidemment de lui faire paraître la traversée moins longue par son entretien, lui répondit : — N’est-il pas bien singulier que les colons, qui bloquent la ville de si près au nord et à l’ouest, négligent totalement de l’attaquer du côté du midi ? car je crois qu’ils n’ont jamais cherché à occuper les montagnes de Dorchester ; et cependant c’est un des points les plus près de Boston.

— Il n’y a là aucun mystère, dit le jeune homme en secouant la tête avec l’air de sagacité d’un vétéran ; ce serait vouloir s’attirer sur les oreilles une autre affaire de Bunker-Hill, car vous voyez que les hauteurs de Dorchester sont de ce côté exactement la même chose que celles de Charleston de l’autre. — Maniez légèrement vos rames, vous autres, très-légèrement. Et il baissa lui-même la voix, à mesure qu’on approchait du rivage. — D’ailleurs, Madame, une batterie placée sur cette hauteur pourrait jeter des dragées sur nos navires, ce que notre vieil amiral ne souffrirait pas ; il en résulterait donc ou qu’il y aurait une bataille rangée dans toutes les règles, ou que la flotte s’éloignerait, et alors que deviendrait l’armée de terre ? Non, non, les rebelles ne voudraient pas risquer de chasser les morues de leur baie en faisant une pareille tentative. — Les rames en repos, allons, camarades ; je veux examiner s’il n’y a pas quelques Yankies qui soient à prendre le frais au clair de lune le long du rivage.

Les marins obéissants cessèrent leur travail à l’instant, et le midshipman prenant une longue-vue, reconnut avec soin tous les environs de l’endroit où il comptait débarquer. Cet examen lui ayant paru satisfaisant, il ordonna aux rameurs de se diriger vers une petite anse où l’ombre des montagnes pouvait faciliter un débarquement secret.

À compter de ce moment, on observa le plus profond silence, la barque avançant rapidement, mais avec précaution, vers l’endroit indiqué : elle y arriva bientôt ; on entendit la quille toucher le fond, et bientôt l’esquif devint stationnaire. Le jeune midshipman aida Cécile à sortir de la barque, et sautant ensuite sur le rivage avec un air d’insouciance, il s’approcha de celle dont il allait se séparer.

— Je désire que ceux que vous allez rencontrer vous montrent le même respect que ceux que vous quittez, lui dit-il avec une franchise qui eût été digne d’un plus vieux marin ; que Dieu vous protège, ma chère dame ! j’ai laissé chez moi deux jeunes sœurs, presque aussi jolies que vous, et je ne vois jamais une femme avoir besoin d’assistance sans penser à elles. Adieu ! quand nous nous reverrons, j’espère que vous verrez de plus près la belle frégate que…

— Vous n’êtes pas si près de vous séparer que vous l’imaginez, s’écria un homme qui était caché derrière un rocher en s’avançant rapidement vers les nouveaux débarqués ; si vous faites la moindre résistance, vous êtes tous morts.

— Partez, camarades, partez, et ne songez pas à moi ! s’écria le midshipman avec une présence d’esprit admirable ; sauvez la chaloupe au péril de votre vie !

Les marins lui obéirent sans hésiter, et le jeune officier, profitant d’un moment où l’Américain qui était survenu si mal à propos se retournait pour appeler ses compagnons, courut vers le rivage, dont il n’était qu’à quelques pas, avec la légèreté d’un cerf, et, si élançant de toute sa force, il tomba dans la mer assez près de la barque pour en saisir le plat-bord. Les marins le tirèrent de l’eau sur-le-champ. Une douzaine d’hommes armés arrivèrent sur le bord de la mer presque en même temps que lui, et leurs mousquets étaient dirigés contre les fugitifs, quand celui qui avait parlé le premier s’écria :

— Ne tirez pas : le jeune homme a eu le bonheur de nous échapper, et il le mérite par sa hardiesse. Assurons-nous de ceux qui restent ; un coup de fusil tiré ne servirait qu’à attirer l’attention de la flotte et du château.

Ses compagnons, qui avaient agi avec la lenteur de gens qui n’étaient pas bien sûrs de ce qu’ils devaient faire, appuyèrent par terre la crosse de leurs fusils et regardèrent la barque qui s’éloignait en se dirigeant vers la frégate tant admirée, et qui fut bientôt à une telle distance que les balles n’auraient pu l’atteindre. Cécile avait à peine pu respirer pendant ce court moment d’incertitude ; mais quand l’instant du danger fut passé pour ceux qui l’avaient conduite, elle se prépara à s’adresser à ceux qui semblaient la tenir prisonnière, avec toute la confiance qu’une Américaine manque rarement d’accorder à la douceur et à la raison de ses compatriotes. Ceux qui composaient cette petite troupe portaient les vêtements ordinaires des habitants de la campagne, avec quelques insignes de l’accoutrement martial des soldats. Ils n’avaient pour toutes armes que des mousquets, et ils les maniaient avec la dextérité d’hommes habitués à s’en servir mais de manière à prouver qu’ils ne connaissaient pas l’exercice et les manœuvres des troupes régulières.

Toutes les fibres du corps de Meriton tressaillirent de frayeur quand il se vit entouré par les Américains, et l’inconnu qui accompagnait Cécile ne parut même pas exempt de toute appréhension. Mais Cécile conserva tout son sang-froid, soutenue soit par le projet qu’elle avait conçu, soit par la connaissance plus intime qu’elle avait du caractère des gens entre les mains desquels elle était tombée.

Quand ceux qui étaient sur le bord de l’eau se furent rapprochés d’elle, ils appuyèrent de nouveau sur la terre la crosse de leurs fusils et écoutèrent paisiblement l’interrogatoire auquel leur chef procéda. On ne le distinguait de ses compagnons que par une cocarde verte[1] attachée à son chapeau, mais Cécile savait que c’était la marque distinctive des officiers subalternes[2].

— Il est désagréable d’avoir à interroger une femme, dit-il d’un ton calme mais ferme, et surtout une femme qui a votre apparence ; mais mon devoir l’exige. Pourquoi êtes-vous venue en cet endroit solitaire, et à une pareille heure, à bord d’une chaloupe d’un vaisseau du roi ?

— Je n’avais nul dessein de cacher mon arrivée, répondit Cécile ; car tout ce que je désire, c’est d’être conduite devant quelque officier supérieur à qui j’expliquerai le motif qui m’amène. J’en connais un grand nombre qui n’hésiteront pas à me croire sur ma parole.

— Nous ne doutons nullement de votre véracité ; mais nous agissons avec précaution, parce que les circonstances l’exigent. Ne pouvez-vous me faire connaître quel est ce motif ? car je n’aime pas à être obligé de mettre une femme dans l’embarras.

— Je ne le puis.

— Vous venez dans un malheureux moment, et je crains que vous n’ayez une mauvaise nuit à passer. D’après votre accent, je crois que vous êtes Américaine ?

— Je suis née sous les toits que vous voyez dans la péninsule en face de nous.

— En ce cas, nous sommes de la même ville, dit l’officier en cherchant à distinguer les traits cachés sous le capuchon de soie, mais sans faire un seul geste annonçant l’intention de le soulever ou pouvant blesser le moins du monde la délicatesse d’une femme. Voyant qu’il ne pouvait y réussir, il se détourna en disant : — Je suis las de rester dans un endroit d’où je ne puis voir que la fumée de mes cheminées quand je sais que des étrangers sont assis autour de leur foyer.

— Personne ne désire plus ardemment que moi, dit Cécile, de voir arriver l’instant où chacun pourra jouir en paix de ce qui lui appartient.

— Que le parlement rapporte ses lois, et que le roi rappelle ses troupes, dit un autre Américain, et l’affaire sera bientôt terminée. Nous ne nous battons pas pour le plaisir de répandre du sang.

— Il le ferait si une voix aussi faible que la mienne pouvait avoir quelque influence sur son esprit.

— Je ne crois pas qu’il y ait une grande différence entre l’esprit d’un roi et celui d’un autre homme, quand le diable y est une fois entré. J’ai dans l’idée qu’il joue d’aussi mauvais tours à un roi qu’à un savetier.

— Quoique je puisse penser de la conduite de ses ministres, il m’est toujours désagréable d’entendre discuter les qualités personnelles de mon souverain.

— Je n’ai pas dessein de vous offenser ; mais, quand la vérité est la première pensée d’un homme, il est tout naturel qu’elle se fasse entendre.

Et après cette apologie, faite d’un air gauche, il se détourna en homme peu satisfait de lui-même et garda le silence.

Pendant ce temps le chef avait tenu une courte consultation avec deux de ses compagnons, et se rapprochant de Cécile, il lui fit connaître le résultat des délibérations de leur triple sagesse.

— Attendu toutes les circonstances, j’ai décidé, dit-il, parlant à la première personne par déférence pour son rang, quoique dans le fait il eût consenti à changer d’opinion pour prendre celle de ses deux conseillers ; j’ai décidé de vous faire conduire devant l’officier-général le plus voisin, sous la garde de ces deux hommes, qui vous montreront le chemin. Ils connaissent le pays, et il n’y a pas de danger qu’ils se trompent de route.

Cécile fit une révérence pour indiquer à l’officier sa soumission entière aux ordres qu’il lui intimait, et lui dit qu’elle désirait se mettre en marche le plus tôt possible. L’officier eut encore une courte conférence avec les deux guides, et elle se termina par un ordre qu’il donna au reste du détachement de se préparer à partir. Mais avant le départ, un des guides, ou pour mieux dire un des gardes chargés de les escorter, s’approcha de Meriton et lui dit :

— Comme nous ne serons que deux contre deux, l’ami, n’est-il pas à propos de voir ce que vous pouvez porter sur vous ? cela peut prévenir les querelles et les difficultés. Je me flatte que vous voyez que ma proposition est raisonnable et que vous n’avez pas d’objections à y faire.

— Pas la moindre, Monsieur, pas la moindre, répondit le valet tremblant en lui présentant sa bourse sans hésiter un instant. Elle n’est pas bien lourde, mais ce qu’elle contient est d’excellent or d’Angleterre, et je crois que vous en faites quelque cas, vous autres rebelles qui ne voyez que du papier.

— Quelque cas que nous en puissions faire, nous ne sommes pas gens à le voler. Il ne s’agit pas d’argent ; je désire voir si vous avez des armes.

— Mais comme malheureusement je n’ai pas d’armes à vous donner, Monsieur, ma bourse ne peut-elle en tenir lieu ? Je vous assure qu’il s’y trouve dix guinées de bon poids, sans parler de quelques pièces d’argent.

— Allons, allons, Allen, dit le second garde, il me semble qu’il n’importe guère que monsieur ait des armes ou non. Son compagnon, qui semble mieux comprendre ce dont il s’agit, n’en a aucune, et, étant sûrs de l’un d’eux, je crois que nous pouvons nous fier à l’autre.

— Je vous assure, dit Cécile, que nos intentions sont très-pacifiques, et que votre mission ne sera nullement difficile.

Les deux guides écoutèrent avec beaucoup de déférence les doux sons de la voix de Cécile, et au bout de quelques instants les deux partis se séparèrent. Le détachement, conduit par l’officier, gravit la montagne, et les guides de Cécile prirent un chemin qui tournait à la base, en se dirigeant vers l’isthme qui joignait les hauteurs aux campagnes adjacentes. Ils marchaient avec rapidité, mais plusieurs fois ils demandèrent à Cécile si cette marche ne la fatiguait pas, en lui offrant de la ralentir si elle le désirait. Sous tout autre rapport ils ne faisaient aucune attention à elle, mais ils s’occupaient beaucoup plus sérieusement de ses compagnons, à chacun desquels l’un d’eux s’était attaché, ayant toujours les yeux fixés sur lui avec surveillance et précaution.

— Vous semblez avoir froid, l’ami, dit Allen à Meriton ; cette nuit est pourtant assez agréable pour une première semaine de mars.

— Je suis gelé jusqu’aux os, répondit le valet avec un frisson qui semblait prouver la vérité de son assertion ; ce climat d’Amérique est véritablement glacial, surtout la nuit ; sur mon honneur, je ne me souviens pas d’avoir jamais senti un tel froid au cou.

— Prenez ce mouchoir, dit Allen en lui en donnant un qu’il prit dans sa poche, et faites-en une seconde cravate, car j’ai la fièvre d’entendre vos dents claquer les unes contre les autres.

— Je vous remercie mille fois, Monsieur, dit Meriton en tirant une seconde fois sa bourse avec une promptitude d’instinct, quel en est le prix, s’il vous plaît ?

Allen dressa les oreilles à cette question, et appuyant sur son épaule son fusil qu’il avait porté jusqu’alors de manière à être prêt à s’en servir au premier moment, il s’approcha de Meriton avec un air plus cordial.

— Je n’avais dessein que de vous le prêter, dit-il ; mais, si vous en aviez envie, je ne voudrais pas vous le refuser.

— Vous en donnerai-je une guinée, deux guinées, Monsieur le rebelle ? demanda Meriton dont l’esprit était troublé par la terreur.

— Je me nomme Allen, l’ami, et nous aimons les propos civils dans cette colonie : deux guinées pour un mouchoir ! je ne suis pas homme à faire une demande si ridicule.

— Eh bien ! en voulez-vous une demi-guinée, quatre demi-couronnes ?

— Je ne pensais pas à le vendre quand je suis parti de chez moi ; il est tout neuf, comme vous pouvez le voir en l’étendant ainsi devant la lune ; d’ailleurs, à présent qu’il n’y a pas de commerce, vous savez que les marchandises deviennent chères ; eh bien ! si vous désirez l’acheter, je ne veux pas vous le faire payer trop cher ; prenez-le pour deux couronnes.

Meriton donna l’argent sans hésiter un instant, et l’Américain le mit en poche, fort satisfait de son marché puisqu’il avait vendu sa marchandise à un profit d’environ trois cents pour cent. Il saisit bientôt l’occasion de dire à l’oreille de son camarade qu’il venait de conclure une assez bonne affaire, et lui en ayant donné les détails, ils convinrent unanimement que la mission qui leur avait été donnée n’était pas une mauvaise corvée.

D’une autre part, Meriton, qui savait aussi bien que les Américains que le coton n’avait pas la même valeur que la soie, n’en était pas moins content de son marché, quoique sa satisfaction partît d’une autre source que celle d’Allen. Une longue habitude lui avait appris à croire que chaque civilité avait son prix, comme sir Robert Walpole le disait du patriotisme, et la crainte dont il était saisi faisait qu’il ne s’inquiétait guère de la somme qu’il avait payée pour son acquisition. Il se regardait alors comme ayant un droit manifeste à la protection de son garde, et cette idée fut pour son esprit un calmant qui fit succéder la sécurité à ses appréhensions.

Ce marché venait d’être conclu, et chacune des parties était en possession de ce qu’elle venait d’acquérir, quand ils arrivèrent sur la terre basse connue sous le nom du Neck[3]. Tout à coup les deux gardes s’arrêtèrent, se penchèrent en avant avec un air de grande attention, et semblèrent écouter un bruit qu’on entendait dans l’éloignement dans l’intervalle de la canonnade.

— Ils viennent, dit l’un d’eux à son camarade ; avancerons-nous ou attendrons-nous qu’ils soient passés ?

L’autre lui répondit à voix basse, et, après une courte conversation, ils continuèrent à marcher.

Cette conférence avait attiré l’attention de Cécile ; elle avait entendu le peu de mots que ses gardes avaient laissé échapper, et, pour la première fois, elle commença à avoir quelque inquiétude sur le lieu où elle était conduite. Entièrement occupée du motif important qui l’avait déterminée à quitter Boston, elle dévoua alors toutes ses facultés au soin de chercher à découvrir la moindre circonstance qui pourrait tendre à déjouer ses projets. Elle marchait si légèrement sur l’herbe brûlée par la gelée, qu’il eût été impossible d’entendre le bruit de ses pas, et plus d’une fois elle fut tentée d’engager ses compagnons à en faire autant, afin qu’aucun danger ne pût se présenter à l’imsproviste. Enfin ses doutes furent soulagés, quoique avec une augmentation de surprise, en entendant un bruit sourd de roues qui annonçait l’approche de voitures marchant lentement sur la terre gelée. Un moment après ses yeux confirmèrent le témoignage de ses oreilles, et la clarté de la lune lui permit de voir qu’elle ne s’était pas trompée dans ses conjecturas.

Ses guides changèrent alors de dessein et se retirèrent avec leurs prisonniers sous l’ombre d’un grand pommier qui était à quelques pas de la ligne que suivaient évidemment les voitures qui approchaient. Ils restèrent quelques minutes dans cette position, observant avec attention tout ce qui se passait.

— Le feu de nos gens a éveillé les Anglais, dit l’un d’eux, et tous les yeux sont maintenant tournés vers les batteries.

— Oui, et cela n’en vaut que mieux, répondit l’autre ; mais si le vieux mortier de cuivre, le Congrès, n’avait pas crevé hier, ils auraient entendu un tapage bien différent ; Avez-vous jamais vu le vieux Congrès ?

— Non, je n’ai jamais vu le vieux mortier, mais j’ai vu cinquante fois les bombes qu’il lançait, et c’était une chose effrayante, surtout par une nuit obscure. Mais silence ! les voici.

Un corps nombreux d’infanterie arriva en ce moment, et défila près d’eux dans le plus profond silence en suivant les montagnes et en se dirigeant vers les rives de la péninsule. Tous ceux qui le composaient étaient vêtus et équipés à peu près comme ceux qui avaient reçu Cécile. Deux ou trois étaient à cheval, et leur costume plus militaire annonçait des officiers de haut rang. Venait ensuite un grand nombre de chariots qui prirent la route qui conduisait directement aux hauteurs voisines. Ils étaient suivis d’un second corps de troupes encore plus nombreux que le premier, marchant dans le même silence, et avec l’air grave d’hommes occupés de la plus importante entreprise. L’arrière-garde se composait d’un autre rassemblement de chariots chargés de grosses bottes de foin, de pieux et d’autres préparatifs de défense. Cette dernière division s’arrêta sur la terre basse qui formait l’isthme, et en un instant toutes ces bottes de foin furent jetées à terre et arrangées avec une promptitude presque magique, de manière à établir un parapet sur toute la largeur de ce point, qui, sans cela, aurait été exposé à être balayé par les batteries royales ; précaution dont l’oubli avait occasionné, comme on le croyait, la catastrophe de Breeds l’été précédent.

Parmi ceux qui traversèrent l’isthme les derniers, était un officier à cheval, dont l’œil fut attiré par le petit groupe de spectateurs placé sous le pommier. Le montrant à ceux qui étaient près de lui, il s’avança vers eux et se pencha sur sa selle pour les examiner de plus près.

— Que veut dire ceci ? s’écria-t-il ; une femme et deux hommes sous la garde de deux sentinelles ! avons-nous donc encore des espions parmi nous ? Qu’on abatte cet arbre ! nous en avons besoin d’ailleurs, et que je les voie au clair de lune.

L’ordre était à peine donné qu’il fut exécuté, et l’arbre fut abattu avec une célérité qui aurait paru incroyable à tout autre qu’à un Américain. Cécile fit quelques pas en avant pour n’avoir rien à craindre de la chute de l’arbre, et l’officier reconnut à ses vêtements et à sa tournure que ce n’était point une femme de la classe commune.

— Il faut qu’il y ait ici quelque méprise, continua-t-il ; pourquoi cette dame est-elle ainsi gardée ?

Un des gardes lui expliqua en peu de mots la nature de l’affaire ; l’officier lui dit d’exécuter les ordres qu’il avait reçus, et donnant un coup d’éperon à son cheval, partit au galop pour aller s’acquitter de devoirs plus pressants : il jeta pourtant quelques regards derrière lui de temps en temps, tant que la faible clarté de la lune lui permit de distinguer la taille et les vêtements de Cécile.

— Je crois qu’il faut gagner les hauteurs, dit un des gardes ; nous y trouverons probablement le commandant-général.

— Partout où vous voudrez, dit Cécile presque étourdie par le spectacle d’activité un peu confuse qu’elle venait d’avoir sous les yeux ; je suis prête à tout ; je ne demande qu’à arriver sans délai au but de mon voyage.

En quelques minutes ils arrivèrent sur le sommet de la hauteur la plus voisine ; ils s’y trouvèrent au milieu d’un cercle nombreux d’hommes travaillant à une fortification, et l’un des deux gardes se détacha pour chercher l’officier qui commandait ce poste. Du point où elle était, Cécile voyait distinctement la ville, le port et une partie des campagnes adjacentes. Les vaisseaux anglais reposaient toujours tranquillement sur leurs ancres, et le jeune midshipman était sans doute paisiblement couché dans son hamac, à bord de la frégate dont les mâts s’élevaient majestueusement vers le ciel en belles lignes symétriques. On n’apercevait dans la ville aucune apparence d’alarmes ; au contraire, les lumières qui y brillaient encore disparaissaient successivement, malgré la canonnade qui grondait sans discontinuer à l’occident de la péninsule, et il était probable que Howe et ses compagnons n’avaient pas encore terminé l’orgie dans laquelle Cécile les avait laissés environ deux heures auparavant.

Mais tandis qu’à l’exception des batteries qui vomissaient le feu, tout paraissait, dans l’éloignement, enseveli dans le silence et le sommeil, ce qui se passait autour de Cécile annonçait la vie et l’activité. Des parapets s’élevaient sur la crête de la hauteur ; on remplissait des barils de terre et de sable ; on portait des fascines dans tous les endroits où l’on en avait besoin ; et cependant le silence n’était troublé que par le bruit des pioches qui creusaient la terre, des cognées qui abattaient des arbres, l’orgueil des vergers voisins, et par des ordres qu’on donnait à voix basse aux travailleurs. La nouveauté de cette scène fit oublier un instant à Cécile ses inquiétudes. De temps en temps quelques partis ou quelques individus isolés s’approchaient d’elle, s’arrêtaient un moment pour considérer des traits aimables et expressifs auxquels la clarté de la lune donnait un nouveau caractère de douceur, et se retiraient en silence pour réparer, en redoublant de travail, l’oubli momentané de leurs devoirs.

Enfin le garde reparut et annonça l’arrivée du général qui commandait ce poste. C’était un homme de moyen âge, paraissant avoir beaucoup de calme et de sang-froid, ayant un costume à demi militaire, mais ne portant pas d’autres marques extérieures de son rang que la cocarde cramoisie qui indiquait son grade, et qui décorait un des plus grands chapeaux à cornes qu’on portât à cette époque.

— Vous nous trouvez au milieu de nos travaux, lui dit-il en souriant, quand il fut près d’elle, et vous me pardonnerez le délai que j’ai mis à me rendre près de vous. On dit que vous avez quitté la ville ce soir.

— Il y a une heure.

— Et Howe ! songe-t-il à la manière dont nous nous proposons de l’amuser ce matin ?

— Il y aurait de l’affectation dans une femme à refuser de répondre à des questions sur les vues du général anglais ; mais je me flatte que vous m’excuserez si je vous dis que dans la situation où je suis je voudrais que vous m’épargnassiez même la peine d’avoir à faire l’aveu de mon ignorance.

— Je reconnais mon tort, répondit l’officier sans hésiter. Après quelques instants de réflexion il ajouta : — Cette nuit n’est pas une nuit ordinaire, jeune dame, et il est de mon devoir de vous faire conduire devant le général qui commande cette aile de l’armée. Il est possible qu’il juge à propos de faire part de votre détention au commandant en chef.

— C’est lui que je cherche, Monsieur ; c’est à lui que je désire parler.

Il la salua, donna ses ordres à un officier subalterne, se retira et fut bientôt perdu dans la foule de ceux qui travaillaient sur le sommet de cette hauteur. Le nouveau conducteur de Cécile lui dit qu’il était prêt à partir. Elle jeta un dernier coup d’œil sur la calme splendeur de la baie, sur les toits tranquilles de Boston, sur les hommes qu’elle entrevoyait sur une éminence voisine et qui étaient occupés des mêmes travaux que ceux qui couvraient celle sur laquelle elle se trouvait ; et serrant sa mante autour d’elle, elle descendit de la colline avec le pas léger de la jeunesse.


  1. Pendant longtemps le rang des officiers américains ne fut distingué que par la couleur de leurs cocardes. Le capitaine portait la sienne blanche, le lieutenant la portait rouge, le sous-lieutenant verte ; et quand l’indépendance des États-Unis fut déclarée, la cocarde noire fut seule conservée comme nationale.
  2. C’est-à-dire d’un grade au-dessous du capitaine, comme lieutenant, sous-lieutenant ou enseigne.
  3. On appelle Neck of land un petit isthme.